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LA JEUNE FEMME

Nous sommes les amantes et les jeunes femmes. Petites sœurs, vous n^êtes que les fiancées.

Un an de dévorant amour et de regret ! Une année dans le gouffre de l'ombre sèche ! Un an de solitude et de douleur.

0 petites sœurs, vous espérez la vie, même quand vous la pleurez. Mais nous, elle nous dévore.

Nous voici prêtes à mourir d'amour. Et vainement. Et nul ne veut de notre don. Et notre cœur est inutile. Ah ! c'est bien là le pis. Nous mourons de nous-mêmes et de tout.

Au plus tendre de nous, le désespoir ronge ce que le souvenir déchire. Fiancées, fiancées, vous ne savez pas les ardeurs des amantes, et que leurs larmes sont du sang.

C'est une ardeur que la blessure vous fera connaître. Alon, pauvrettes, la saveur du sel sur la plaie, coulera de vos larmes, l'eau

royale ne mord pas plus cruellement. Et l'encens du feu montera de votre doux petit ventre jusqu'à vos yeux.

Vous ne savez pas non plus, tu Vignores encore toi qui chantes, suave jeune fille, quelle moisson nous avons faite, et quel est ce cortège, là-bas, ouvrant la haie, qui s'avance dans la prairie, portant un trésor ca^hé, comme une châsse dans les blés.

0 ma sœur, toi qui es si chaude et la plus pâle, viens dans mes bras, si tu ne veux tomber.

Celui que ces jeunes femmes promènent, sur leurs épaules, parmi les fleurs, c'est ton beau fiancé.

Et il est mort d'amour pour Notre Dame, entre la mer et la Marne,

Il aimait.

Comme le soleil rougit, d'une dernière effusion, toute la mer verte, on couche le beau jeune homme dans les seigles.

Il est mort. Il est nu. Il est blanc dans les épis. Blanche est sa tombe, et ses yeux sont clos comme les fortes du jour : silence étemel sur le rire, la lumière et le bruit.

Les lèvres sont de cendres. La double flamme est morte, plus de tison. Et la fleur virile est à jamais fauchée. Quil est beau, le jeune corps de l'homme ! Et le héros est toujours pur.

Elles le baisent toutes, cent fois, suave-

ment, comme on mange le raisin à la gra'ppe ; et les unes pleurent; les autres sourient, telles de tendres folles.

C'est moi, V amant ! C'est moi, le fiancé, que vous portez ainsi, mes belles. C'est moi le soc de la terre et le coutre d'amour que vous allez ensevelir dans l^ herbe.

Et celle qui eût été mon champ mourra sans fleurs et sans épis.

Du moins, sauvez-moi de la mort froide et de V oubli.

Prenez-moi dans votre paradis de femmes, entre vos lèvres.

Une heure encore, tenez-moi et me serrez dans votre doux giron qui sent la menthe fraîche, le miel, le romarin et la brûlante giroflée.

Gardez-moi, je vous prie, dans la chambre

des baisers. Je suis nu comme la mort, nu comme naissance éternelle. Je suis sans défense à l égal du pur désir. Je me suis séparé de mes autres armes : immoi^telles, elles n'ont plus besoin de moi.

Et puisqu'il faut un linceul, cousez-moi dans vos cheveux avec vos larmes. Cousezmoi à longues aiguillées de pleurs, dans vos ardents cheveux.

Si nous ne sommes amour, que soîumesnous? Toutes, ici, nous voici vouées, adieu semailles ! au soleil qui s'en va chaque soir et aux cruelles pluies.

Amants, nos bien-aimés, tel est donc

V amour pour lequel nous sommes nées?

Mères, pour qui fîtes-vous ces filles malheureuses? Nos âmes bondissent en révolte. Et tous nos cœurs qui veulent sortir de nous !

Baisons-nous, sœurs chéries, au nom de l amour et de la mort : et du Seigneur qui aime, qui ouvre au ciel les sources et les parcs d'amour y pour tous les Aimés, en paradis.

— 0 belles, ô douloureuses, chantent les jeunes filles, vous qui êtes séparées de votre chair et de vos baisers, venez.

— Et vous, petites filles, disent les jeunes femmes, ô délicieuses, divisées de vos désirs, privées de votre attente et des caresses, venez.

— Chers cœurs !

— Chères femmes !

Elles se serrent tendrement. Lune Vautre passe sa main sur la gorge si fraîche de sa compagne et sur le doux ventre chaud.

Et r oiseau-cœur, ici et là, palpite et veut sortir de sa cage.

Elles pleurent, et se baisent doucement aux lèvres, avec un sourire.

Puis, elles se sont saluées, en chantant, sous le portique de la nuit, tandis que VOcéan dévorait les derniers tisons et les œillets suprêmes du couchant.

Janvier 1945.

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