A LA RUSSIE
JE ne dirai pas : Gloire à la Russie! ni : Honneur à elle! Ce n'est point assez. Les couronnes de l'orgueil n'ont que faire ici. Le front de la Sainte Russie ne les cherche pas. Rien ne lui sied que le salut d'une sœur, le baiser de la nation très humaine : Amour à la Russie et tendresse pour elle.
La Russie est vraiment sainte en ces jours d'épreuve, de deuil profond et tran-
quille. Elle tombe sur un genou; mais rien ne Tatterre. Même ainsi, elle est plus haute des épaules et de la tête que tout ce qui Tentoure. Elle souffre, et ne craint point. Elle est déchirée; et sa force paraît dans sa blessure même, à la santé de sa plaie, au calme du pouls, à la pureté de ses yeux sans inquiétude. Et ce bras si vaillant, cette gorge si pleine, ce lait qui coule mêlé au sang, la bonté avec la douleur, et l'inépuisable fécondité, nous la reconnaissons telle qu'elle a toujours été. Elle est faite pour tous les sacrifices. Elle n'aspire pas aux triomphes, même quand elle les recueille. Elle se plie à servir. Elle donne sa vie et ne meurt pas. Elle est dans sa vérité au milieu des tourments; et le silence qu'elle garde est sa
parure. Même dans le combat, elle a Tair de prier. Et jusque dans la prière, elle semble une mère qui nourrit, près d'un homme à la charrue. Si elle baisse le front sur sa peine, c'est alors que la France lui prend la main avec le plus d'amour. Ces deux grandes paysannes sont faites pour le même destin, pour s'aider et se comprendre.
Peuple de paysans. Même à la mer, ils sont paysans.
De là, qu'ils n'ont jamais fini de faire leur devoir. Et qu'ils font de si bons soldats.
Ils vont à la guerre comme au mauvais
labour, dans la saison du diable. Il y a du démon, pour eux, dans Tordre sans cœur des Allemands. Le paysan admire le diable et le méprise, il le craint et s'en moque. Mais il voudrait bien en purger ses bois et ses champs.
Ils sont les épis qui marchent.
Ils mûrissent même s'ils tombent, sous la pluie des balles comme sous la pluie d'orage.
Ils sont la terre levée, avec sa grande patience, sa promesse toujours tenue, — si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain, — et l'assurance d'avoir raison la dernière.
Cette terre, remuée dans le sang, se referme à la fin sur les ennemis : elle avale l'invasion qui l'a foulée. Elle est l'espace, et elle a le temps.
Le paysan russe est un des plus bea ux espoirs qui restent à l'Europe. Il ne la trompera pas. Il ne lui fera pas la faillite atroce de l'ouvrier allemand.
Depuis cinquante ou soixante ans, on ne peut comparer les dons de la Russie et ceux de l'Allemagne à l'Europe, Wagner et Parsifal exceptés, qui sont d'un autre âge, l'Allemagne n'a créé que le Boche, sous toutes ses formes. Le Boche est l'automate de la force, la machine de l'espèce montée par la science. Son seul héros, après Bismarck, est Nietzche, le prophète du nouvel Islam.
L'Allemagne a lâché sur l'Occident la
pesle de la matière. Il est venu de Russie beaucoup d'amour, beaucoup d'art, vingt chefs-d'œuvre, une foule de talents, un monde frère du nôtre : un monde en esprit.
Ils sont à Varsovie. Ils peuvent publier que la Russie est vaincue. La Pologne même ne l'est pas. Cette guerre est la naissance des peuples. La Pologne au tombeau depuis trois jours, demain ressuscitera. La Russie, qui souffre, peut faire souffrir : elle ne tue pas.
Ils la méprisent, ces Allemands. Elle est si loin d'eux. Ils sont si loin d'elle. Le propre de l'Allemagne est de ne rien connaître à ce qu'elle sait le mieux.
Quand il s'agit de l'homme, cette savante
ignorance est sans limites. Les Allemands se vantent de haïr la Russie. La haine diffame tout. Dans la haine, il y a la bête et l'appétit : j'y trouve un manque profond d'intelligence.
L'Allemand ne comprend rien à l'âme vivante des autres peuples : parce qu'il n'aime pas les autres vivants. L'Allemand est sans amour. Le Russe n'estime que l'amour.
Docteurs, philosophes, théologiens et politiques, les Allemands ont toujours souillé la France dans leur opinion ; et ils se flattent d'avilir la Russie. Ils lefontau nom de la matière, et tout au plus de la science. Mais leur science est une mécanique des corps. L'esprit se rit d'une telle science, et il a horreur de cette matière insolente.
Ils parlent de la Russie tartare, de la Russie barbare, de la Russie esclave, ces bons amis du Turc. Il ne faut que lire les proverbes russes, pour y entendre la voix d'un peuple mille fois plus libre d'esprit, mieux né, plus généreux et plus près de la vraie noblesse que tous les professeurs allemands.
Liberté des mœurs et de l'âme : elle est partout en Russie. Et plus vraie dans un taudis de Pétersbourg, que dans les universités allemandes. Il n'est pas d'esclaves qu'on puisse comparer à Bernhardi, à Dryander et à Ostwald : parce qu'ils sont les esclaves volontaires de l'appétit et de la race. Ils n'ont même plus le sentiment de leur servitude. Ils sont asservis à l'État, corps et âme. Le moujik en-
chaîné ne donne aux chaînes que ses bras.
La conscience est le noyau du Russe, pour jouir de la vie et pour souffrir de soi. Dans l'Allemand, il n'y a que la raison d'État.
Ce qu'ils nomment & l'Organisation », à genoux, en baisant le journal ou le livre, ces hypostases de l'État, est une force qui tue l'âme, et qui substitue l'intérêt de la race à la conscience. Le Russe, toujours lui-même, dès qu'il ouvre les yeux et se sépare de la terre maternelle, est capable de tous les excès, comme un autre, et de tous les crimes : mais jamais de perdre sa conscience. La morale de Bismarck fait honte à un forçat de Sibérie. Il crache et il rougit. Le plus humble des Russes rit de l'Allemand ou
le dédaigne. Ce mystère est de ceux que n'ont jamais expliqués les fameux chimistes de Leipsicniles physiciens d'Iéna.
En Russie, partout des saints. Ils courent les rues. La conscience fait les saints. Les Russes sont malades de conscience, par excès de conscience. Les Allemands ont cessé d'être hommes, par atrophie et sclérose de la conscience.
La foule russe dans les couvents : les staretsi qui bénissent ces ingénus, pleurant de foi et d'amour; les innocents qui font des miracles : car les témoins y croient. Cette foule, qui aime et qui prie, est pourtant un autre trésor pour le genre humain que la race des automates. Et le spectacle de ce peuple, qui voit son
Dieu dans ses larmes d'amour, passe peut-être en beauté le pas de Toie.
Outre le génie, les grands Russes ont naturellement du style. Le style, qui est vraiment l'homme, doit être aussi une vertu de la charité, dans l'ordre de l'art. On n'est point artiste, sans une conscience très fine de soi et des autres.
Ils viennent bien de la Perse et de Byzance. Ils ont le charme de l'Orient, et cette promptitude à faire un art de la vie, qui les fait passer en un instant de la naïveté puérile à l'extrême raffinement.
Ils sont doués de sens aigus et délicats, souples et généreux. Ils ont de la sève :
leur vice même a du suc. Ils sont capables de volupté. Par nature, ils sont aussi loin du docteur et du pédant que les Français. Ils s'encuistrent avec les Allemands. Ce peuple russe, qui a de si bons yeux, porte lunettes au retour d'Allemagne.
Ils ont le goût et le don de l'élégance. Gomme leur esprit est pénétrant, et que leur grand cœur est subtil, ils ont du tact: c'est le septième sens, si rare dans les pays du Nord.
Chez eux, les femmes cessent très tôt d'être des femelles. Elles tournent à la folle, plus aisément qu'à la bête.
Y a-t-il jamais eu un danseur allemand? Les Russes ont le génie de la danse, presque à l'égal de l'Espagne. Ils
chantent naturellement avec un art ten- ' dre, monotone, et d'une mélancolie admirable. Leurs harmonies sont simples, avec des recherches soudaines, d'étranges pressentiments, des hardiesses délicieuses et brusques. Ils valent les Espagnols et les Celtes pour le rythme. On en retrouve la richesse et les élans dans leur naïve recherche des couleurs : ils en font des alliances parfois trop violentes, mais non cruelles. Le mauvais goût et la méchanceté répugnent également à la douce nature russe.
Leur musique populaire est un trésor, plein de ressources. Et après les voix latines, leurs voix sont les plus belles.
En tout leur art, même quand il pèche par les proportions, la mesure des détails est exquise. Le trait est nerveux, aigu, tout animé d'esprit. Entre les qualités les plus rares, ils ont l'impression juste. Ils rendent, avec une force et une sûreté merveilleuses, le son de la vie et le mystère des sentiments. Dostoïevski n'a jamais des touches plus simples que pour peindre la profondeur des passions, les démarches les plus subtiles de l'instinct, et les ténèbres où s'enlacent toutes les racines du cœur.
Quantité d'esprits originaux : ils n'ont pas encore besoin de Tart, et ils ne vont pas jusqu'à se muer en œuvres. La plu-
part sont dans la vie, et se contentent de vivre. Cependant, on peut être original à régal de Dostoïevski, de Moussorgski et de Gogol : on ne saurait davantage.
Un géomètre comme Lobatchevski est à peu près de la même trempe, dans son ordre. Et dans la politique, rien n'a paru, depuis trois quarts de siècle, qui vaille Bakounine. L'esprit français, Tidée de justice à la Proudhon, et Bakounine sont les seuls antidotes de la Social -bochocratie. Ils sauveront seuls les socialistes, si les socialistes veulent être sauvés.
On fait des érudils ; mais on naît artiste. On forme des savants tant qu'on
veut ; mais le style original est le don de l'homme à la terre.
De poète plus grand que Dostoïevski, il n'en est point. Il y a plus d'humanité dans un seul chef-d'œuvre de Dostoïevski que dans tous les livres allemands.
Pour peu que les Russes soient soumis aune discipline, et qu'ils ne la demandent pas à l'Allemagne, le sens de la belle vérité les mène, d'un seul coup, à la plus exquise mesure dans l'expression, et même à la plus sobre. Boris Godounov est une œuvre unique. Elle touche aux cimes du tragique, comme s'il était aussi naturel à Moussorgski de vivre sur les hauteurs, que de cheminer dans la plaine. Jamais il n'insiste. Il se prive de tout ce que les virtuoses et le plus grand nombre
des artistes appellent l'effet. Et se priver n'est pas assez dire : car il semble ne pas même y songer. Il a le goût si pur, qu'en négligeant l'effet, il ne croit pas renoncer à un avantage : il s'assure du sien, qui est de n'en pas être tenté. Qui finirait ses actes, comme Moussorgski finit les siens? A ce point, la sobriété passe pour un manque d'adresse tragique.
Bénie soit cette innocence, si c'en est une : mais je ne l'accorde pas : j'y trouve le calcul que je préfère.
Dans Boris Godounov, l'abnégation de la musique est une vertu si haute, que je la nomme sainte. Et, comme il est juste, la sainteté a sa récompense : elle est le terme où parfois la beauté aspire.
Je veux rire des Allemands, qui parlent de l'État russe avec mépris.
Tout ce qu'il a de pis est leur œuvre. L'ulcère de l'État allemand, en pleine chair russe, est le mal séculaire de la Russie. La troisième section, la tyrannie des bureaux, la royauté de la police, l'appareil militaire de toute l'administration publique, pas un de ces traits qui ne soit allemand. Les pires bourreaux, les ministres sans conscience et sans entrailles, ont presque toujours été Allemands d'origine. La terrible machine à opprimer qu'est leTchin, est une machine orientale réglée par les Allemands, mon-
tée à l'allemande, refondue eu métal allemand el menée par des Allemands.
Tous les excès de la hiérarchie russe sont une conquête de l'esprit prussien sur TAme de la Russie ; et les partages de la Pologne en sont le principal argument.
Rien ne perd les Russes que leur docilité à Tesprit allemand. Quand le musicien russe étudie à Berlin, il en revient Tchaïkovski, une espèce de Brahms, interminable cuistre. LOccident seul est Je levain lumineux qui fait gonfler la grande pâte russe : la lumière lui donne des ailes. Il lui faut la lumière.
Dans les arls plastiques, le malheur des Russes est de croire à Munich et à Dresde : pour ne rien celer, de croire à Rome aussi, à travers les Bavarois et les
Saxons. Ils ont pris pour maîtres ces aveugles et ces balourds, qui peignent des idées avec leurs pieds, et qui voient les couleurs, rire de la nature, dans un prisme de viande mal cuite.
Il faut guérir les Russes de Bœcklin.
La ligne leur manque : ils n'ont pas encore eu ce grand créateur d'ordre, qu'on appelle un artiste dans les arts (lu dessin. C'est en Perse et à Paris qu'ils doivent aller, puisqu'il faut toujours qu'on aille à l'école.
Ha, quelle humanité dans ces Russes I Gomme ils nous sont proches, venus du contraire horizon I Leur génie et le génie
de la France sont deux obliques, parties du même point : et la charnière est ce qu'il y a de plus fort, de plus durable entre les hommes : la charité du genre humain.
Cette grande vertu d'humanité, qui est l'âme de la Russie, d'où sort-elle enfin, et d'où est-elle née? De la souffrance. Et de la profonde bonté qui s'est formée, au long des siècles, dans l'usage et la possession de la souffrance. Elle est le trésor caché, qui peut payer le ciel et la terre, à qui le connaît et le révère. Slais pour qui n'en sait pas le prix, elle n'est qu'un boulet d'angoisse et le faix écrasant qui colle l'homme à la matière.
Ce peuple a tant souffert, qu'il n'avait plus qu'à aimer ou à disparaître. Il a aimé.
Ils sont bons, ces Russes. Ils sont vrais. Ils sont chrétiens. Ils le restent jusque dans le crime. Gomme je l'ai déjà dit, les Allemands n'ont jamais été chrétiens. Le culte de la matière devait leur donner la haine de l'esprit.
Mais enfin, qu'est-ce que l'hygiène au prix de la bonté ?
La Russie est le plus pacifique des peuples. Elle a horreur de la guerre : elle en a presque honte. Elle la fait parce qu'il le faut, parce qu'on ne peut résister au dessein de Dieu ; parce que l'homme ne doit pas refuser la soufl'rance, quand l'appel d'une cause juste lui prescrit de
laccepter. Elle fait donc la guerre avec cette tristesse et cette résignation héroïques, avec cette infinie patience qui est Tépouse sans orgueil d'un courage infini.
La France, elle, est la plus pacifique des nations, après avoir été la plus guerrière. Mais cette belle guerrière ne fut jamais un État militaire, une machine à tuer. Elle est à présent pour la paix, parce que sa grande âme a compris la condition humaine, qu'elle croit à la raison et qu'elle a le culte de la vie.
France et Russie ont été forcées à la guerre par un ennemi qui la veut, qui Taime, qui l'exalle, qui en a fait sa fin et ses moyens. Car la fin de TAllemagne est la conquête du monde et la ruine des
autres n ations. Le terme de la volonté allemande est toujours la méconnaissance d'autrui, l'esclavage ou la destruction : d'où la guerre.
Prise à la gorge, la Russie a dû tirer l'épée pour la défense de ses filles slaves, faibles, mineures et sous le coup d'une menace mortelle. Et la France a tiré l'épée pour venir loyalement en aide à sa sœur russe : mais bien plus encore pour défendre en soi-même, sous la hache de la violence, le droit d'être soi et tout ce qui fait le prix de la vie.
Toutes deux, à des titres divers, font la guerre pour la paix, et pour mettre fm à la guerre. Elles en ont le dégoût, le mépris même; et elle leur est en abomination.
Toutes les deux luttent pour le plus haut objet qui ait jamais été en question dans le monde : pour une idée humaine de la vie, contre l'idée bestiale de la force.
Il s'agit de savoir si chaque pays sera forcé, oui ou non, d'être honnête homme et de se conduire en honnête homme à l'égard des autres pays. Ou si l'assassin, qui cache des armes dans ses poches, aura droit sur les honnêtes gens qu'il assassine, parce qu'ils sont désarmés, parce qu'ils ne se défient point, parce qu'ils sont trop bien logés chez eux et parce que le bandit a envie de la maison .
La force est-elle justifiée par l'abus?
et par le succès, tous les crimes de la violence? Gomme au temps de Marathon, ou pendant la captivité de Babylone,
l'homme demande à l'homme, sinon à Dieu, s'il y a des lois.
L'homme vit-il sous une loi humaine?
Y a-t-il un droit entre les nations, comme entre les individus? ou l'homme est-il condamné, pour jamais, à vivre dans l'horreur de la violence, l'appétit de l'espèce et l'ignominie du perpétuel dévorement?
La cause de l'homme est celle de la France, et l'a été de tout tem ps. Ce soldat du genre humain, en Orient, c'es-t la Russie.
La Russie nous est sacrée, parce que nous avons jeconnu en elle, dans un ordre nouveau, notre jeunesse, notre foi et notre propre destin. Et c'est pour servir les mêmes dieux, que son meilleur sang se mêle au nôtre, et que notre plus beau sang coule avec le sien.
Nous voici aux jours les plus lents et les plus mornes de la guerre. L'août est le mois de la fournaise, pour la France. L'an dernier, ce furent les semaines rouges, dans l'enfer de l'ennemi, et dans la purgation de l'épreuve. Puis vint la résurrection de septembre, la vengeance des vendanges, et la plus belle victoire de tous les temps, la Marne, qui est, à la fois, Marathon, Salamine, les Champs Catalauniques, Poitiers et Valm3^
En attendant le vin nouveau, la France sauvée et sûre du salut du monde qu'elle porte, reste muette et comme impassible devant les souffrances de la Russie, cette grande patiente, si simple dans la peine, si solide, inondée de sang et toujours debout.
Tandis que le démon allemand frappe, lue, brûle et se rue de tous les côtés, rOccident forge des armes et prépare la victoire. Une vengeance sans pareille, égale au crime, est en train de bouillir dans les cuves et la chimie des usines. Car la plus cruelle des vengeances sera toujours de faire une justice terrible.
Elle se fera, aussi sûr que la raison doit avoir le dernier mot dans les affaires humaines, si l'homme dure.
En cet août sévère, où le silence de l'Occident couvre d'un voile gris les charniers de Pologne, c'est à nous, tous et chacun, de tenir bon. Cet ennemi, qui s'est mis hors la loi, qui a la folie, l'orgueil ignoble et la violence du démon, s'épuise dans la fureur de ses coups.
L'Etat-machine, qui renouvelle au milieu de l'Europe chrétienne les empires de la vieille Asie, Babylone et Ninive, a bandé trop durement tous ses ressorts : qu'une pièce rompe, et la mécanique saute en l'air. Cette force pour le mal, la plus redoutable et la plus atroce qu'on ait vue, est au sommet de sa courbe : elle touche au période de la chute : les ordonnées de la victoire et delà conquête vont décroître dans la plaine russe, comme elles ont
décru, lentement, en Occident, depuis neuf mois. La décadence serait déjà visible, si l'Occident avait une politique. Tout montre qu'il n'en a pas. Il fallait, ici, une grande tête, formée par l'histoire et capable de pressentir l'histoire en formation dans le chaos des événements.
Jamais l'Italie ne fût entrée seule dans la guerre, sans y être suivie par les Etats des Balcans, s'il y avait eu quelque part, à Paris, à Petrograd ou à Londres, une pensée qui voit, qui veut, qui sait et qui dirige. L'Europe aurait une politique, jamais l'affaire des Dardanelles n'eût été menée de la sorte, engagée au hasard et conduite au petit bonheur.
Rien ne peut faire que ce qui fut ne soit pas. Il faut en prendre son parti, et
ne point croupir dans les regrets. Grâce au ciel, je vois dans les peuples les moyens et les ressources, que n'ont pas ceux que les dirigent. Les fautes de l'Occident et de la Russie tiennent au génie même de ces belles nations. Elles sont victimes de leur confiance. Elles n'ont jamais cru à la guerre. Elles ont toujours été dupes, elles le sont encore, de la puissance infernale qui ne vit que pour la guerre, et pour tromper. L'Allemagne fait la guerre dans la paix. L'Occident garde les illusions de la paix au plus fort de la guerre.
L'Occident a, du moins, repris force en baisant la terre : et de quel baiser I celui que cinq cent mille de ses fils donnèrent au sein maternel, qui l'a reçu,
qui l'a bu, pour se refermer plus jalousement sur les enfants qui le lui donnaient. La Russie, elle, livrée de tout temps à ses plus âpres ennemis, à ces Baltes qui sont ses Prussiens de l'intérieur, n'oppose à l'invasion qu'une muraille de chair vive. Elle prodigue les hommes, sans mesure. A lafin, elle vaincra. Pour le moment, elle est meurtrie ; elle est foulée; elle est saignée aux épaules. On ne peut penser au martyre de la Pologne sans douleur. Le monstre allemand se flatte de briser la Russie aux quatre membres, sur la roue à dix rayons de ses armées. Il se promet de lui broyer les mains; de la laisser, tronc inerte et géant, sans bras sur la Baltique et la Vistule, ni pieds ni jambes sur la mer Noire et le Danube.
Il est capital de secourir la Russie, avant toute fracture. Le péril presse de lui ouvrir la mer, et de lui tendre la main. Il importe suprêmement de casser les reins au Turc, sinon à TAllemand : l'échiné de la bête est aux Dardanelles. Constantinople est la troisième capitale du monde russe : Petrograd est la tête, Moscou le cœur, Constantinople les poumons.
Avec Constantinople libre, la Russie respire. Les échanges nécessaires à la vie peuvent se faire. La Russie envoie son blé : elle reçoit de Tor et des obus.
Pour une bonne part, les peuples des Balcans sont cause de la guerre : ils en sont Toccasion. Cette guerre les sauve de la servitude ou de l'anéantissement. On
ne peut leur permettre de tenir en échec les puissances tutélaires qui les conservent après les avoir fait naître. Il faut leur donner à choisir entre le salut qu'on leur impose avec toute sorte d'avantages, et leur perte assurée, s'ils diffèrent leur choix.
Le nœud des alliances et de la trahison est en Bulgarie. Caërdal disait à Rome, il y a près d'un an : « Il ne faut pas croire aux Bulgares. Ce ne sont pas des Slaves, mais des Turcs baptisés en slavon. Boulgres ils sont depuis mille ans : bougres ils restent. Et ils ont pour roi une espèce d'Henri VIII, couard et félon, capable de tout par avarice. »
Tout perdre pour avoir voulu tout gagner, c'est le point mort de la neutralité. Le marchand finit par être dupe de ses marchandages : on lui laisse sur les bras ce qu'il voulait vendre, et qu'on n'a plus besoin d'acheter.
L'équilibre, quel qu'il soit, ne pourra se faire entre les Balcaniens que sur les dépouilles de la Turquie et de l'Autriche. Une Roumanie, qui va doubler en hommes et en territoire, ne saurait prétendre à retarder, par des exigences nouvelles, un accord qui lui donne presque tout. Car elle n'aura rien, si cet accord ne peut se faire. Ce qui est vrai de la Roumanie ne
Test pas moins de la Grèce. Croient-elles, ces petites nations, que l'accord général ne soit fait que pour elles, et cette guerre immense, où elles ne comptent pour rien jusqu'ici ? C'est déjà beaucoup qu'elles en profitent, de façon à dépêcher en quelques mois l'œuvre de plusieurs siècles.
Les Empires Barbares se moquent de la Roumanie et des autres Balcaniens, quand ils leur promettent les provinces russes, Odessa, et quoi encore? La Roumanie, comme les autres Etats des Balcans, ne peut rien gagner qu'à la défaite des trois empires. Car c'est à leur héritage qu'elle prétend. Ils ne peuvent donner que ce qu'ils n'ont pas et ils doivent refuser tout ce qu'on leur demande. Les promesses de l'Allemagne à la Rou-
manie sont un jeu, le même qu'on a vu M. de Bulow jouer contre l'Italie : et dans chaque pays, ilyaunGiolitti pour biseauter les cartes. A Rome, M. de Bulow offrait Tunis, la Corse, Nice, peut-être Marseille. Lltalie parlait Adriatique, il répondait golfe du Lion. Il me faut Trieste, disait l'Italie, et j'ai besoin de Raguse; et l'Allemand d'ajouter les îles d'Hyères et même Garpentras à la Provence. L'avidité finit par troubler les yeux, et donne le vertige. L'Italie, tête claire, ne s'est point laissé prendre aux miroirs de l'appétit. Seules, la Turquie et l'Autriche, tant slave que latine, sont des successions ouvertes. L'Occident n'est pas mort ni en agonie. Les Barbares le savent mieux que personne.
Si les Bulgares ont le sens de l'histoire, ils seront à Andrinople dans un mois.
Le malheur de ces peuples : ils ne voient, chacun, que son intérêt le plus étroit. Il faut penser et vouloir en fonction de l'Europe. On s'entendra toujours avec les Serbes : ils ont la conscience européenne plus que les autres. Leur martyre leur assure des droits supérieurs. Et pourtant ils sont prêts à bien des sacrifices. C'est qu'ils ont compris.
Vénizélos et Pachitch sont les maîtres de l'heure. Qu'ils osent, qu'ils agissent : et toute la guerre est changée ; le nouvel Orient s'ébranle, et précipite la ruine de
rOrient condamné. L'inaction des Balcaniens est la cause unique et la condition de la victoire allemande entre le Dniester et le Niémen. Si les peuples des Balcans avaient pris les armes en même temps que ritalie, les Dardanelles eussent été forcées : la Russie, fournie d'obus et de canons, n'eût pas été réduite à la retraite. Ces peuples tiennent dans leurs mains, sinon l'issue, la durée de la guerre. Leur retard est celui de Grouchy : il vaut une trahison. Ils nous ont fait perdre neuf ou dix mois, au printemps. Ils peuvent nous faire perdre deux ans, s'ils ne se décident pas avant l'automne.
Les Bulgares ne veulent faire la guerre que pour la Bulgarie. Elle est, pour eux, en Macédoine, autant qu'en Roumélie et
en Thrace. Ils réclament leurs frontières de 1912. Les Serbes et les Grecs ne sauraient leur contester ce qu'ils accordaient, il y a trois ans, sans débats. Les Bulgares peuplent les terres de Macédoine. Un pays agricole appartient aux paysans des campagnes et non aux habitants des villes. La Thrace et la Macédoine sont dues aux Bulgares, comme aux Serbes la Bosnie, l'Herzégovine et les pays croates; comme les Iles etrionie aux Hellènes. Ni les Bulgares ne peuvent se passer d'un littoral sur la mer Egée, ni les Serbes de bons ports sur l'Adriatique.
Quelle guerre feraient tous ces peuples, sinon contre la Turquie seulement? La guerre aux Turcs, depuis dix ans comme aujourd'hui, c'est la guerre aux Alle-
mands. Berlin commande. Vienne est vassale. Constantinople et l'Asie Mineure ne sont plus qu'une colonie.
Vénizélos est le seul homme d'État qu'il y ait en Europe. Dieu sait si la France l'admire et si elle souhaite d'aller jusqu'à l'amour dans l'admiration. Le nom grec nous est cher entre tous les noms : la France sépare les Hellènes de tous les reproches que mérite le royaume. Une telle complaisance ne peut toujours durer. Sophocle, Homère et Platon ne sauraient racheter éternellement une politique de pièges et d'abandons.
Au fond, c'est une intrigue de cour qui fait la résistance et l'obstination des Grecs. Cavalla est le moyen de les brouiller avec l'Occident : et au profit de qui? pour qui.
sinon pour le roi de Prusse? Les Grecs sont joués par la couronne. Et la couronne les joue avec le mirage deConstantinople. On souffle sur cette antique flamme : Gavalla et la Thrace sont Favantporte de Byzance. Et Ton veut faire croire aux Grecs que l'Empire de Byzance leur est promis. Ce rêve est dangereux. Il n'est pas même ridicule. Pour que Byzance soit la capitale grecque, il faut qu'Athènes cesse de l'être. La Grèce n'est-elle ressuscitée que pour périr? Voilà, de temps en temps, ce que coûte un roi.
Vénizélos, chassé du pouvoir, l'hiver dernier, y revient plus fort de l'épreuve même. Le désordre est partout, où il avait fait l'ordre. La Grèce, c'est lui.
On peut toujours se passer de la Grèce.
Mais la Grèce ne peut se passer des Alliés ni de leur victoire. Vénizélos le sait fort bien. L'occasion perdue doit se retrouver: un grand homme d'État comme lui est précisément l'homme de l'occasion : pour la saisir, il la fait naître. Le temps seul est irréparable. Il convient, cette fois, de ne plus le gaspiller. C'est à Vénizélos d'oser et de vouloir pour son peuple.
•Qu'il s'appuie sur les Alliés. Ils n'eussent jamais dû permettre qu'il tombât. Une bonne politique doit soutenir le hardi Cretois et l'assurer contre tout autre chute. Athènes est à mi-chemin de l'Adriatique aux Dardanelles. Et au besoin, la République est à moitié route entre la dynastie étrangère et une autorité nationale.
Il y a de quoi rire, quand on voit nos hommes d'État et nos docteurs trembler devant les pensées réelles. La République n'est pas une pensée réelle pour eux : ils se privent ainsi de l'immense avantage que l'homme simple a sur la mascarade, et le sourire sur le ridicule. Plus ou moins, tous les monarques sont ridicules; et ce mal est incurable, quand il est de droit divin. Nos docteurs et nos hommes d'État ne sont pas capables de suivre l'exemple du Sénat romain : les rois ont fait la moitié de la besogne pour Rome.
Nos politiques se donnent tous le souci d'un peu mentir, comme si la vérité ces-
sait d'être vraie, parce qu'ils n'osent pas la voir, et qu'ils frissonnent de la dire. Si du moins ils mentaient avec force: mais ils ne mentent qu'à demi: ils mentottent.
Le mensonge est d'ailleurs le meilleur moyen de servir son parti, pour tant d'esprits médiocres, qui se croient grands, et n'ont d'autre grandeur que de se jucher sur des dogmes. On n'ignore pourtant plus ce qu'ils sont, et que les dogmes en politique sont les spéculations de l'intérêt. Eh I de bonne foi, sans doute, de bonne foi I
A entendre tous ces diplomates, il semble qu'on ne puisse toucher sans sacrilège à la politique intérieure des États. Voilà qui est bouffon. Dans une guerre, 011 toute la vie de l'Europe est en ques-
tion et se décide pour des siècles, il faudrait feindre l'indifférence aux pires dangers, ou le respect à l'égard de ce qu'on méprise le plus : à qui fera-t-on gober cette énorme mouche, ce chambellan, ce chancelier des mouches? et que la vie intérieure des États ne soit pas aujourd'hui la condition et la cause de leur action dans le monde?
Il faudrait fermer les yeux au péril, partout présent et partout le même, que les cours allemandes font courir à l'Europe. Il faudrait prendre la mine grave des augures en fonction, et se défendre de penser que les HohenzoUern d'Orient, et leurs alliances dans le Nord, ont failli rendre inutiles les efforts des Alliés et toute leur marine.
Or, comme il faut détruire l'État allemand pour avoir la paix en Europe, il est nécessaire de réduire à Finertie les dynasties allemandes dans les pays neutres.
Presque tous les peuples sont avec rOccident : par raison ou par instinct, ils savent que notre cause est la leur, et que leur sort est lié au nôtre. En temps de paix, la France peut s'égayer de la componction, de l'air tendre, mélancolique et pénétré avec lequel la plupart de nos diplomates adorent, à l'étranger, ce que la France a brûlé chez elle : l'armoire aux défroques, l'étal aux titres, aux croix et aux cordons, toute cette singerie est une des bonnes farces qui nous restent. Mais, dans une guerre comme celle-ci, le
lieu n'est pas de rire ; mais ce n'est pas assez de lever les épaules.
La France ne fait pas la guerre aux rois, s'ils ne la lui font pas. Un roi notre allié nous est plus cher que toutes les républiques neutres. Mais si les peuples sont neutres par le fait de leurs reines et de leurs rois, si même ils nous font la guerre, parce que leurs reines les y forcent, pourquoi ne ferions-nous pas un peu la guerre aux rois? Il est des guerres secrètes, qui sont de fort bonne guerre. Tous les Hohenzollern ensemble ne valent pas la vache d'un soldat français qui a laissé sa pauvre femme au pays, et dont les Boches ont brûlé la ferme.
Chez les Allemands même, cette guerre affreuse est pour la moitié le fait du
prince. Au centre de l'Europe, sans la Prusse, il n'y aurait pas d'empire barbare et militaire à la mode d'Assur; et il n'y aurait pas de Prusse, sans la dynastie maudite des HohenzoUern. La grande guerre de 1914 n'a pas été engagée par les peuples, fût-ce par le peuple allemand, cet esclave. Le peuple allemand paiera peut-être pour ses rois, et c'est son affaire. Mais on ne voit pas pourquoi la France paierait, si peu que ce fût, la dette du peuple allemand : et elle paie, si elle se refuse à considérer une vérité trop évidente, et surtout si elle n'ose pas la dire, après s'en être assurée. En général, les diplomates sont si médiocres que leur prudence ne voile que l'inaction; et il n'y a que le néant des idées sous leur silence.
Latins, Romains, Saxons, il n'y a guère de sens, aujourd'hui, à ces mots-là ni à tant d'autres, qui prétendent expliquer ce que l'on connaît par ce qu'on ne connaît pas. La race seule prête un sens à ce qui n'en a point. Et les mots rendent à la race le peu de sens que la race leur donne. La pétition de principes gouverne toutes ces théories, et une fausse logique en fait le venin. Les idées tournent en poison dans le vase clos de l'âme fanatique.
A la vérité, il est une façon de penser classique, où la raison latine entre pour beaucoup. 11 est un sens latin de la vie et de la justice, que le droit romain
exprime et qu'il incarne aux peuples. La loi, les mœurs et la liberté latines sont des fruits admirables que la cité ne porte pas ni ne mûrit partout.
Une telle méthode de l'esprit a conquis, d'un seul coup, et réglé le cœur des Celtes, bientôt enrichi de toute la vie intérieure que recèle l'Évangile : voilà les trois racines de l'Occident, toutes trois étrangères au monde teuton, et qu'il a toujours haïes.
Rien n'est plus réel que l'Occident. La France a fait l'Occident, et l'Occident fait l'Europe. Elle n'est point encore : l'Europe naîtra de la guerre. Le déluge où nous sommes est la grande guerre des Barbares contre l'Occident.
Les neutres ne vivent que sur la foi de l'Occident. Que l'esprit de l'Occident soit vaincu, et c'en est fait d'eux tous : il leur faudra servir, la chaîne au cou, le fouet sur les épaules. Et quel despote, dans quelle servitude I Ils ne s'en doutent pas. Ni les Danois, ni les Polonais, ni l'Alsace même n'ont rien vu : Assur ne s'était pas encore révélé.
Sans le vouloir, la France et la Belgique souffrent mort et passion pour les neutres. N'est-il point temps que les neutres s'en avisent ? Ou la fortune de quelques marchands est-elle le seul intérêt qui les anime ? Ils ne verseront pas leur sang pour la France, s'ils se décident enfin à la guerre : mais pour eux-mêmes. Depuis plus d'un an, l'Occident les a défendus :à
eux maintenant, non pas de nous défendre, mais de penser à leur propre défense.
Dans cette guerre, qu'est-ce que la Turquie ? Un neutre qui se laisse faire, et qui obéit aux Barbares. Les Barbares sont mortels aux autres Barbares. L'Occident seul îi'est pas sans pitié pour eux et sans foi. Ainsi, par la folie de quelques sots, ces Turcs se sont mis aux mains de leurs pires ennemis : et ils ont déjà les vingt doigts qui les serrent à la gorge.
La Turquie se laisse manier, et paiera sa complaisance de la vie. Il le fallait. Constantinople est une des villes fatales, où les dés de la guerre tournent le sort des empires.
Par milliers et par myriades, les Turcs
meurent pour une cause qui n'est pas la leur. Mais il fallait qu'elle le fût : ils sont la preuve que le neutre est forcé de prendre parti. On doit prendre parti pour vivre, et pour mourir. Ils ont été rangés par toute leur histoire dans le camp de l'ennemi de l'Europe et du genre humain. Ils expient mille ans d'exception à l'humanité, telle que l'Occident Fa conçue. Ils sont avec le Barbare savant, pour que le Barbare ignorant ne puisse pas se soustraire au châtiment commun de la barbarie.
En vain, la Turquie a-t-elle été sauvée trois fois par la France et l'Angleterre. Les deux pensées souveraines de l'Occident n'ont jamais demandé aux peuples de l'Orient que le respect d'une loi qu'ils ne peuvent fonder, mais dont ils peuvent
s'assurer, en la respectant, le bénéfice et la tutelle. Ces puissances tiennent la parole donnée, et font honneur à la signature des traités qu'elles signent. Le Barbare rit de ce préjugé. Tel rit d'un traité qu'il a signé, qui pleurera d'un traité qu'on signera sans lui.
Moins la garantie de la France et de l'Angleterre, la Turquie était perdue, le siècle dernier, à trois reprises. Elle est donc condamnée. Elle ne l'est pas moins, que les Barbares du Nord soient vainqueurs ou vaincus. Vaincus, on ne veut plus la sauver. Vainqueurs, ils feront une proie de leur alliée : rongée à la nuque et au ventre, la Turquie sera toute dévorée, sans avoir le droit ni même la consolation de se plaindre.
L'Allemagne n'a pas fini avec la France- Elle ne sait pas ce qu'elle a fait contre elle-même, en donnant à la France la certitude qu'elle est l'âme de l'Occident, et en donnant à tout l'Occident la conscience que son âme est la France. Enfin, cet Occident qui était dans les vœux de la France et qu'elle a tant cherché depuis des siècles, le voici qui se constitue. C'est la fin des Barbares, et l'aurore de l'Europe. Ou les Barbares serviront, et prendront la loi humaine de l'Occident ; ou il leur faudra disparaître. Le siège de l'Allemagne est commencé ; et non pas sur rill ou l'Yser seulement ; il
durera plus d'un jour: il pourra se prolonger au delà de cent ans. Mais la bastille de Thor, le Moloch blond, finira bien par se rendre. L'Europe est d'abord l'Occident; et l'Occident c'est la France. Voilà, depuis dix siècles peut-être, et dès la Gbanson de Roland, la pensée la plus intime, la plus sûre et la plus chère à toute la nation. L'admirable peuple vivait pour cette idée, sans qu'il le sût. Imprudente Allemagne! Il ne fallait pas que la Bête réveillât la Belle dans le demi-sommeil de ses jardins enchantés et de sa confiance. La Bête de fer et de feu n'est rien du tout au prix de Notre Dame, qui est déesse. La pensée, qui a pris racine dans l'amour, n'est pas le bien le plus précieux de l'homme : elle
est rhomme même dans sa part immortelle. L'esprit libre jamais ne sera vaincu par le serf de l'esprit ni la matière serve. Jamais Galiban n'aura raison de Prospéro, même si Prospère le laisse faire.
L'Allemagne n'en a pas fini avec la France. Elle va revoir ces Français, qui selon elle sont morts, et qui ne comptent plus. Ils compteront assez pour la jeter contre terre et faucher les genoux à son insolente fortune. Tel est le miracle de la nation héroïque et bonne, qui aime et qui est capable du plus universel et parfait sacrifice. Selon le mot étonnant d'un de ces morts, sur le champ de bataille, tous les morts de la France sont debout, pour vaincre et pour revivre. C'est l'Allemagne, demain, qui va savoir quel
compte elle a, inexpiable et terrible, avec ces morts. La France est une morte qu'il faut qu'on tue cent fois, pour être tué de sa main la cent unième : parce qu'elle est l'esprit qui aime, qui se donne la vie en la donnant, et que la volonté de cette nation, comme sa vocation, a toujours élé de se rendre immortelle.
3 Juin-IO Août mS.
CHANT DES BELLES GALLOISES
CHANT DES BELLES GALLOISES
VOICI que le soir tombe, avec l'* orage. Et le soleil passionné descend, comme un blessé se traîne avec lenteur sur la colline ; il descend sur la mer, avec un sourire, tout en sang. Et tout à r heure, le divin héros sera couché sur le lit qu'il préfère.
Voici que le soir tombe. Les jeunes filles de l'Ouest viennent sur la prairie ; et viennent aussi les jeunes femmes de la douce terre. Elles sont deux] chœurs qui se rencontrent
dans r herbe fleurie et V odeur du blé noir qui sent le miel et la vanille.
Elles s'avancent les unes vers les autres, les vierges et celles qui le furent, les 7iids à baisers et celles qui voudraient l'avoir été. Elles désireraient danser : mais ni les amants, ni les fiancés ne sont plus là. Est-ce quils sont tous morts ? Ils sont tous partis pourVasavre dure et pour la guerre. Elles ne pourront plus fouler le raisin de la joie dans les danses. Et elles ne veulent pas danser aux bi^as Vune de Vautre. Il ne leur reste qu'à lancer leur âme dans le chant.
Chantez, les belles ! L'heure du chant sonne pour vous, sur la prairie brûlante, entre le mur des chênes et les lèvres de l'Océan.
A liez ! mes belles ! mettez-vous, les libres jeunes filles, au bord de la vague verte. Et
vous les jeunes femmes, contre la haie des feuilles au cœur déchiqueté qui vous sépare de r Orient,