IV. — La création de l'empire germanique
Examinons la valeur réelle de chacun de ces résultats, acquis au prix de tant d'efforts.
L — Et nous aussi nous avons connu les satisfactions de l'orgueil militaire, mais nous savons ce qu'il en coûte pour les obtenir, et nous savons aussi, qu'en raison de l'éternelle loi de balancement universel, de terribles défaites succèdent toujours aux plus éclatantes victoires.
Sans doute l'Allemagne peut êlre fière, à bon droit, des foudroyants succès qu'elle a obtenus, mais elle sait mieux que nous encore à quelles circonstances elle les doit. Elle sait aussi que, malgré les forteresses qu'elle possède et celles qu'elle a conquises, la France, si elle le veut, pourra, dans quelques années, recommencer la lutte au moins à chances égales. Le jour où notre effectif égalera l'effectif allemand, où notre artillerie ne sera plus inférieure à l'artillerie allemande, où notre organisation militaire vaudra l'organisation allemande, ce jour-là nos soldats ne craindront pas de se mesurer avec les soldats allemands, et nos généraux sauront tenir tête au comte de Moltke et au prince Frédéric- Charles.
11. — La guerre a coûté à rAUemagne 200,000 hommes et plusieurs milliards; pendant 8 mois elle a laissé le pays dépeuplé, mettant à néant l'agriculture, l'industrie et le commerce. Or, l'Allemagne ne possède
point les mêmes ressources, le même ressort que la France, et, malgré les cinq milliards qu'elle nous arrache^ elle comprend parfaitement déjà qu'elle ne peut vivre isolée de la France. Les peuples allemands ne tarderont pas à reconnaître que les alliances, les sympathies, la solidarité internationales sont plus profitables que la jalousie,. la haine et la vengeance, et ils déploreront amèrement une guerre dont les résultats les plus heureux seront d'avoir fait d'un Juncker un prince, et d'un roi de Prusse un empereur d'Allemagne.
IIL — « lïous avons contre nous les populations de ï) l'Alsace et de la Lorraine^ a dit M. de Bismarck, )) mais nous les ramènerons^ en les entourant de raffection » allemande et en leur accordant de larges franchises ï) municipales, >»
M. de Bismarck aime beaucoup à faire des mots, La Commune de Paris lui a fourni l'occasion d'en faire un, et il l'a saisie avec empressement. Eh bien ! le mot est joli, nous le reconnaissons volontiers, mais il est plus digne de feuGrassot que d'un grand chancelier de l'empire d'Allemagne.
L'atTection séculaire des Anglais, monsieur le prince, a-t-elle conquis l'amour des Irlandais?
L'affection russe a-t-elle conquis Tamour des Polonais?
L'affection autrichienne a-t-elle conquis l'amour des Lombards et des Vénitiens?
Oh! direz-vous sans doute, l'affection allemande^ c'est bien au^re chose !
Mais, grand prince, l'affection prussienne a-t-elle conquis l'amour des Polonais du grand-duché de
Poseii, et Tamour des habitants du Schleswig septentrional?
Vous accorderez, dites- vous, de grandes franchises municipales aux pays conquis. Mais alors vous serez obligé d'en accorder de semblables à toutes les municipalités de la Prusse, sous peine de créer des rivalités, des antagonismes redoutables.
Et quelle sera l'étendue de ces franchises? Celle qui sera compatible avec la facile et prompte exécution de toutes vos volontés !
A la moindre résistance, vous traiteriez les municipalités alsaciennes comme vous avez traité le parlement prussien, alors qu'il ne consentait pas à enregistrer vos édits; comme naguère vous avez traité l'illustre Jacoby !
Non, non, monsieur de Bismarck, nos compatriotes ne se laisseront prendre ni à vos promesses ni à vos semblants.
Les Alsaciens et les Lorrains sont et resteront Français malgré vous et contre vous, et s'il faut encore en appeler au sort des batailles, ils seront Tavant-garde de notre armée !
Déjà vous êtes fort embarrassé de votre conquête. Vous croyez avoir tranché les difficultés politiques en faisant d'elle une sorte de fief relevant de votre empereur, et vous avez fixé à cet état transitoire une durée de deux ans {\^^ janvier 1873). Mais les difficultés industrielles et commerciales, quelle solution transitoire ou définitive leur donnerez-vous? (1)
Vous, qui osez vous dire le Messie d'une civilisation
(1) P. S. — Les événements ne justifient que trop nos prévisions.
nouvelle, fondée sur le droit et le devoir, sur la liberté et la justice, vous ressuscitez le vieux droit de conquête^ et, à rencontre de tous vos devoir^^ vous foulez aux pieds le droit national^ la liberté et la justice^ en prenant possession d'une population qui ne veut pas se donner à vous!
Vous avez fait des progrès depuis 1864, monsieur le prince. A cette époque vous preniez rengagement solennel et sincère — nous voulons le croire pour votre honneur — de faire voter les habitants du Schleswig du nord sur la question de leur nationalité; aujour d'hui vous déclarez nettement que vous vous emparez de TAlsace et de la Lorraine contre le vœu, contre la volonté de leurs habitants !
A la vérité, ayant reconnu que la force prime le droit — et rhonneur, paraît-il — vous vous êtes abstenu de tenir votre engagement de 1864 ! soit ; mais alors ayez donc le courage de déclarer, à la face du monde, que vous êtes le restaurateur de la barbarie, ne reconnaissant d'autre droit que la force brutale, et n^ayez pas rimpudeur de vous dire le Messie d'une civilisation nouvelle fondée sur le droit, le devoir, la liberté et la justice !
IV. — Le voilà donc constitué, cet empire d'Allemagne qui va faire revivre les empires de Charlemagne et de Charles-Quint!
Constitué! — Non. L^empire d'Allemagne de M. de Bismarck n'est qu^un château de cartes bizeauteés, n'ayant ni base, ni cohésion !
Un gouvernement ne peut être qn'unitaire ou fédératif.
Le gouvernement unitaire peut être une monarchie absolue comme la Russie, une monarchie parlementaire et constitutionnelle comme l'Angleterre, l'Italie^ etc., ou une République, commela République française de 1793 et de 1848.
Le gouvernement fédératif ne peut être qu'une i?<?pi^blique^ comme les Etats-Unis d'Amérique ou la Suisse, sous peine de n'èlre, comme TAutriche actuelle, qu'un Empire hétérogène, déchiré par des discordes intestines, et toujours menacé d'une dissociation violente.
Quelle est la forme qu'a donnée à son Empire d'Allemagne, M. le prince de Bismarck?
Il aurait voulu, mais il n'a pas pu, lui donner la forme d'un Empire unitaire absolu.
Il aurait pu, mais il n'a pas voulu, lui donner celle d'une République unitaire ou fédérative.
Il en a fait un Empire qui n'est ni sérieusement unitaire, ni sérieusement fédératif, ni sérieusement absolu, ni sérieusement constitutionnel ; il en a fait un pastiche de toutes formes et de toutes couleurs, un caméléon politique et social, et à ce point de vue, nous aussi nous pouvons dire : « Berlin est une maison de » fous peuplée par des singes ! »
Lorsque de 1880 à 1864 nous avons parcouru l'Allemagne, partout, dans les villes comme dans les plus modestes villages, nous avons entendu retentir à nos oreilles ce cri : Einheit^ unité.
Quelle était la signification de ce cri?
Ce cri voulait dire : abolition des douanes locales et des passe-ports; unification des poids, des mesures, des monnaies, des lois. Voulait-il dire également nnifica-
tion gouvernementale, c'est-à-direpolitique et militaire?
Sur ce point, Ton était fort divisé en Allemagne, et nous avons entendu un grand nombre d'hommes éminents exprimer des opinions très-contradictoires. Que si Ton mettait en question la forme politique de Tunion allemande {Nationalverein) alors l'unanimité était complète. Tous reconnaissaient que la monarchie unitaire absolue était impossible; qu'une monarchie fédérative, composée d'États autonomes et constitutionnels était non moins impossible, et que Tunion politique de TAUemagne ne pouvait être réalisée que par une République, unitaire ou fédérative.
Le Congrès réuni à Francfort sur la proposition de l'Empereur d'Autriche avorta misérablement, et l'Union allemande fut dès lors considérée comme une utopie, dont la réalisation se ferait encore attendre longtemps.
Mais M. de Bismarck^ qui avait eu soin d'empêcher le roi de Prusse d'assister au Congrès de Francfort, nourrissait déjà les projets ambitieux qu^il vient de réaliser.
En î 863-1 864, la guerre du Danemarck lui fournit l'occasion d'établir Tindépendance de la Prusse, et sa suprématie sur l'Autriche et sur la Confédération germanique .
En 1866^ rinexécution par la Prusse, du traité de Vienne suscita de graves difficultés, et M. de Bismarck eut l'habileté de forcer François-JosépJi à prendre l'initiative de la déclaration de guerre. Napoléon lit commit la faute de ne point contracter une alliance offensive et défensive avec son impérial confrère.
La guerre de 1866 permit à M. de Bismarck d'annihiler l'Autriche, en tant que puissance allemande, et d'établir la domination de la Prusse sur une partie
de rAllemagne transformée en Confédération du Nord. Le traité de Prague établit comme ligne de démarcation le cours du Mein, et laissa à l'Allemagne du Sud le droit de s'organiser à son gré.
De 1866 à 1870, M. de Bismarck commit de nombreuses et impudentes infractions au traité de Prague. Il ne respecta ni la ligne du Mein, ni l'indépendance et les droits des États du Sud. Il provoqua insolemment et TAutriche, et la France^ et toute TEurope.
Déclarant hautement que la force prime le droit, et la foi jurée, et les engagements les plus solennels, le condottiere politique continua de fouler à ses pieds le traité de Vienne de 1864, et ne voulut tenir aucun compte du traité de Prague de 1866.
La France, intervenue au traité de Prague, aurait eu cent motifs légitimes de déclarer la guerre à la Prusse, et dans ces circonstances elle aurait pu compter, tout au moins, sur la neutralité de FAutriclie et des États du Sud.
Mais Napoléon III, que ne pressaient pas encore ses intérêts personnels et dynastiques, ne voulut point prendre à lui seul, à ce moment, l'initiative et la responsabilité qu'il n'a pas craint d'assumer sur sa tête plus tard, dans des circonstances beaucoup moins favorables. Il fît des ouvertures à l'Autriche, mais François-Joseph, engagé dans d'inextricables difficultés résultant de Thétérogénéité de son Empire, et craignant d'avoir à subir les conditions de ses sujets de Hongrie et de Bohême, refusa nettement d'intervenir.
Et la France perdit la meilleure occasion qu'elle ait jamais eue de se soustraire, et avec elle l'Europe, à la domination de M. de Bismarck, au profit du droit, du
devoir, de la liberté, de la justice et de la véritable civilisation.
En 1870, — et plus nous avançons dans cette étude, plus nous sommes conduit à nous demander si par quelque machiavélisme secret M. de Bismarck n'est pas arrivé à faire prendre à Napoléon III l'initiative d'une guerre que lui-même désirait sans oser la déclarer, — ' en 1870, M. de Bismarck, entraîna à sa suite l'Allemagne du Sud encore placée sous le coup de ses défaites et de ses terreurs de 1866, et nos désastres lui ont donné la force, sinon le droit, de réaliser son rêve : la constitution d'une espèce d'Empire d'Allemagne féodal, placé sous la suzeraineté du roi de Prusse.
Eh bien 1 cet Empire d'Allemagne n'est pas viable !
Eh quoi ! monsieur de Bismarck, vous croyez que ces peuples qui, sous des gouvernements doux, humains et relativement libéraux, jouissaient des bienfaits de la paix et d'une prospérité croissante, voyaient florir les sciences, les lettres et les arts, sacrifieront pour votre plus grande gloire personnelle et celle de votre maître, leur or, leur sang, leur liberté et leur bonheur!
Vous croyez que ces rois, que ces grands-ducs que vous avez réduits au rôle de mannequins ridicules, dépouillés de toute puissance réelle, de tout prestige, de toute autorité, resteront courbés sous votre joug de vassalité!
Vous croyez que c'est par ces hontes et par ces misères que Yaff'ection prussienne pourra conquérir l'amour des Bavarois, des Wurtembergeois, des Saxons, des Hessois qui haïssaient les Prussiens dès avant 1865 et qui, aujourd'hui, les exècrent, en rongeant leur frein !
Et VOUS croyez qu'au mieux aller cet état de choses survivrait au roi Guillaume, à M. de Moltke et à vousmême!
Prince de Bismark, vous croyez être le Richelieu de la Prusse.
Détrompez-vous : vous n'en êtes pas même le Mazarin !
Vous en êtes le Talleyrand, et votre Empire d'Allemagne ne vivra pas autant qu'a vécu TEmpire de Napoléon P^
DES CONSÉQUENCES ACTUELLES ET ULTÉRIEURES DE LA GUERRE, AU POINT DE VUE DE LA FRANCE.
Nous le disons en toute sincérité , n'était la perte si douloureuse de TAlsace et d'une partie de la Lorraine, nous ne nous plaindrions pas de nos défaites et de nos désastres.
Les Allemands nous ont rendu deux, immenses services :
Ils nous ont délivré de l'homme de Strasbourg, de Boulogne, du deux Décembre et de Sedan ; ils nous ont épargné les dangers, les malheurs et la honte ridicule d'une régence de Tlmpératrice.
Ils ont donné à la France une leçon devenue urgente pour l'arracher à une dissolution complète s'accomplissantau milieu des turpitudes du Bas-Empire.
Sans doute notre orgueil national a reçu un rude échec, mais il Fa mérité par sa légèreté, son outrecuidance, sa forfanterie, sa mollesse, son manque de patriotisme.
Cet échec doit devenir l'instrument de notre réorganisation militaire et de notre régénération sociale.
L'épreuve est solennelle et décisive; elle nous montrera si les Français sont devenus des i lotes et des lâches, si la France, frappée d'une décadence mortelle, est condamnée à périr par Tindividualisme^ par Tégoïsme, parFindiflérence politique et sociale, ou si, comme ces hommes robustes que frappe une grave maladie accidentelle, mais non constitutionnelle, la France, s'arrachant aux étreintes de la mort, doit redevenir la grande nation, plus forte et plus lumineuse que jamais!
Sans doute aussi, notre situation financière est pleine de périls, mais elle n'est pas désespérée. Les ressources de la France sont infinies, et le monde tout entier est intéressé à sa conservation et à sa prospérité (1).
Après tant de ruines, tant de désastres, cinq milliards, c'est une grosse somme ! Elle sera néanmoins facilement couverte si Tamour de la patrie n'est pas mort dans nos cœurs, si nous avons encore assez d'intelligence pour comprendre nos véritables intérêts, et si, conformément aux lois de la justice la plus élémentaire, un impôt de guerre fait payer la plus forte part de V indemnité de guerre à ceux dontl'égoïsme, la courtisanerie, la lâcheté, le luxe insolent et corrupteur ont fait pendant vingt ans l'appui et la force de Napoléon III, et ont fini par lui inspirer la folle audace de sa dernière et criminelle entreprise!
Les garanties de payement exigées par M. de Bismarck sont les conditions les plus dures, les plus humiliantes, les plus désastreuses du traité de paix signé à Francfort, mais il dépend de la France de les subir pendant
(1). P. S. -— La souscription à Temprunt de deux milliards est venue démontrer la justesse de cette double assertion.
trois ans ou de s'en affranchir dans un bref délai. Il faut que la France s'en exonère à tout prix et au plus tôt. C'est son premier devoir envers elle-même; c'est le premier témoignage de régénération qu'elle doit donner au monde.
Un impôt de guerre équitablement réparti — et l'on sait ce que nous entendons par ces mots — est la mesure qui s'impose le plus impérieusement et le plus immédiatement au gouvernement.
Les emprunts nationaux ont toujours été beaucoup plus que couverts, toutes les fois que Napoléon III a fait appel à la confiance du peuple français que, lui aussi, trouvait assez riche pour payer sa gloire. Que la nation française soit assez riche pour payer ses défaites, en rachetant son indépendance, sa liberté et sa dignité» Que Ton vende, ou que l'on engage Saint-Gloud, Compiègne, Fontainebleau, Meudon, l'Elysée, le PalaiS'Royal, les Tuileries, le Louvre et les musées, et les forêts domaniales, et les diamants de la Couronne. Que la France se dépouille, au profit de M. de Bismarck, elle n'en sera que plus belle et plus fière dans sa majestueuse et patriotique nudité.
Qae dans six mois, qu'au premier janvier prochain au plus tard, le sol sacré de la patrie ne soit plus foulé par un seul soldat allemand, et la France aura déjà reconquis une situation qui lui vaudra les respects de l'Europe et l'admiration de la postérité!
L'éternel honneur serait, — dût-elle se saigner aux quatre membres et ne conserver de sang que la quantité strictement nécessaire pour conserver la vie — de s'acquitter par ses propres ressources, sans recourir aux banquiers allemands^ ni même aux banquiers de l'Angleterre, de la Russie et de la Belgique. L'argent
nous a démoralisés et perdus; que Targent nous sauve et nous réhabilite (1) 1
Ce premier devoir rempli, nous nous trouverons en présence de nombreuses obligations, plus difficiles et plus graves encore.
DES ^MOYENS DE RECONQUÉRIR NOTRE PRÉPONDÉRANCE MILITAIRE, ÉCONOMIQUE, INTELLECTUELLE ET MORALE.
Loin de nous la pensée d'appeler de nos vœux une guerre de représailles et de vengeance ! Non ; c'est par de plus nobles moyens que la France doit reconquérir sa place dans le monde et dans la civilisation. Néanmoins, en présence de la situation présente de l'Europe, et au point de vue d'une guerre défensive, la prudence veut que la France, à un moment donné, puisse facilement et rapide luent mettre sur pied quinze cent mille soldats solides et disciplinés.
Nous n'avons ni la compétence ni l'espace nécessaires pour discuter ici les conditions de notre réorganisation militaire, nous nous contenterons d'établir :
4® Qu^en France^ le peuple ne peut être armé tout entier, qu'à la condition d'une confiance absolue et réciproque, d'une solidarité complète, entre lui et le gouvernement;
2<^ Que la République une et indivisible, démocratique et sociale, — dans le bon et véritable sens scientifique de ces mots — est la seule forme de gouvernement
(1) Nous reconnaissons toute l'étendue des difficultés qui se sont présentées et tout le mérite des immenses et patriotiques efforts accomplis par M. Thiers et par M. Pouyer- Quertier, mais nous regrettons que le peuple français n'ait pas été mis en demeure d'aller au delà.
25^2 GONGLDSIONS.
qui puisse réaliser cette confiance et celte solidarité;
3° Que les qualités comme les vices des armées, soit permanentes, soit temporaires, depuis le soldat jusqu'au maréchal de France, depuis le commis aux vivres jusqu'à l'intendant général, depuis le garçon de bureau jusqu'au ministre, ne sont que le reflet, que Texpression des qualités et des vices de la nation considérée dans son ensemble.
De ces propositions, dont nul esprit sensé ne contestera la justesse, il faut conclure que la question de notre réorganisation politique, militaire et administrative, est étroitement subordonnée à celle de notre rénovation sociale.
Ici, c'est à meilleur titre que nous pourrions inter» venir et exposer ce que nous ont appris, depuis quarante ans — nous étions bien jeune lorsque nous avons commencé à réfléchir — notre expérience et nos méditations. Mais non est hic locns. Si quelques années de vie nous sont encore accordées, et nous ne voudrions pas mourir sans avoir pu saluer la glorieuse résurrection de notre patrie tant aimée! nous développerons nos idées et nos doctrines dans l'ouvrage (1) que le libéralisme du gouvernement impérial ne nous a pas permis de terminer par la publication d'un quatrième volume consacré à Y hygiène sociale.
Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la date du 8 septembre 1870, dans un article du Siècle intitulé les uÉFORMES URGENTES, nous avous adjuré le gouvernement du 4 septembre d'user des pouvoirs que lui don-
(l) Co-:rs d'hygiène fait à la Faculté de médecine de Paris. 3 vol. iii-8«, chez Asselin, éditeur, place de l'École-de- Médecine.
CONGLUSIOiNS. 253
Etaient racclamation du peuple de Paris et le consentement de la France entière, pour :
Proclamer définitivement la République.
Décréter :
L^instruction primaire gratuite, obligatoire etlaïque.
La liberté de l'enseignement supérieur.
La séparation complète de TÉglise et de l'État.
La liberté des consciences.
L^élection et Tavancement des magistrats par les votes de leurs pairs, et leur amovibilité.
Le rétablissement de la loi du divorce.
Si ces conseils avaient été suivis, aurions-nous à déplorer les effroyables malheurs qui ont désolé la France depuis le 18 mars iSli ?
Ne nous abusons pas toutefois. Tl ne suffit pas de légiférer; il faut déraciner les habitudes, transformer les mœurs privées et publiques, et à ce point de vue nous n'espérons rien des hommes de notre époque. La gangrène est trop profonde et trop invétérée.
Le salut de la France est dans les générations futures; ce n'est que par les enfants et par Téducation qu'on peut la sauver. C'est donc vers l'éducation et l'instruction publiques que doivent se diriger les efl^orts de tous les hommes intelligents, jaloux de l'honneur, de la gloire et de la prosp3rité de la patrie.
De nos jours, la morale est exclusivement religieuse ; elle est présentée aux enfants comme la compagne de la foi, comme l'expression des devoirs de rhomme envers Dieu. L'âge adulte arrive, la foi meurt, et la morale avec elle.
il faut faire entendre aux enfants la voix grave et
austère de la morale indépendante; au lieu de demander à leur esprit la croyance aux mystères et aux miracles, il faut éclairer et élever leur intelligence par Texposé rationnel des lois naturelles et sociales ; avant de leur enseigner leurs devoirs envers Dieu, il faut leur faire connaître les devoirs qu'ils auront à remplir envers eux-mêmes^ envers leujs parents, envers leurs semblables^ envers leurs concitoyens, envers leur patrie.
11 faut que la morale soit le code de la moralité privée et publique ; il faut qu'elle enseigne que le vrai^ le grand, le seul bonheur sur cette terre est dans l'accomplissement du devoir et la satisfaction de la conscience. Fais ce que dois^ advienne que pourra.
Au lieu d'entretenir les enfants des joies du paradis et des peines de l'enfer, il faut leur apprendre que la probité, la modération dans les désirs, Tabaégation personnelle^ le dévouement^ la générosité sont les meilleures joies de la terre.
Ce n'est que lorsque la France aura une population élevée dans ces idées, dans ces principes, qu'elle reprendra dans le monde et dans la civilisation le rang qui doit lui appartenir ; c'est alors seulement qu'elle pourra faire prévaloir les lois de la solidarité internationale et que les peuples attirés et séduits par son exemple, par Taspect de sa prospérité^ de sa grandeur intellectuelle et morale, s'uniront à elle pour former cette République universelle qu'appellent les vœux des démagogues, mais que leurs actes tuent avant qu'elle ne soit née 1
Et alors l'Alsace et la Lorraine nous reviendront, et alors Tempire d'Allemagne de M. de Bismarck aura vécu et sera d'autant plus facilement remplacé par la
République, que M. le prince de Bismarck aeuFintelligente attention de décréter que, pour assurer le payement de ses cinq milliards, des soldats allemands resteraient sur le sol français et y suivraient les leçons
de l'école républicaine française.