‹ Occupation et bataille de Villiers-sur-MarneChapitre 10 sur 17 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Qu'en pensent les mânes de HumbokU?

Horribles et tristes effets de la civilisation de M. de Bismarck!

Mon père, Français d'origine, de naissance et de cœur, était, malgré sa qualité à'émigréy un ardent patriote; il adorait la patrie qu'il avait été obligé de fuir, après avoir vu la tête de mon grand-père tomber sous le couteau révolutionnaire.

Ma mère, Alsacienne, mais d'origine germanique, était plutôt Allemande que Française. Les premiers mots que j'ai bégayés ont été des mots allemands. Ma nourrice était une belle et bonne Allemande qui, après m'avoir donné son lait, m'a prodigué les soins les plus tendres pendant plusieurs années. A Saint-Pétersbourg, où j'ai été élevé, la domesticité d'ordre supérieur est presque toute allemande; j*ai donc appris à aimer les Allemands dès ma plus tendre enfance : adolescent, j'ai lu Lessing en même temps que La Fontaine, Schiller en même temps que Racine ; jeune homme, j'ai médité Goethe en même temps que Voltaire; homme, enfin, je me suis initié de plus en plus à la philoso-

aux temps de Tacite, s'appelait la manie du vol et du pillage^ et qui, aux temps de la civilisation do M. de Bismarck, s'appelle la manie de la réquisition. Eh bien! à cette manie allemande^ nous préférons la manie française que viennent de découvrir et de décrire MM. Starck et Wirchow, car celle-ci nous permet encore, après Woerth, après Gravelotteet même après Sedan, de nous écrier avec l'héroïque vaincu de Pavie : Tout est perdu fors Vhonneur! tandis que nos grands vainqueurs de 4 870, Frédéric-Guillaume, Bismarck et consorts, sont condamnés à inscrire sur leurs écussons cette devise, désormais indélébile : Tout est gagné^ sauf Vhonneur l

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phie, aux sciences, à la littérature, aux arts de TAllemagne ; j'ai adoré ses grands écrivains, ses libres et profonds penseurs, ses sublimes musiciens, ses peintres éminents, et j'ai conçu pour la nation allemande une vive sympathie et une haute estime !

Mes études professionnelles ont resserré ces liens. Les auteurs d'outre-Rhin ont fait mon éducation médicale autant que les auteurs français.

Devenu médecin, écrivain et professeur à mon tour, Tun des premiers et plus que personne, j'ai fait connaître, propagé et vulgarisé les œuvres des savants allemands en France, où elles étaient presque inconnues il y a trente ans. C'est moi qui ai pris l'initiative de la souscription française pour le monument élevé à Weimar, à Schiller, Goethe et Wieland.

D'autre part, depuis bien des années tous les journaux scientifiques de TAUemagne ont répété mon nom; tous mes ouvrages ont été traduits en allemand; j'ai vécu cinq années en Allemagne et j'y ai reçu Taccueil le plus flatteur et le plus cordial, notamment delà part des professeurs de Heidelberg et de Giessen; j'ai frémi d'indignation et d'horreur en visitant les ruines des bords du Rhin^ j'ai compris et partagé les sentiments que cette vue inspire aux Allemands, — et tout ceci n'était que l'expression personnelle d'une situation générale.

Les deux peuples s'unissaient de plus en plus par les liens réciproques de la sympathie, de l'estime et d'un commun efiort vers le progrès; astronomes, chimistes, physiciens, médecins, chirurgiens, philosophes, politiques, artistes, tous se donnaient la main.

Un vulgaire et ambitieux soldat apparaît sur la scène du monde, et tout est changé !

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L'Allemagne, follement provoquée par un Souverain aux abois, retentit de récriminations, d'imprécations, de cris de haine et de vengeance proférés contre cette France qui, depuis cinquante ans, lui a été si sympathique et si hospitalière ; elle Tenvahit avec un million d'hommes qui répandent partout le feu^ le sangj le carnage^ les ruines, le pillage, et des Allemands en arrivent à ne plus voir en moi qu'un odieux Français patriote, qu'il faut réquisitionner à blanc ^ c'est-à-dire voler, piller et ruiner^ puisque l'on ne peut décemment le mettre à mort.

Et j'en arrive, moi-même, à prendre en haine et l'Allemagne et les Allemands 1 Et je ne rêve plus qu'affreuses représailles !

Maudit sois-tu ! Juncker devenu^ de par tes crimes, prince de Bismarck!

Maudit sois -tu î au nom de la Liberté, du Droit et de la Justice !

Maudit sois-tu ! au nom de la fraternité humaine et de la solidarité des peuples!..

Mais non ! ne haïssons et ne maudissons personne.

Attendons et espérons, en plaçant notre confiance dans cette immortelle loi de la perfectibilité humaine qui, malgré tous les obstacles^ toutes les péripéties^ tous les arrêts apparents ou réels^ n'i^n poursuit pas moins, à travers les siècles, sa marche triomphale, et n'apparaît jamais plus puissante et plus radieuse qu'à l'heure où elle semblait à jamais engloutie dans un cataclysme universel!

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Le 12 février, c'est-à-dire quinze jours après la reddition de Paris, le commandant d'Ellrichshausen vint prévenir M. Bolliet que s*il ne se hâtait pas de partir sur rheure, on allait venir l'arrêter pour le conduire à Nogent et l'envoyer en Allemagne.

M. Bolliet ne put obtenir aucune explication touchant les motifs de cette menace d'arrestation arbitraire inexplicable (1), et sur les conseils réitérés du commandant il se rendit à Paris.

Dès ce moment, mon pauvre chalet abandonné devint, comme tout le reste, la proie des réquisitionneurs.

Le lieutenant Hiller et ses vingt-cinq cavaliers avaient quitté le château le 15 janvier et y avaient été remplacés par sept ou huit malades, accompagnés d'infirmiers. Plessis-Lalande redevint une ambulance; mais le 8 février il redevint un poste militaire, les malades ayant été transportés ailleurs, et remplacés par soixantedix artilleurs placés sous le commandement d'un capitaine.

Le 15 février, le général d'Obernitz quitta Malnoue et vint s'établir à Villiers, dans la maison de M. Ozanne. Là, pour terminer comme il avait commencé, M, le comte PoUiet, qui déjà de Malnoue avait ï^iiprendre au château les objets qu'il y trouvait encore à sa convenance, continua à mettre en réquisition Plessis-Lalande, qu'il considérait comme une mine

(1) Il a su depuis que cette mesure avait été le résultat d'une délation faite au général d'Obernitz par la blanchisseuse du comte Polliet, laquelle avait attribué à M. Bolliet des propos hostiles aux Allemands.

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devant être inépuisable. Et de fait, il prouva que, dans un établissement de cette importance et de cette étendue, quand il n'y a plus rien, il y a encore quelque chose !

Le 12 mars, Plessis-Lalande fut définitivement évacué par les Allemands, mais depuis le 23 décembre le temps n'avait pas été entièrement perdu pour tout le monde : Ton avait encore découvert et volé^ au château, un grand nombre de choses; mais je dois à la vérité de déclarer, toutefois, que parmi tous ces vols il en est que je ne puis attribuer à nos ennemis; et c'est ici que j'ai pu constater combien étaient légitimes les craintes et les prévisions que j'avais exprimées dans le Siècle et dans ma Lettre à Gambetta.

Après l'investissement de Paris, parmi les hommes restés à Villiers et à Plessis-Trévise, il se trouvait certainement un certain nombre de citoyens honnêtes^ n'ayant pas abandonné leur domicile, soit par imprévoyance, soit par l'espoir de sauvegarder leur propriété; mais le reste, il faut avoir le courage de le reconnaître^ était resté par lâcheté ou par spéculation.

Les spéculateurs, après avoir commencé par donner du vin aux soldats, par livrer les cachettes de leurs bourgeois, après avoir crié vive la Prusse^ à bas la France^ ne tardèrent pas à vendre du vin et des denrées alimentaires à des prix exorbitants, et ces misérables devinrent les maîtres du pays, pillant avec les Allemands, et repillant après eux.

Des personnes dignes de foi m'ont affirmé que plusieurs des vols commis à Plessis-Lalande, après notre départ, ont été perpétrés par ces infâmes Français; et

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certaines circonstances m'obligent à le croire. Je pourrais même signaler des abus de confiance dont j^ai été victime et sur lesquels aucun doute ne m'est permis. Les choses en vinrent à ce point, m'a-t-on dit, que le commandant d'Ellrichshausen, qui en passant devant le château s'y arrêtait pour demander de mes nouvelles, déclara un jour que si ce scandaleux pillage continuait, il se chargerait d^y mettre un terme.

Gardons-nous cependant d'aller trop loin, et à cet égard il est des personnes qui, à priori, contre toute vraisemblance et contre toute vérité, se sont fait des convictions Ivès-singulières I

ainsi, parmi les propriétaires de Plessis-Trévise qui, ayant abandonné leur domicile dans les premiers jours de septembre et étant restés enfermés dans Paris pendant toute la durée du siège, n'onlpas vu les Allemands à Pœuvre, il en est beaucoup qui, à priori ou sur les délations de quelques misérables semant les soupçons sur autrui pour les détourner d'eux-mêmes^ ne craignent pas d'affirmer que nos ennemis se sont montrés les plus honnêtes gens de la terre, et que presque tous les vols, et surtout celai du vin^ ont été commis pigr des indigènes avant l'occupation. C'est là une calomnie et une regrettable erreur que détruit complètement Texposé que nous avons tracé de visu.

Jetons un voile sur des turpitudes qui prouvent que tous les Allemands ne sont pas en Allemagne, et qui confirment une vérité connue, à savoir : qu'en tous pays il existe un certain nombre de voleurs et de misérables.

Quoi qu'il en soit, c'est le 20 mai qu'au milieu des ruines et des dévastations accumulées par Tennemi, je suis venu replanter provisoirement le drapeau de l'hydrothérapie scientifique, incertain du sort réservé à la

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