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Occident

NI l'un ni Tautre, c'est le 'neutre. En cette double négation, une pauvre vie s'affirme. On peut trouver son compte à être neutre: il n'y a pas lieu d'en être fier. Dans un monde en proie à la guerre, en un temps où tout est action, le neutre voudrait faire croire qu'il est l'un et l'autre, pour l'un et pour l'autre. Mais il ne peut. L'impuissance est le propre du neutre.

Le neutre sent bien qu'il doit prendre parti : car il est partie dans le tout formidable, que la guerre divise en deux camps. Qu'il le veuille ou non. Pour être vraiment neutre, il faudrait que la neutralité disposât d'une puissance supérieure aux forces en lutte. Le neutre alors ne serait plus neutre; il serait arbitre et ferait la loi.

Où tout est en question, les neutres sont d'un parti, quoi qu'ils fassent pour n'être d'aucun. Ils sont du côté où ils supposent que leur intérêt les appelle.

S'ils ne connaissent pas leur intérêt, on le connaît pour eux. Et s'ils se flattent de ne point choisir, le plus fort leur dicte leur choix.

On subit, quand on n'agit pas. Les

neutres sont les faibles qui s'effacent, pour qu'on les oublie. Ils craignent de juger; ils n'osent pas être de leur propre avis : au fond, ils en ont un. Mais ils n'ont pas le courage de leur opinion ; et souvent, ils n'en ont pas les moyens. Ils ont donc peur du sacrifice. La vie pleine exige le sacrifice; et le sacrifice veut ia force héroïque. Ainsi, la beauté du sacrifice est refusée à la faiblesse. La mort est au milieu de nous : on ne peut plus mentir, aujourd'hui. Les neutres sont des faibles contraints d'avouer leur faiblesse. Il n'est pas facile d'être neutre. Seule, la Suisse a le droit d'être neutre. En Suisse, la neutralité n'est pas une fiction. Elle est la nécessité politique du pays, laquelle représente la nature des

choses. I^a Suisse est neutre comme les Alpes, qui ne peuvent s'empêcher, au même nœud des glaciers, parmi les mêmes neiges, d'envoyer à l'ouest et à l'est, au midi et au nord, les eaux qui nourrissent les fleuves opposés. Latins et Allemands vivent côte à côte dans ces vallées. Us ne peuvent sortir de la neutralité, sans entrer dans la guerre civile.

Ces peuples ont conscience de la douleur et du danger. Ils ont bonne conscience. Leur pays est un lieu d'asile. La Croix-Rouge est dans ses armes. Un hôpital en Suisse, une maison de secours à Bâle ou à Genève est le seul coin de terre, en Europe, où la loi chrétienne ne soit point profanée par le Barbare.

Mon poète a dit des neutres :

Ils ont vécu sans los ni infamie ;

Ils sont mêlés au chœur chétif des anges

Qui ne furent ni rebelles à Dieu

Ni fidèles, mais qui n'ont vécu que pour eux.

Et pour les mieux écraser contre terre, le poète conclut :

Ils n'ont même pas Vespoir de mourir (1).

Dans la fournaise où nous sommes, les tièdes nous sont moins que rien. Mais que sont-ils pour eux-mêmes? Quelle triste fierté leur doit venir de vivre tranquilles.

J'entends : ces peuples font de l'or. La sueur des patients et de toutes ces agonies est une rosée pour leurs arbres à fruits. Leurs gens de négoce, le gros et le

(1) Dante, Inf., lîl, 12.

détail, prospèrent sur un fumier de sang. Le commerce est sans entrailles. L'amour du gain ne connaît ni les transes du héros, ni les lits d'hôpital, ni la plénitude affreuse des tombeaux. L'industrie ne s'arrête pas aux sépulcres, si ce n'est pour faire de la bougie avec la graisse des morts et du noir animal avec leurs os. Mais enfin, plus ces neutres gagnent, plus ils servent; et même à leur insu. Ils croient avoir l'usage de la neutralité, et ils en abusent. L'abus de la faiblesse n'est pas moins ordinaire que celui de la violence. Ils sont des assiégés, qui passent entre les lignes; ils ne trompent pas le blocus, et ils ne peuvent pas le forcer. Le jour doit être proche, où on leur montre qu'on n'est pas dupe : il faut les

contraindre à prendre rang dans l'une ou l'autre armée. Les rangs sont divers, diverses les dignités. Le marchand est une espèce de soldat, à l'occasion. Toutes les armes ne sont pas à feu. On n'a pas toujours un grand cœur à donner. Tel vend, qui ne peut faire de beaux dons. Du moins, que le marchand ne troque pas ma vie contre l'or qu'on lui offre ; qu'il ne fasse pas le neutre quand il nourrit mon ennemi, et qu'il lui vend les obus que je reçois dans le dos. Bonne espérance vaut mieux que mauvaise possession : la générosité de ce dicton répugne aux neutres : ils n'arrivent pas à se convaincre qu'il faut servir à merci, et courir la même fortune que les amis de la bonne cause.

Il serait vraiment temps d'en finir avec cette fausse délicatesse, qui consiste à ne parler des neutres que par allusion, comme dans une chambre de malade.

Les neutres sont malades plus qu'ils ne pensent. La guerre est un dur chirurgien : il veut savoir si le neutre, sur sa chaise longue, consent à être opéré ou non. Au neuvième mois d'une guerre générale, où se joue le sort du monde, il est ridicule de ne point exiger des neutres une réponse sincère et une prompte résolution.

Ici, le temps est de l'or; mais bien plus, le temps est du sang.

J'espère qu'il y a, chez les Alliés, un maître de la guerre. Sur les cinq fronts de France, d'Italie, de Pologne, du Danube et des Dardanelles, il faut qu'une pensée unique dirige les actions parallèles; et certes, l'ennemi ne sera battu qu'à cette condition. On ne peut frapper à fond, qu'en assénant d'une fois tous les coups.

A la vérité, le chef de la guerre ne peut rien, s'il ne s'appuie, en Occident, sur un maître de la négociation.

Ce maître de la politique manque ; et son esprit ne se fait pas sentir. Un tel homme ne fait pas l'histoire : mais l'histoire se fait en lui, parce qu'il en a le

sens et qu'elle est toute en lui, avant toute réflexion.

De grandes forces qui n'ont point de centre, voilà Terreur de TOccident, et de la politique, depuis un an. Le plan de la politique, ou son lieu, est une bonne tête où une pensée hardie et commune à toutes voit d'ensemble les fatalités de l'histoire, et noue entre elles le lien d'une volonté sereine.

Tous les efl'orts se dispersent. Tout se fait par succession et par fragment. Il faut au contraire que tout coïncide. Trois grands coups, portés d'un seul élan, ont plus d'effet que dix un à un, ou môme trente.

Les empires barbares obéissent à une seule volonté et à une seule main : grâce

au ciel, elle est sans génie. La guerre et la politique ont un centre à Berlin : tout part de là, et tout y mène. C'est, d'ailleurs, Berlin qui perdra les trois empires, dans sa propre perte. Pour le moment, la force des Barbares tient à l'unité de la politique.

Il n'est pas croyable que l'Occident se prive toujours du même avantage. S'il y avait un maître de la politique, les États des Balcans auraient cessé d'être neutres à l'heure même où l'Italie est entrée dans la guerre. La Roumanie s'ébranlant vers les moissons hongroises, les Serbes passant le Danube, les Bulgares marchant sur Andrinople, tandis que l'Italie ravissait les passages des Alpes, et que la France gagnait la bataille d'Arras, jamais

les armées russes n'eussent perdu la Galicie. La guerre était plus courte d'un an.

Les neutres ne sont ni justes ni libres : ils ont peur de tous les risques. Plus que jamais, la liberté et la justice sont les attributs de la puissance et de la souveraineté. Les neutres donnent des armes à un parti contre l'autre. Et ils le font d'autant plus, qu'ils s'en défendent. Ils voudraient jouer à coup sûr. Surtout en Orient, où la négociation est une perpétuelle marchanderie : les politiques honnêtes y sont plus marchands que les autres : on finit par conclure un marché avec la politique vénale; mais on n'en vient pas à bout avec des habiles, qui ne conçoivent pas d'habileté supérieure à

marchander ce qu'on veut acheter, si ce n'est à se faire marchander ce qu'on veut vendre.

Le délai de la Roumanie prolonge la guerre de deux ou trois saisons.

Trop d'orateurs en Roumanie. L'éloquence, en cet incendie, énerve la volonté et le courage. Un pays qui parle n'est pas un pays qui se bat. Il n'est pas non plus un pays qui se fait craindre. Une Europe en armes redoute moins la rhétorique et ]a délibération qu'elle ne s'en irrite. On négocie sans fin pour se faire payer; mais il arrive qu'on paie chèrement trop de délais.

Le nom ne suffit pas à faire des Romains. La force latine se montre, présentement, aux partis qu'elle prend et non

aux mois qu'elle dit. Latins, race latine : grands mots, et peu de sens. Mais rien n'a plus de sens, rien n'est plus riche en idées et en action que ces forces vivantes : l'ordre latin, le monde latin, la cité latine. Latins, c'est une raison et un esprit. Les Anglais sont latins, aujourd'hui.

Tant d'orateurs en Roumanie, et le peuple est muet.

A Pâques, l'Italie se taisait aussi. Mais là, un grand peuple est vivant, qui sait ce qu'il ne veut pas, et qui veut comme il sent. Il parle, et l'État obéit. En Orient, les peuples n'ont pas encore l'usage de la parole. La plèbe roumaine, forte paysanne, vive et de bon sang, est serve de quelques durs patrons, une poignée de

grands propriétaires, hommes d'argent, qui savent même se soustraire à la haine de leurs serfs : car ils ne résident pas : ils substituent la terre à leurs fermiers ; et parmi les fruits du domaine, ils ne partagent pas la haine avec le métayer. La Roumanie ne vit que pour les affaires de ces gros patrons : il s'agit de vendre leur pétrole et leur blé aux empires barbares : la politique s'ensuit. On cherche un peuple, et l'on ne trouve devant soi qu'un gouvernement. Et qu'est-ce enfin qu'un gouvernement, quand il n'est pas la forme visible d'une nation? La force au service de quelques intérêts privés, et les commis de quelques marchands.

Sage et hardi, l'exemple de l'Italie devait ouvrir la voie de l'action à tous les États des Balcans. Ils s'en écartent, au contraire; ils ne voient de sagesse que dans l'hésitation et d'habileté que dans la ruse et dans les biais. Ils n'ont pas compris qu'il peut y avoir un suprême intérêt à n'être pas trop habile, et qu'une décision généreuse est une habileté aussi. L'Italie n'ignorait pas les sacrifices sanglants qu'elle va faire à la guerre.

Chacun de ces peuples n'a d'yeux que pour son arbre dans la forêt.

Ils ont perdu l'idée de la chrétienté, et ne se sont pas encore élevés à l'esprit de l'Europe.

Il est temps pour les trois Ëtats des Balcans de prendre part à la guerre. Il sera trop tard dans un an. Si Constantinople tombe sans eux, ils n'auront rien de la ruine turque, pas une pierre ; et ils n'auront droit à rien. L'Occident fera les comptes de chacun.

Le souci de l'équilibre, les bras tendus, les mains ouvertes, la tête en l'air, peut faire choir ces peuples dans le fossé. Il suffit d'un faux pas. Il n'en est point de plus cruel qu'un trop long contretemps.

Dans la guerre et la politique issue de la guerre, il n'y a qu'une heure de trop entre la victoire et la défaite. L'équilibre est un beau souci. Mais le combat est une nécessité. Les États, demain, n'auront d'autres droits que ceux qu'ils tiendront de leurs

sacrifices. Jamais la politique ne fut plus réelle. Où il va delà vie et de la mort, c'en est fait de la fiction. A cette guerre des peuples doit répondre une diplomatie nouvelle. Le temps n'est plus des bals et des révérences. Tout sera pesé au poids terrible et juste de la peine et du sang.

Le sort de l'Europe ne peut pas dépendre de Cavalla, de Silistrie, ni même de la Macédoine, puisqu'on à la folie de vouloir accorder les Grecs et les Bulgares. Vénizelos et Pachitch, qui sont hommes d'État, l'ont senti.

Le principe des Balcaniques est le parfait équilibre des forces en Orient. Or, l'équilibre est la perfection de la paix, et la limite idéale où tendent les accords des nations. Ces peuples jeunes portent,

dans la politique, toute Taigreur et la puérilité des enfants qui se disputent et se gourment dans une ruelle. Il convient de les faire rentrer dans la cour de l'école, et de les réduire au silence. Ils veulent entre eux tous une égalité absolue ; ce vœu est le plus puéril du monde et le moins juste. La première nécessité, pour chaque État des Balcans, est l'accès à la mer libre. Les Alliés reconnaissent à chacun et à tous ce droit sur la mer, puisqu'il est uç besoin de la vie. On veut que ces peuples vivent. On espère qu'ils croîtront. On désire qu'ils prospèrent. C'est parce qu'on veut se délivrer des Barbares, qu'on entend bannir l'Autriche de l'Adriatique. Constantinople prise, la liberté des détroits n'est plus en question. Le destin

de la Serbie est à l'Occident : elle peut être une Hongrie slave pour l'Italie et la nouvelle Europe. Le destin de la Grèce est insulaire et en Asie. Celui de la Roumanie est au nord du Danube ; en Thrace, celui de la Bulgarie.

Une convention avec les Alliés doit d'abord suffire à ces États. Les puissances de l'Occident sont une garantie.

Mais on ne peut leur demander, en pleine guerre, un règlement particulier de tous les procès en cours, et une solution.

S'il faut, pour compter sur les Balcaniques, fixer dans tous les détails le sort des provinces en litige, des districts, des cantons,on n'aura jamais fini avec cette Macédoine. Il faut, ici, un coup de volonté sou-

veraine : imposer une loi pour tous, avant de faire raison à chacun. Et de prompts délais : à prendre ou à laisser. Quant aux territoires contestés, ils devraient être remis en dépôt, aux grandes puissances. Le congrès de la paix sera l'arbitre .

Il y a une politique de la guerre, une politique de la paix. La politique ne tend qu'à la paix; mais c'est la guerre qui la fait : jusque-là, toute politique est soumise à la guerre.

Ce que nous demandons aux neutres est moins pour nous que pour eux-mêmes. On leur offre des occasions, qu'on n'a pas deux fois en deux mille ans. Et ils n'ont pas l'air de le comprendre. L'Occident accablé, que seraient-ils dans une Europe vaincue? Des colonies barbares, et des esclaves.

Voilà donc une guerre terrible et sublime, qui met aux prises les forces contraires du genre humain. Chaque parti en présence soutient la cause d'un Dieu ; et les dieux sont ennemis de toute éternité. Les siècles par milliers, et les hommes par millions sont armés les uns contre les autres, derrière les soldats qui luttent et se tuent. Ces batailles effrayantes, qui s'étendent de la Tamise au Bosphore, et qui affrontent des pays entiers, figurent des combats plus immenses encore, à travers les siècles des siècles et parmi les générations. Les soldats sont lancés à la mort par tout le

passé des hommes : le sort du monde est Tenjeu de la mêlée, et la voie des temps à venir.

La grandeur de cette guerre est sans mesure. Tout l'a préparée ; et elle prépare tout. Et comme tout y entre, tout doit en sortir.

Dans une telle guerre, où sont les neutres? Il n'en saurait y avoir. On ne peut être neutre entre ses propres destins. Là où la fatalité même semble arracher tous les masques de la politique, un regard clair découvre qu'on ne subit tout à fait, de deux destins, que celui qu'on préfère. On ne Ta voue pas toujours ; encore moins ose-t-on le dire : mais on va presque toujours où l'on voulait aller.

Il est des nations qui osent être ellesmêmes ; et d'autres qui n'en ont pas le courage. D'autres enfin, ayant la volonté, n'ont pas la force de leur désir. Celles-là sont les plus victimes. Mais celles-là même sont victimes surtout de leur moindre vertu. Que la Belgique leur soit un éternel remords, et la Serbie un immortel exemple. L'Italie a montré la sagesse magnifique de vouloir et d'agir.

Victimes d'ailleurs, elles ne peuvent l'être qu'en étant pour nous et avec nous, sans nous donner réellement de l'aide.

Elles ne seront donc pas victimes, à la fin : elles auront seulement vécu dans l'angoisse de l'être. C'est bien le moins qu'elles aient tremblé de tout le sang que nous versons, pour leur garder la vie.

Car nous leur sauvons la vie, en sauvant la nôtre.

Tout ce qui est nation doit être avec la France. Les nations sont avec la France, même si elles ne le savent pas, et même si elles ne le veulent point. Le génie de la France porte la vie.

Ces neuf mois ont enfanté la liberté de l'Europe : elle a été conçue dans un déluge de sacrifice et de feu, à la bataille de la Marne.

Elle est dans le sein de la France, et n'est pas ailleurs. Elle est dans les douleurs inouïes de ce peuple, et les déchirements de sa terre, entre la Seine, l'Escaut et le Rhin. Qui est le plus, se sacrifie le plus. Quand dix matrones viendraient aider à la délivrance de la Mère,

fût-ce avec les fers, l'enfant ne sera point d'elles : il naît de la France et de son sang: quatre millions de Français ont offert leur vie, pour assurer la sienne.

La France, qui se bat pour vivre libre et belle, se bat du même coup pour le reste du monde. C'est sa suprême beauté d'en avoir conscience : elle l'a de sa volonté, de son destin et du parti qu'elle suit. Comme un homme bien né, achevé dans sa forme vivante, elle a conscience de tout ce qu'elle est, la Douce France.

Sans la France, il n'y a pas d'Occident ; et moins l'Occident, il n'est pas d'Europe. La victoire de l'Occident ne peut faire qu'un seul vaincu : l'Empire Barbare.

Point de place pour les neutres en un tel

conflit. Leur cause est dans nos mains : elle nous doit tout, si nous faisons prévaloir la nôtre. Et peut-être même, le peuple allemand devra- t-il dater sa naissance du jour où l'Empire sera tombé sur les genoux.

La victoire de l'Occident et des nations est aussi clairement la victoire de la France, que Salamine fut la victoire de la vieille Europe. Mais si l'Empire Barbare était vainqueur, toute l'Europe serait vaincue.

/7 mai 4915.

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