III. GALLICANISME
Ceci nous amène à parler du gallicanisme , si sou-
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de la Compagnie de Sainl- Sulpice, mss., tome I, p. 314 el suiv. — Vie de M. Émery , tome I, p. 43,44.
(2) lettre à M. Gouron (Bourges), 1699.
(3) Lettre à M. Simon (Bourgesj, 5 avril 1699
(4) Lettre à M. Bruyas (Clcrniont), 4 décembre 1684.
vent reproclié à Saint-Sulpice par des hommes qui n'auraient peut-être pas mieux fait que tant d'autres , s'ils avaient vécu dans les mêmes temps, dans le même milieu.
« Les Sulpiciens, nous dit-on, se sont assujettis aux « évêcjTies et sont devenus comme eux gallicans et ri- « goristes. Saint-Sulpice a été pendant deux siècles la « citadelle du particularisme français. »
Laissons, si l'on veut, la citadelle du particularisme. C'est un mot vide de sens ici : il a été jeté en l'air par je ne sais qui, à l'époque du mennésianisme, et a été répété par d'autres sans qu'ils s'en soient rendu compte. Il faut ignorer l'histoire de l'Église en France dans ces deux derniers siècles pour attribuer à Saint- Sulpice la situation qu'on a voulu lui faire. Nous entendrons bientôt les évêques de France employer ce terme dans une lettre à Benoit XIII, mais dans un sens tout différent.
Ce qui a principalement maintenu en France , pendant un longtemps, l'enseignement des opinions gallicanes, c'est la Sorbonne et l'épiscopat. La plupart des évêques avaient suivi les leçons de cette célèbre école , et ils tenaient par des liens intimes à des familles dans lesquelles ces maximes se conservaient. Le séminaire et la société des prêtres de Saint-Sulpice jouissaient sans doute d'une considération dont on veut bien les honorer encore ; mais il y avait bien d'autres séminaires en France , dirigés , les uns par diverses congrégations, Jésuites, Lazaristes, Eudistes, etc., les autres par des ecclésiastiques séculiers. Nous ne répondons pas
seuls de l'enseig-nement théologique dans notre pays.
Nous aimons l'Église de France; le souvenir des grands hommes qu'elle a produits, et des œuvres qui s'y sont accomplies, nous est précieux; mais, Dieu nous en est témoin , nous l'aimons dans la sainte unité de l'Église catholique. Nos pères ne Font pas aimée autrement.
Il est vrai que Ion a enseigné les maximes gallicanes dans nos séminaires pendant le dix-huitième siècle, sur la demande des évèques; mais qu'on veuille bien nous permettre de faire trois observations.
La première est qu'à l'époque où des professeurs de la Compagnie enseignaient les maximes renfermées dans les quatre articles, ces opinions prévalaient partout en France, dans les universités, dans la plupart des ordres religieux , comme dans le clergé séculier.
Tous les dogmes que nous croyons aujourd'hui ont été révélés à l'Église dès le commencement ; mais il entrait dans les desseins de Dieu , que les conséquences qu'ils renferment en germe ne fussent nettement déduites et définies que dans la suite des temps , au moment le plus opportun pour sa gloire et pour le bien des fidèles. Jusqu'à ce qu'un dogme soit défini, il peut y avoir, même pour des hommes fort éclairés d'ailleurs, des difficultés qui l'obscurcissent dans leur esprit. C'est ainsi qu'à une époque , qui n'est pas encore très éloignée de nous , bien que l'on admit que la sainte Vierge était remplie de grâces plus qu'aucune autre créature, plusieurs doutaient qu'elle eût été immaculée
dans sa Conception, et l'Église ne les condamnait pas. Personne ne reprocherait à saint Bernard (1) et aux enfants de saint Dominique d'avoir autrefois contesté cette prérogative, et ne voudrait en conclure qu'ils aimaient moins la sainte Vierge, ou qu'ils étaient moins zélés pour sa gloire.
Il en a été de même pour les prérogatives du Souverain Pontife qui ont été définies par le concile du Vatican. Personne n'a jamais douté parmi les catholiques de la primauté de juridiction du Pape sur l'Église universelle , ni de l'autorité qu'il a reçue d'enseigner tous les fidèles et les premiers pasteurs eux-mêmes. Mais tous n'ont pas également compris les conséquences que renferme cette primauté. Des textes de saints Pères que l'on interprétait mal , ou auxquels on donnait une importance qu'ils n'avaient pas ; des faits historiques insuffisamment connus , qui ne motivaient pas les conséquences que l'on en déduisait; les discussions soulevées à l'occasion du grand schisme d'Occident , portèrent des théologiens , quand ils voulurent . se former une idée de la constitution de l'Église, à penser que la suprême autorité spirituelle résidait dans le corps des Pasteurs, c'est-à-dire dans le Pape uni aux évêques , de sorte que les définitions dogmatiques des Souverains Pontifes, et leurs constitutions disciplinaires, n'avaient une autorité absolue que lorsqu'elles avaient l'assentiment exprès ou tacite de la majorité des évêques.
(1) Epist. CLxxiv, ad canonicos Ltigdunenses , de Conceptione Deatse Marise.
Cette doctrine, dont on n'aperçut pas d'abord le venin et les dangers, pénétra dans la faculté de théologie de Paris, et finit par devenir, non pas exclusive, mais dominante dans cette école. L'opposition que lui faisaient les docteurs étrangers , les maximes des autres églises, les traditions surtout de l'Église romaine, auraient dû , ce semble , avertir les docteurs de Paris qu'ils étaient engagés dans une mauvaise voie : ils n'y firent pas attention; ils ne s'en rendirent pas compte. Les idées reçues, les préjugés nationaux, l'influence des parlements qui voulurent se servir de cette doctrine pour assurer l'indépendance des rois : ces causes diverses contribuèrent à maintenir les maximes théologiques de la faculté de Paris. Ce n'est pas qu'elles ne fussent discutées, qu'elles ne trouvassent des contradicteurs; mais, enseignées à la Sorbonne et dans les autres facultés , elles se répandirent de ces corps savants dans tout le pays. Nous ignorons même s'il y a une seule compagnie un peu importante , qui à certaines époques n'ait pas donné des actes d'adhésion à ces théories sous une forme publique. Nous n'entrons pas dans les détails, car ceci est bien connu; mais enfin si ces opinions, avec diverses nuances, étaient si répandues et à peu près communes en France, pourquoi en ferait-on l'objet d'un reproche spécial à Saint- Sulpice?
Notre seconde observation est que, en France, les hommes les plus doctes des siècles passés, alors même qu'ils étaient persuadés de l'infaillibilité du Pape, de sa supériorité sur les conciles, et des autres vérités
opposées aux maximes gallicanes , comme l'était, pour en donner un exemple , le docteur Duval , ne considéraient pas cesmaximes comme condamnéespar l'Église, en sorte qu'il fût interdit à des docteurs qui les admettaient de bonne foi, de les soutenir dans leurs livres, dans les chaires , ou dans les conversations privées. Ces opinions n'étaient, selon eux, ni hérétiques , ni erronées , ni téméraires dans le sens théologique de ces notes. On établissait une distinction essentielle entre la déclaration officielle des quatre articles , que l'assemblée de 1682 présentait comme une règle à suivre, que le gouvernement avait prétendu imposer par arrêt des parlements , et les maximes considérées en ellesmêmes. La sainte Église romaine avait condamné, réprouvé , annulé la déclaration ; on ne pensait pas qu'elle eût frappé ces opinions d'aucune censure. La sacrée Pénitencerie a donné plus tard des réponses, qui confirment l'explication que nous donnons (1).
Ainsi, Fénelon, ayant appris que le Pape refusait les bulles à l'abbé de Saint-Aignan , nommé à l'évêché de Beauvais, à cause d'une thèse que cet abbé avait sou-
(I) Nous transcrivons ici une question posée en 1820 à la Pénitencerie et la réponse,
« Beatissime Pater, N. Confessarius in Galliis, S. V. humiliter consulit, « num ipse queat et debeat absolvere illos ecclesiasticos qui se subjicere « récusant condemnationi quam Sancta Sedes edidit quatuor celeberri- « niarum propositionum cleri Gallicani ? lia multée lollentur quœstiones « et conscienticcquiescenl.
« Sacra Pœnitentiaria, diligenler perpensa proposita qucestione, res- « pondenduni censuit : Deciarationem conventus Gallicani anni 1682 ab « apostolica Scde improbalam quidem fuisse ejusque conventus acta res- « cissa, nullamtanienlbrologicœcensursenotam doctrinœ in declaratione « illa contentœ inustani fuisse ; projiterca nibil obstare quominus sacra-
tenue pour sa licence clans le sens des quatre articles, s'empressa d'en écrire au P. Daubenton, Jésuite, en le priant de soumettre au Souverain Pontife d'humbles observations sur les inconvénients de cette mesure. « Avant l'assemblée de 1682, disait-il dans cette lettre, « et même avant toutes les autres contestations des « pontificats précédents, l'usage de la faculté de Paris « était que chacun soutint en liberté lune ou l'autre « des opinions opposées. L'abbé de Saint- Aignan n'a fait « que suivre cette ancienne lilDcrté , dont Rome ne se « plaignait pas autrefois... Je n'ignore pas qu'il y a <( certains points essentiels et indivisibles sur lesquels « on ne peut ni reculer, ni conniver, parce qu'on perd « tout, si on ne sauve pas tout; mais on peut trouver un « juste tempérament, où l'on sauvera tout ce que le « cardinal Bellarmin soutient être de foi et où on ne « laissera à la liberté des opinions que ce qui n'est « point de la foi, suivant ce cardinal (1). »
Des théories qui sont aujourd'hui des hérésies, depuis le concile du Vatican, n'étaient que des propositions erronées^ des erreurs, avant le concile; mais tous les théologiens ne leur reconnaissaient pas ce caractère ; et
« nientali absolutione donentur sacerdoles illi qui Lona fide et ex animi « sui jiersuasione doctrinœ illi adhuc adhserent, modo absolutione digni « aliunde videantur. »
« Datum Romtc in S. rœnitentiaria, die 27 sept. 1820.
« Michael card. de Petro, Major Pœnitenliarius. »
Cette décision, qui ne serait plus admissible depuis le concile du Vatican, était vraie quand elle a été donnée.
(1) Correspondance de Fénelon, tome IV, p. 302, lettre au P. Daubenton: éd. de Paris.
nous ne pouvons pas clouter cpie la plupart de ceux qui admettaient ces maximes ne fussent à cet égard dans une parfaite bonne foi (1). Tout le monde sait quelle influence exercent, même sur les meilleurs esprits , les opinions régnantes , dans lesquelles on a été élevé dès la jeunesse.
Cela posé , on comprend très bien comment les prêtres de Saint-Sul.pice ont pu , ainsi que tant et tant d'autres, admettre et enseigner les maximes consignées dans les quatre articles. On nous a dit « qu'ils se sont
(1) Dans l'assemblée du clergé de France, tenue en 1761, les évêques rendirent témoignage au roi de la soumission des Pères Jésuites « aux « maximes établies par le clergé dans les quatre articles de 1682 ». Désirant protéger ces religieux contre le Parlement, ils les engagèrent à signer une déclaration par laquelle ils promettaient d'enseigner les quatre propositions dans leurs leçons de théologie, soit publiques, soit particulières, dans les séminaires qu'ils tenaient et dans toute autre de leurs maisons. Les Jésuites des maisons de Paris, ayant à leur tête leur provincial, « renouvelant, dirent-ils, en tant que de besoin, les déclarations déjà données par leurs confrères en 1626, 17l3, 1757 «, signèrent, au nombredeplus de cent, en présencedes évêques, la déclaration qu'on leur demandait. 11 est regrettable que les évêques se soient crus dans la nécessité de faire souscrire un engagement de cette nature; mais ce n'est pas moins une preuve sensible qu'ils étaient convaincus de bonne foi que l'on pouvait enseigner ces maximes. Des hommes, tels, par exemple, que l'archevêque de Paris, Christophe deBeaumont, dont le zèle pour la pureté de la foi , la constance dans les combats qu'il eut à soutenir pour l'Église, ne sont ignorés de personne, n'auraient jamais demandé que Ion enseignât une doctrine qu'ils auraient considérée comme fausse. L'archevêque ne signa pas les délibérations de l'assemblée, arrêté par une question de préséance; mais il écrivit au roi pour lui déclarer qu'il avait formellement et pleinement adhéré à l'avis commun de ses collègues. (Collection des procès-verbaux des assemblées du clergé de France, tome VIII, n^ \iàTlie, 2}ièces justificatives, p. 334-350.) Nous pourrions citer un très grand nombre de faits analogues, en parcourant les annales du clergé de France, pendant les derniers siècles.
« assujettis aux évêques et sont devenus comme eux (( gallicans » ; mais on ne fait pas attention que les directeurs des grands séminaires sont soumis dans leur enseignement à Févèque de leur diocèse, tant que celui-ci demeure dans la communion du Saint-Siège ; on ne réfléchit pas sur la nature de ces établissements qui sont essentiellement des écoles épiscopales. Si l'évêque se séparait du Saint-Siège, s'il ordonnait d'enseigner des propositions condamnées par le Souverain Pontife , on ne pourrait pas lui obéir : il faudrait ou résister ou se retirer. Est-on obligé d'agir ainsi, quand il s'agit d'opinions soutenues dans la plupart des diocèses , au nom des Ordinaires , que l'on sait en communion avec le Souverain Pontife?
Ajoutons une troisième observation qui n'est pas moins importante : c'est qu'en réalité on a toujours concilié , dans l'enseignement des séminaires, le respect religieux , l'affection filiale , l'obéissance effective au Souverain Pontife , avec les spéculations dont nous venons de parler. Que l'on fût en cela conséquent avec les principes , la question n'est pas là ; on peut très bien admettre de bonne foi des principes, et ne pas voir toutes les conséquences qui en ressortiraient logiquement. Nous avons cité ailleurs (1) l'éloge que le cardinal Consalvi fit de M. Émery, dont il disait : « Gallican « modéré, qui soutenait les principes de la déclaration « de 1G82 , sans en admettre les conséquences; homme « également recommaudable par la science et la con- « duite, qui avait traversé les mauvais jours, sans
(1) Traditions de la Compagnie de Sainl-Stilpice, p. 504.
c< qu'ils eussent laissé sur lui la plus légère de leurs « taches (1). )> Il est certain, comme nous l'avons remarqué à cette occasion , que dans nos séminaires et dans la majeure partie , dans la partie saine du clergé, on tenait que tous les fidèles, prêtres ou laïques, et les évêques eux-mêmes, doivent une soumission intérieure aux enseignements dogmatiques du Pape , et une obéissance effective à ses commandements, avant de connaître le sentiment de l'Église universelle. Bossuet luimême n'entendait pas autrement l'opinion gallicane, comme il le témoigna dans une circonstance très digne d'attention. A peine le bref d'Innocent XII contre le livre des Maximes des saints fut-il arrivé en France, que Fénelon s'y soumit publiquement , de la manière la plus formelle , non seulement avant l'acceptation de l'Église universelle, mais même avant l'acceptation des évêques de France. Cette conduite fut universellement approuvée, en France comme à Rome. Bossuet, dans la relation qu'il fit de Y affaire du Quiétisme à l'assemblée du clergé de France en 1700, représenta l'obéissance de l'archevêque de Cambrai comme l'effet naturel de l'humilité chrétienne et de la subordination ecclésiastique (2). Ce principe ayant paru obscurci par la conduite du cardinal de Noailles et de quelques autres évêques, dans l'assemblée de 1705, ces évêques s'expliquèrent, dans la suite, de manière à dissiper
(1) Mémoires du cardinal Consalvi, éd. 1866, tome I, p. 488.
(2) Relation des actes et délibérations concernant la constitution d'Innocent XII ; Œuvres de Bossuet, forme XXX, p. 433; éd. de Lebel, Yorsaillos, 1817.
tous les nuages (1). L'auteur de \ Histoire littt'rairo de Fénelon remarque , à l'oecasion de divers actes des asseml)lées du clergé de France , qu'ils sont tellement en harmonie avec la croyance à linfailliljilité du Pape, que plusieurs théologiens étrangers les ont invoqués à l'appui de la doctrine commune (*2) . Le devoir d'une soumission intérieure, sur lequel les prêtres de Saint- Sulpice avaient toujours insisté, disposait à accepter le dogme de l'infaillibilité; il en était même, selon nous , une très forte preuve , car Dieu ne peut pas permettre que l'Eglise se trompe , même un seul jour, eu obéissant à son Pasteur suprême (3).
Pour ce qui touche les rapports des deux puissances , Saint-Sulpice a toujours enseigné , d'après les traditions apostoliques , qu'elles sont distinctes et souveraines dans la sphère de leurs attributions naturelles : d'où ressort le devoir de l'obéissance à l'une et à l'autre; mais il a toujours aussi enseigné que, de droit divin , la puissance temporelle est subordonnée à la puissance spirituelle, en ce que les princes, les chefs des gouvernements civils, quand ils sont chrétiens , sont tenus d'adhérer aux enseignements de l'Église , d'obéir à sa discipline, d'observer ses règles morales dans l'exercice de leur pouvoir, et que s'ils excèdent , s'ils commettent des fautes graves contre les devoirs du christianisme, l'Église a le droit de les
(1) Voir Y Histoire UKcraire de Fénelon, par M. Gosselin, IV'' parlio. art. 11, n» 100.
(2]Ibid.,n° 101. note 2.
(3) Prxlectiones juris canonici, lial)itœ iii seminario Sancli-Sulpitii, toin. T. part. 1, >o(t. Il", arl. ir. n" 70.
soumettre à la censure, bien que, dans un intérêt supérieur, elle n'use de ce droit qu'avec une grande réserve. Cet enseignement d'ailleurs ne nous est point particulier; c'était la doctrine commune des Eglises de France, comme nos évoques l'ont souvent rappelé. Fleur y, fort répréhensible sur plusieurs points, regardait cependant comme très fausse la prétention des magistrats de ne pouvoir pas être excommuniés pour le fait de leur charge (1). C'est bien dans le sens de cette subordination , et non pas dans le sens des magistrats et des parlements , que le clergé a interprété le premier article de la déclaration de 1682. Quant à la question de savoir si le Souverain Pontife peut, en portant une censure contre les princes , les déposer et délier leurs sujets du serment de fidélité; si les Papes, qui ont quelquefois prononcé une sentence de déposition contre des rois ou des empereurs , l'ont fait simplement comme interprètes du pacte national , ou comme interprètes du droit naturel qui soumet les gouvernements à des règles qu'ils ne peuvent pas transgresser, ou comme arbitres entre les peuples et les souverains ; ou plutôt directement, en vertu d'un pouvoir de juridiction suprême , on traitait fort rarement ces matières ardues; on préférait s'en abstenir, selon les conseils que donnait saint François de Sales. « La ma- « tière me déplaît , écrivait-il à un magistrat en parce lant de ces controverses , et , s'il faut dire le mot que u j'ai dans le cœur, me déplaît extrêmement. Je hais, « par inclination naturelle, et, je pense, par inspiration (1) Discours sur les libertés de l'Église gallicane, n° v.
« céleste , toutes les contentions et disputes qui se font « entre les catholiques, et dont la lin est inutile: en- « core plus celles dont les effets ne peuvent être que « dissensions et différends , surtout en ce temps plein « d'esprits disposés aux controverses, aux médisances, « aux censures et à la ruine de la charité. »
Le saint faisait, à l'occasion de ces disputes, une observation qui s'applique aussi à d'autres époques qu'à celle où il vivait : « Cet Age redonde en cervelles « chaudes , aiguës et contentieuses ; il est malaisé de « dire chose qui n'offense ceux qui ne veulent que «jamais on s'arrête hors des extrémités (1). »
Si bien des gouvernements , en France , en Italie , en Allemagne, en Angleterre, etc.. ont donné dans ces extrémités , abusant de la force matérielle qu'ils prétendaient convertir en droit , nous n'en sommes assurément pas responsables.
Il suit de ces diverses considérations que les prêtres de Saint-Sulpice, tout en enseignant les opinions gallicanes, renfermées dans les quatre fameux articles, entendus comme ils les entendaient, avec la plus grande partie du clergé de France, sont toujours demeurés profondément attachés au Pape , et nous ne sommes pas surpris que leurs ennemis Jls n'en avaient pas d'autres , comme société , que les ennemis de l'Église , les jansénistes surtout et les protecteurs de ces sectaires) leur en aient fait si souvent le reproche.
Le cardinal de Xonilles, archevêque de Paris, gagné
(1) Leltics df saint François de Sales. Lcllros jl3 cl 51'», tome XI (les (Eiivres, p. ■iOI ri siiiv. ; éd. de Paris, 1821.
alors au parti janséniste, qui lui avait inspiré de fortes préventions contre Saint-Sulpice , manda M. Leschassier , quatrième supérieur général de la Compagnie, dans l'intention de retirer tous pouvoirs spirituels dans son diocèse aux prêtres de Saint-Sulpice; touché et frappé des réponses que lui fit le supérieur, il ne donna pas suite à cette pensée et lui dit : Soyez tranquille, continuez à gouverner votre séminaire. Mais il n'en conserva pas moins pour nos messieurs des dispositions peu favorables , dont Fénelon indique le vrai motif dans une relation qu'il adressa à Clément XI , en l'année 1705. Nous y lisons à la fin du n" x : Soli sunt San-Sulpitiani seminaristse quibiis cordi sit hanc labem [jansenismi] a se depellere. Unde a Cardinale Archiepiscopo viles et inmsi hahentur (1).
Le duc de Saint-Simon , lié au même parti , et dont un de ses biographes a dit : « Il haïssait profondément « les Sulpiciens et les Jésuites ; il parle d'eux avec « beaucoup d'aigreur, tandis qu'il raconte avec une (( extrême sensibilité la destruction de Port-Royal; » ce duc , assez connu par son esprit critique , prétend que « l'ignorance , la petitesse des pratiques , le dé- « faut de toute protection , inspirèrent aux prêtres de (( Saint-Sulpice une obéissance aveugle au Pape et (( pour toutes ses maximes , et une dépendance des « évêques qui les fit successivement désirer dans beau- « coup de diocèses (2) ».
(1) Memoriale Sanctissimo D. N. clam legendum. Œuvres de Fénelon, tome XII^ p. 396 et suiv.; éd. de Lebel , 1822.
(2) Mémoires, tome J, an. 169-3, p. 312. — Biographie universelle de Michaud, tome XI, art. Saint-Simon,
Les rédacteurs des Noiin-llcs ecclrsiasliqucs , organe principal des jansénistes au siècle dernier, ont constamment combattu les prêtres de Saint- Sulpice. 11 suffirait pour s'en faire une idée de parcourir la table des matières de ce recueil, tome II, article Sulpicicm. Ils disent, sous la date du 31 décembre 1731 : « La « doctrine molinienne et ultramontaine, dont on sait « que MM. de Saint-Sulpice font profession , est tout « autrement dangereuse: et l'on parait néanmoins (( déterminé à y livrer la jeunesse française en détrui- « sant , comme on fait , toutes les écoles qui ne sont « pas infectées de ce poison. Grand et petit séminaire (( de Saint-Sulpice ; communauté de Saint-Sulpice ; « Sulpiciens à Sainte-Barbe, à Lisieux, au Plessis, « aux Trente-trois; Sulpiciens partout. Qu'on exige de « ces nouveaux maîtres d'enseigner et de faire soute tenir à leurs disciples les quatre articles de 1682 (1). » Ayant remarqué que M. Languet , curé de Saint-Sulpice et frère de l'archevêque de Sens , avait fait placer en bosse sur la croisée du principal regard de la nouvelle église , du côté de la rue Férou , une tiare et d'autres ornements pontificaux, ils disent malignement : « Que cette espèce de litre , que cette marque (( de seigneurie temporelle se vit sur le portail du « séminaire sulpicien, en signe du vœu secret qiCon « y fait, comme citez les Jésuites, d'obéissance entière « au Saint-Siège , on n'en serait pas surpris; mais ce « qui étonne , c'est de voir cette décoration placée sur
(1) Nouvelles eccL, toine 111, \>. 262.
« une église paroissiale (1). » ils accusaient, en 1758, les docteurs sulpiciens de ne tenir aucun compte des arrêts du parlement et des ordres du roi.
Nous ne citerons plus qu'un trait. Vers la fin du dernier siècle , dans une réunion du parlement qui eut lieu après l'arrêt de suppression des Jésuites , l'abbé Chauvelin , l'un des plus ardents promoteurs de cette mesure prise en baine du zèle que les religieux de cette société avaient eu pour soutenir en France la bulle Unigenitiis, s'efforça de provoquer un arrêt semblable , et pour les mêmes motifs , contre notre petite Compagnie : « Vous n'avez rien fait , Messieurs , « s'écriait-il , si vous ne détruisez aussi cette société : « c'est la même politique et la même ambition de part « et d'autre. Voyez l'importance du rôle que joue le « supérieur de Saint-Sulpice , et jugez d'après cela de « l'esprit de cette société , et de tout ce que vous devez « en craindre (2). »
Ce concours de témoignages d'amis et d'ennemis nous montre assez que , quelles que fussent leurs opinions spéculatives, les prêtres de Saint-Sulpice demeurèrent toujours unis d'esprit , de cœur et de conduite au centre de l'Église , et qu'ils n'ont pas cessé de mériter cet éloge que Fénelon a fait d'eux , en écrivant à Rome , dans une lettre citée plus haut : '< L'autorité de l'Église mère et « maîtresse est dans une singulière recommandation (( dans le séminaire de Saint-Sulpice (3) . »
(1) Nouvelles ecclésiastiques, tome II, 1731, i). 176.
(2) Vie de M. Émery, tome I, p. 89; éd. 1861 . — Mémoires pour servir à l'histoire de la Compagnie de Saint-Sulpice, mss., tome IF, p. 347.
(3; Corresp. de Fénelon, tome IV, p. 303.
C'était ]nen aussi le jugement qu'en portait de nos jours Féminent cardinal Guibert, archevêque de Paris, et il a plus d'une fois émis une idée que nous n'eussions pas osé exprimer nous-mème. La dernière fois qu'il est allé à Rome , il voulut demander l'hospitalité à la Procure de la Compagnie , comme il lavait annoncé d'avance en public au grand séminaire, le jour de la Présentation de la sainte Vierge , pour témoigner de sa haute estime et de son affection pour Saint-Sulpice. Pendant son séjour à Rome, il présida une petite fête de famille , à laquelle assistaient M^' Mermillod , évèque de Genève , M^"" Royer, évoque de Clermont , dans la chapelle de la Procure ; et, avant le salut du Saint-Sacrement, il dit dans une allocution toute paternelle : « J'ai toujours été « édifié du dévouement, de la fidélité constante et de « l'obéissance filiale des prêtres de Saint-Sulpice aux « Souverains Pontifes. On les a accusés d'avoir enseigné '• le gallicanisme; mais c'était alors la doctrine ensei- " gnée universellement en France; il n'y avait pas (' encore de définition officielle qui Feùt interdite. Cet (( enseignement, bien modéré dans la forme, ne modi- « fiait en rien la conduite de la Compagnie par rapport <■ au Saint-Siège : et les sentiments que Saint-Sulpice " ne cessait d'inspirer pour l'Église romaine ont con- ■ tribué beaucoup, non seulement à empêcher les excès (( auxquels les opinions gallicanes auraient pu entraîner " le clergé de France , mais à le disposer à cet heureux <( mouvement de retour aux doctrines ultramontaines, « qui s'est manifesté dans notre siècle. »