MAL
Les blessés apportés au château de Plessis-Lalande étaient déposés sur un matelas étendu sur le plancher; on ne les déshabillait ni ne les déchaussait. J'ai vu des ofQciers, ayant la poitrine traversée par une balle, rester ainsi pendant huit ou quinze jours dans leuis bottes et dans leurs babils roidès de sang coagulé ; le personnel médical étant absolument insuftisant, plusieurs heures
s'écoulaient avant que ces malheureux eussent été visités et pansés. Qu'en auraient dit les Américains dans les ambulances desquels tout blessé est immédiatement déshabillé, étendu nu sur un lit de sangle et lavé de la tête aux pieds, après quoi il est revêtu d'une chemise de flanelle^ pansé avec soin et couché dans un bon lit.
Un seul médecin de régiment, secondé par quelques jeunes aides^ avait été préposé aux ambulances de Plessis-Lalande et de Saint-Martin ; le nombre des blessés atteignait, m'a-t-on dit, le chiffre de 800 ; des amputations immédiates devaient être pratiquées. Il était impossible qu'un seul homme pût suffire à tant de soins.
Le médecin général m'avait délégué une autorité discrétionnaire ; je voulus introduire un peu d'ordre et de méthode dans cette confusion, mais je ne pus y parvenir. Je donnais un ordre; mais M. Fichte arrivait en courant, et, sans recueillir aucune information, donnait un ordre différent, lequel était modifié une heure après par le médecin du régiment. Le plus souvent aucun de ces ordres n'était exécuté, et les blessés restaient abandonnés aux inspirations des aides et des infirmiers. Ceux-ci, occupés à boire, à manger, à fumer et à piller, s'inquiétaient d'ailleurs fort peu des malades.
Dans Tune des ambulances du parc de Trévise (maison Verceilles ) étaient couchés plusieurs officiers dont la poitrine avait été traversée par une balle ; des infirmiers établis au rez-de-chaussée, non contents de crier, de faire un tapage infernal, de maintenir toutes les portes et toutes les fenêtres ouvertes par un froid de 1 0 à
12 degrés, fumaient, allumaient des feuœ allemands et remplissaient toute la maison d*une épaisee fumée : celle-ci déchirait la poitrine des malheureux blessés, provoquait la toux, gênait la respiration; des ordres furent donnés par des médecins et par des officiers, mais ni ces ordres, ni mes instances, ni les plaintes des blessés, ni les supplications d'une courageuse femme venue d'Allemagne pour soigner son mari, le lieutenantcolonel d'Egloffstein, ne purent décider les misérables porteurs de brassards à s'établir dans une maison attenant à l'ambulance, et dans laquelle ils auraient pu se livrer à toutes leurs habitudes tudesques sans incommoder personne. Ils firent une ouverture dans le murmitoyen, mais, après l'avoir faite, ils se gardèrent bien d'y passer.
— Mais faites donc intervenir le général Reitzenstein, disais-je à Mme d'Eglofïstein ; il saura bien se faire obéir !
— c( Je n'ose pas^ répondait la pauvre femme ; ces » hommes m'en garderaient rancune j et je ne pourrais » plus rien obtenir d'eux pour mon mari, »
Et cependant qu'en obtenait-elle? Presque rien, car tout manquait, et à plusieurs reprises je fus assez heureux pour pouvoir lui offrir une tasse de bouillon, un morceau de viande fraîche, quelques légumes qui étaient accueillis avec un vif plaisir par le pauvre blessé.
Il semblait qu'il ne fût pas entré dans les prévisions wurtembergoises que des blessés nombreux pourraient se trouver réunis à Villiers -sur-Marne ; aussi fut-on obligé, comme je l'ai dit, de diriger immédiatement surCombault,Pontault et même Lagny,des blessés pour lesquels le transport devait être mortel , les Allemands n'ayant d'ailleurs ni ambulances voUntes de campagne^,
ni rien d'analogue aux ambulances-tentes des Américains.
Tout faisait défaut : le linge, les médicaments, les vivres ; les officiers étaient obligés de faire venir à leurs frais des comestibles; mais de Stultgardt à Plessis-Lalande le trajet était diiticile, et Taitente semblait bien longue aux pauvres blessés !
Des amputations furent pratiquées, à la lueur vacillante d'une mauvaise bougie, sur des hommes étendus sur un plancher froid et humide, et les pansements furent faits avec de mauvais chiffons ramassés cà et là ! Aussi la mortalité fut-elle considérable parmi les hommes ayant subi de graves opérations.
Tels se sont montrés à nous les brancardiers et les infirmiers wurtembergeois, et les officiers, honteux de leur impuissance à réprimer des désordres qu'ils déploraient, nous disaient encore une fois, pour se consoler et se réhabiliter comparativement :
« Si ces hommes étaient des Prussiens, vous en
» VERRIEZ BIEN d'AUTRES Î »
Par opposition aux porteurs de brassards^ les blessés ont provoqué notre admiration et conquis nos sympathies, en dépit des sentiments très-différents que nous inspirait notre patriotisme si douloureusement surexcité.
Ces grands, blonds et lymphatiques Allemands, ont un moral de fer ! Les hommes mortellement frappés, souffraient et expiraient en silence sur leur grabat, sans proférer wxx cri, une plainte, un gémissement; ceujç
qui avaient reçu des blessures graves déployaient une résignation calme et fière ; toujours satisfaits de tout et de tous, ils ne manifestaient aucune impatience, aucune exigence ; ils restaient silencieux et froids à l'égard de leurs compatriotes, mais ils étaient profondément touchés et reconnaissants des soins attentifs et affectueux que je leur prodiguais. J'ai vu des officiers de tous grades me saisir les mains et les embrasser. Ceux qui n'étaient que légèrement blessés n'avaient qu'une pensée, qu'un désir : retourner au combat. J'ai pansé à Plessis-Lalande deux officiers prussiens dont Tun avait la main droite traversée par une balle, l'autre le muscle deltoïde gauche ; à peine avais-je placé la dernière des épingles destinées à maintenir en place les bandes de pansements, que ces deux braves, me remerciant et me rendant le salut militaire, s'élançaient vers le champ de bataille!
Le 3 décembre, l'on vint me dire que des blessés étaient entassés dans le cabaret de Dubutpère, situé à l 'extrémité du parc deTrévise et prenant vue sur la plaine des Bordes. J'y courus, accompagné de Mme Fleury, qui ne voulait plus se séparer de moi. Nous trouvâmes là une quinzaine d'hommes couchés sur de la paille iuimide. Un sous-officier d'artillerie, ayant eu la colonne vertébrale fracassée, au niveau de la région lombaire, par un éclat d'obus, expirait en silence; je m'approchai de lai : a Ne vous occupez pas de moi^ r> monsieur le docteur y me dit-il d'une voix à peine in- » telligible; vous ne pouvez pas me sauver : je vais ^y mourir j «et d'une main défaillante il me montrait ses camarades.
Je fis apporîer plusieurs seaux d'eau l'ioide, el, grâce au concours de MmeFleury, je pus rapidement laver toutes les plaies et les débarrasser du sang coagulé qui les souillait et les enflammait; puis, n'ayant rien pour pratiquer un premier pansement, je fis transporter tous ces malheureux à la ferme Saint-Martin.
Les blessures de beaucoup les plus fréquentes, à Plessis-Lalande, ont été les blessures des membres, et cela dans Tordre suivant : les jambes, les bras, les mains et les pieds; viennent ensuite les plaies de tête et les plaies pénétrantes de poitrine.
P, S. — Il en a été de même à Lagny, d'après les renseignements qui m'ont été fournis par mes confrères Bonnet et Garnier.
« Les blessures les plus fréquentes, dit le docteur » de Ranse, siégeaient aux jambes, aux cuisses, à Té- )> paule, aux bras, aux pieds; peu de blessures de la » tête, et de rares blessures de poitrine, surtout de » blessures pénétrantes. »
Une statistique publiée par le Sow indique, sur 662 blessures :
221 blessures de jambe.
au bras.
n la main.
au pied.
à la tête.
à la poitrine.
A quelques légères
difierences près, les résultats pa-
raissent donc avoir été partout les mêmes.
A Plessis, les blessures ont été, pour la plupart, en ^éton^ circonstance qu'explique la force de projection
des nouvelles armes, et c'est avec un certain étonnement que j'ai constaté que beaucoup d'entre elles présentaient leur ouverture d'entrée dans le dos, et leur ouverture de sortie sur la poitrine. La ffiôme remarque a été faite à Lagny, par les docteurs Bonnet et Garnier.
Les blessures dorso-pectorales diVdiienty en général, un trajet oblique de bas en haut, seconde circonstance qu^expliquent parfaitement aussi les positions respectives des belligérants sur le champ de bataille très-accidenté s'étendant de Petit-Bry à Champigny. Partout les Allemands occupaient des crêtes, et lorsqu'ils tournaient le dos à Tennemi, ils étaient obligés de gravir des escarpements plus ou moins roides.
Les blessures par boulet ou par éclat d'obus ont été très-rares ; je n'ai pas rencontré une seule blessure par baïonnette.
La plupart des blessés gravement atteints étaient, en arrivant à Plessis, dans un état de stupeur plus ou moins profonde; aussitôt que possible on leur faisait boire, d'après la méthode américaine, une tasse de bouillon et un verre de vin, de vin de Champagne de préférence ; dès le lendemain on leur donnait une alimentation substantielle. Si les phénomènes de réaction sont intenses, si la fièvre traumatique est violente, si de vives douleurs se manifestent, l'on a recours aux injections hypodermiques morphinées. Il est à remarquer, d'ailleurs, que ces phénomènes ne se montrent que rarement. J'ai vu des hommes, dont la poitrine avait été traversée par une balle, guérir, sans pour ainsi dire avoir eu de fièvre.
Ici se place, tout naturellement, un épisode touchant qui confirme les principales assertions que ^e viens d'émettre.
Le 2 décembre, deux cadavres et un blessé étaient apportés à Plessis-Lalande. Les deux cadavres étaient ceux de deux jeunes gens, âgés de 19 et 20 ans, de deux frères, engagés volontaires et seuls enfants du comte Taube, ministre d'État du roi de Wurtemberg et de Mme Taube, dame d'honneur de la Reine. Ces deux malheureux enfants avaient eu la poitrine traversée par une balle ; l'un était mort sur le coup, l'autre n'avait survécu que quelques heures à son horrible blessure.
Le blessé était le lieutenant-colonel d'Egloffstein ; il était sans mouvement et privé de connaissance ; du sang coulait en abondance par une déchirure que présentait son uniforme, en arrière, vers le milieu de la portion dorsale du rachis. On le coucha, tout habillé, sur un matelas étendu sur le plancher de mon cabinet de consultation, et Ton vint avertir M. le médecin général Fichte, lequel se trouvait précisément au château en ce moment.
Le blessé était couché sur le dos; mon confrère ne le fit ni retourner ni soulever, afin de pouvoir l'examiner, et un aide lui ayant indiqué le siège de la blessure, M. Fichte se retira en disant : « Fracture du rachis^ » lésion de la ynoelle, il n^y a rien à faire* C'est un ^ homme mort. »
Bientôt le blessé ouvrit les yeux et demanda à boire ; iM. Fichte en ayant été prévenu se rendit de nouveau auprès de M. d'Egloffstein.
fi — Mon cher colonel, lui dit-il, en se référant à son » premier diagnostic, voire blessure est très-grave; si
» VOUS avez des commissions pour votive famille y je m* en » chargerai avec empressement. Allons^ courage^ et que i) Dieu vous garde I »
Le blessé comprit parfaitement que ceci était son arrêt de mort ; il ne prononça aucune parole, mais son émotion se traduisit par quelques mouvements convulsifs.
Je fus appelé. Je commençai par rassurer le blessé, par le calmer autant que possible ; je lui fis prendre de réther, et je procédai immédiatement à Texamen. La sensibilité et la motilité étaient intactes; le malade, quoique très-faible, pouvait facilement mouvoir ses membres. L*ayant fait déshabiller, je constate qu^une ' balle a pénétré dans la gouttière verlébrale droite, vers le milieu de la région dorsale, .mais la colonne osseuse ne présente aucun signe de fracture et n'est douloureuse à la pression en aucun point. J'examine la partie antérieure du corps, et je constate que la balle a traversé la poitrine et qu'elle est sortie au-dessous de la clavicule gauche ; le malade tousse à peu près toutes les quatre ou cinq minutes, maisTeffort de toux est toujours unique et amène le rejet d'un crachat volumineux, sanglant et spumeux. Aucune douleur dans la poitrine. La percussion ne fournit que des signes négatifs. A l'auscultation, Ton entend du côté gauche, et aux deux temps de la respiration, un gros râle humide, une sorte de gargouillement; pas d'épanchement pleural. Le pouls est extrêmement faible mais peu fréquent (72). La peau est froide, la face exprime encore la stupeur.
La situation était grave, mais elle ne me parut pas être désespérée ; j'encourageai le blessé avec un air de conviction qui lui rendit l'espérance. Je prescrivis un
bouillon, ua verre de viu de Bordeaux, une potion éthérée à prendre par cuillerées d'heure en heure, et je promis au colonel de revenir le voir plusieurs fois dans la journée.
En descendant l'escalier du château, je rencontrai le médecin-général.
— Mon cher confrère, lui dis-je, je quitte à Tinstant le colonel d'Egloffstein; voudriez-vous venir Texaminer avec moi ?
« — Mais, je Vai déjà vu deux fois / »
— Je le sais, mais je voudrais néanmoins le revoir avec vous, et vous communiquer quelques observations.
— « Cest inutile; c'est un homme mort. »
— Mais, cher confrère, le rachis et la moelle sont intacts ; la balle a traversé la poitrine ; elle est sortie au-dessous de la clavicule gauche; je crois que tout espoir n'est pas perdu, et que Ton peut encore sauver ce malheureux. Remontez un instant.
« — Mon cher collègue — (enfin! 1) — je ne puis » PERDRE MON TEMPS auprès des blessés pour lesquels la » science ne peut plus rien. Faites d'ailleurs du colonel )) tout ce que vous voudrez. Je vous le livre. »
Et le D'' Fichte remonta dans sa voiture et partit au galop, pour continuer sa tournée d'inspection.
Cependant deux dépêches télégraphiques avaient été adressées à Stuttgardt : Tune au comte et à la comtesse Taube, pour leur annoncer la mort de leurs enfants; l'autre à Mme d'Egloffstein, pour lui annoncer que son mari n'avait plus que peu d'heures à vivre.
Le 3, M. le baron d'Ellrichshausen vint m'informer
que M. et Mme Taube arriveraient le soir même, et il me pria, au nom du général d'Obernitz, de les recevoir avec tous les égards dus à leur rang et à leur malheur. — Mon cher commandant, répondis-je, dites au général que M. et Mme Taube ne seront pas des ennemis pour nous, mais un père et une mère frappés dans leurs plus chères affections.
« — Je le savais par avance, mon cher docteur, et je » vous en remercie au nom de mon pays. »
A neuf heures du soir, une voiture s'arrêta à la porte du château ; trois personnes en descendirent en chancelant : M. le comte Taube, la comtesse, et Mme d'Egloffstein.
Je confirmai à la malheureuse mère, qui ne pouvait pas encore y croire, la réalité de Taffreux coup qui la frappait, mais j'eus le bonheur d'annoncer à Mme d'Egloffstein que son mari n'était point mort, et que tout espoir de le sauver n'était pas perdu. — Parfois la joie fait bien mal ! La pauvre femme faillit s'évanouir dans mes bras.
J'introduisis le comte et la comtesse dans la chambre mortuaire où leurs enfants reposaient de l'éternel sommeil, et je conduisis Mme d'Egloffstein auprès de son mari.
Vers onze heures, notre modeste chalet reçut les trois voyageurs, briséspar la fatigue, l'émotion et Tinanition. La comtesse se jeta dans les bras de Mme Fleury ; la douleur de cette mère fut comprise et partagée par une mère ignorante, depuis deux mois, du sort de son propre fils, et ces deux nobles femmes confondirent leurs larmes dans une mutuelle étreinte !
Après avoir, sur nos pressantes instances, bu une
150 LA CROIX liOUrrE INTERNATIONALE
tasse de tlié et mangé une tranche de jambon, le comte et la comtesse prirent possession de la chambre de Mme Fleury; un lit de sangle avait été disposé dans le salon pour Mme d'Egloffslein,
Le lendemain matin^ j'eus Thonneur de conduire Mme la comtesse Taube au château de Pontault^ où gisaient, mortellement blessés, un neveu et un cousin germain à elle. Le comte resta au château pour présider, lui-même, aux mesures exigées par le transport àStuttgardt des cadavres de ses deux fils. A quatre heures, tout était terminé. A notre retour de Pontault^ nous trouvâmes la voiture attelée et le comte attendant sa femme pour se mettre en route.
La séparation fut cordiale et attendrie, mais ces malheureux parents, dont la vie, désormais sans objet et sans but^ était brisée, supportaient leur immense douleur avec une stoïque fermeté, soutenus qu'ils étaient par cette pensée : Nos fils ont fait leur devoir, et c'est pour la défense de la patrie allemande qu'ils soni morts.
P. S. — Le 28 janvier 1871, M. Taube m'écrivit de Sluttgardt la lettre suivante :
ce Monsieur,
» Après être rentré dans mes foyers et avoir déposé » les dépouilles mortelles de mes enfants chéris dans » le sol natal, j'avais à cœur de vous exprimer encore » une fois toute la reconnaissance que nous conserve- » rons à jamais de Faccueil touchant que vous avez » bien voulu nous faire à Plessis-Lalande, et de la part )) sympathique que vous et Mme Fieury avez prise à \^ notre douleur.
» C'est bien contre mon gré que j'ai tardé à vous
ET LES BLESSfiS ALLEMANDS. « 451
» écrire, Monsieur, et j'ose réclamer votre indulgen-
» ce Néanmoins, Monsieur, je ne veux pas tarder
» plus longtemps à vousofFrir Texpression de notre pro- » fonde gratitude. Nous n'oublierons jamais que vos i> consolations sont venues nous soutenir lorsque nous » nous sommes trouvés en présence de nos fils, » étendus morts. Nous n'oublierons pas la sollicitude » et les soins délicats dont vous et Mme Fleury nous )) avez entourés pendant notre séjour à Lalande. Notre » plus ardent désir est de pouvoir un jour vous prou- » ver combien vos bienfaits 'sont gravés dans nos » cœurs.
» Agréez, etc.
» Comte Taube. »
Ce livre portera témoignage pour nous.
M. et Mme Taube y reconnaîtront Texpression des sentiments fde respect et d'affection qu'ils nous ont inspirés.
Mme d'Egloffstein resta auprès de son mari; elle s'établit à son chevet qu'elle ne quitta plus ni nuit, ni* jour. Lorsque, le ^i3 décembre, nous fûmes chassés de Plessis-Lalande, le colonel était en pleine coavales cence, et Theureux couple se disposait à retourner à Stutlgardt.
Luxembourg, janvier d 871.
Nous avons dit que le 3 décembre un grand mouvement de recul avait été opéré par le corps d'armée wurtembergeois, le général d'Obernilz ayant abandonné le Piple pour Malnoue ; le général Reilzenstein ayant quitté Villiers pour l'extrémité la plus reculée du parc de Trévise (maison Serrière) ; et le colonel Norman ayant abandonné Plessis-Lalande aux blessés, et s'étant retiré à la Queue.
Nous avons vu également que depuis le 3 jusqu'au 4 1 décembre, Plessis-Lalande était redevenu une «mbulance par la force des choses, et n'avait plus été occupé que par de nombreux blessés, auxquels furent dès lors consacrés tous mes soins et tout mon temps.
Le W décembre, le bombardement de Plessis-Lalande recommença avec plus de furie que jamais; M. le comte Norman m'engagea pour la seconde fois à délaisser mon chalet, et il me donna un sauf-conduit m'autorisant à ^n'établir dans telle maison du parc de Plessis- Trévise qu'il me plairait» c< Ayez soin, me
154 AVRÈS LA BATAILLE DE VILLÏERS.
» dit-il, de choisir une habitation placée sûrement à » l'abri des bombes. »
En parcourant les parties les plus reculées du parc, je rencontrai le jardinier du comte de Verceilles.
— Perrot, lui dis«je, nous sommes de nouveau chassés par les bombes; pouvez-vous nous recevoir chez vous?
— Oui certes ! Monsieur^ et j'en serai bien heureux; la maison a déjà été dépouillée de ses matelas, de ses sommiers, de tous ses objets de literie et de bien d'autres choses, mais elle est encore souvent visitée par des soldats, des maraudeurs, et dans l'état d'isolement où je me trouve je redoute une dévastation complète. Votre présence nous en sauvera; venez donc, Monsieur, et vous serez le bienvenu ! »
Je fis porter chez M. de Verceilles nos sommiers, nos matelas, nos couvertures, tout le liuge que nous avions pu sauver, des ustensiles indispensables, etc.; je confiai quelques menus objets, les livres du comptable, etc., à des habitants du parc sur la fidélité desquels je croyais pouvoir compter, et nous abandonnâmes Piessis-Lalande , cette fois pour n'y rentrer qu'après bien des mois d'exil et de cruelles souffrances !
A peine étions-nous entrés dans la maison de Verceilles depuis deux heures^ qu'apparut le général-médecin.
; — (c Monsieur — déjà il en revenait au monsieu7\ ï) — fai besoin de cette maison pour y transporter des » blessés qui sont encore à Lalande, où la position nest » plus tenable; mettez-vous en mesure de me la céder » dam le plus bref délai. »
APIlftS LA BATAILLE DE VÏLUERS. d5o
— Mais, mon cher médeciivgénéral, je suis ici avec Tautorisation^ je pourrais dire par l'ordre du comte Norman, et je montrai mon sauf-conduit. Je n'ai plus d'autre abri , et je suis moi-même malade; il vous est facile, à vous, grâce aux ressources dont vous disposez, de mettre en peu de temps telle maison du parc que vous choisirez en état de recevoir vos malades !
Le docteur Fichte insista. J'aurais pu — et peutêtre même aurais-je dû — résister, et mettre ces messieurs en demeure d'employer; la violence pour m'expulser ; mais Ton invoquait lies intérêts sacrés des malheureux blessés, et je cédai. Il fut convenu que moi, MmeFleury et sa femme de chambre, occuperions une seule pièce du rez-de-chaussée, la salle à manger ; que Mme Vinaut et ses deux enfants se contenteraient d'un cabinet placé sous les combles, et que M. BoUiet chercherait un refuge ailleurs. Des matelas furent étendus par terre, contre des murs ruisselant d'eau, et notre installation se trouva réduite à la plus triste expression possible.
Immédiatement des soldats et des infirmiers se mirent en devoir d'opérer le transfèrement. Perrot, le jardinier, ayant déclaré ne pas avoir en sa possession la clef de la grille d'entrée, celle-ci fut forcée et livra passage à des chariots amenant de Plessis-Lalande des sommiers, des matelas, des traversins, des couvertures, du linge, etc. L'on installa des lits dans toutes les chambres de la maison, et le soir même M. et Mme d'Egloffstein, un jeune officier que sa belle-mère était venue rejoindre, et plusieurs autres blessés, atteints pour la plupart de plaies de poitrine en séton^
furent transportés du château de Plessis-Lalande dans la maison Verceilles et en occupèrent toutes les chambres. La cuisine, contiguë à la pièce qui nous servait de chambre à coucher^ de salon, de salle à manger et de cuisine, fut abandonnée aux infirmiers, lesquels y déployèrent, en toute liberté, les habitudes tudesques que nous avons déjà fait connaître. Les infirmiers et les domestiques occupèrent les combles.
Une épaisse couche de neige couvrait la terre, le thermomètre oscillait entre 8 et 12 degrés au-dessous de zéro, et cette inclémence du temps rendait plus intolérable encore une situation sous Tinfluence de laquelle nos santés périclitaient de plus en plus. Après Tangine grave dont j'ai parlé, Mme Fleury fut atteinte de fièvre intermittente, puis d'une névralgie faciale très-douloureuse, et enfin elle contracta une bronchite qui me donna de vives inquiétudes. Quant à moi, je devenais rapidement anémique, je maigrissais à vue d'œil, j'étais en proie à une grande excitation nerveuse, et je livrais ainsi à la goutte un terrain si bien préparé qu'elle ne manqua pas d'en profiter.
Notre situation devenait intolérable, et je me décidai à déménager encore une fois. Je jetai les yeux sur une maison voisine, appartenant à un sieur Cassano; mais cette maison abandonnée, et que personne ne gardait, avait été complètement pillée; il ne s'y trouvait plus que deux bois de lit, une table de nuit et une commode démantelée; les portes et les fenêtres, restées ouvertes depuis trois mois, avaient laissé pénétrer Teau de toutes parts; la salle de billard, placée à côté de la chambre à coucher, était un étang. Je fis fermer les
ouvertures, éponger Teau et^, pendant trois jours^ entretenir du feu dans les cheminées. Au moment où j'allais y transporter ma petite smala, des officiers intervinrent.
— « Vous avez bien tort^ me dirent-ils^ de vouloir » habiter cette maison ; dans quelques joum vous en serez » délogé par les bombes du plateau d'Avron. »
Je reculai à la perspective d'un nouveau déplacement forcé, et nous nous résignâmes à rester où nous étions, quittes à y tomber plus malades encore, sinon à y être congelés par le froid ou asphyxiés par la fumée.
Depuis le 3 décembre, le découragement paraissait être devenu général parmi les Wurtembergeois ; M. d'Ellrichshausen était triste et soucieux; le général Reitzenstein disait à Mme d'Egloifstein : (.(Chère ma- )) dmme^ aucun de nous ne reverra sa patrie, » et de grosses larmes sillonnaient les joues de ce rude soldat. Les liens de la discipline étaient entièrement rompus, et les officiers ne tentaient même plus de les renouer. La cohésion^ cette grande force des armées allemandes, n^existait plus; les soldats et les ofiiciers erraient au hasard dans les allées du parc de Trévise; le désordre se montrait partout, même dans la résidence du général Reitzenstein. L'occupation par les Français du plateau d'Avron inspirait de vives inquiétudes aux états-majors, et était devenue la constante préoccupation des officiers; il semblait que le sort du siège de Paris et de la guerre dût en dépendre ; l'on estimait que les obus lancés de ce point pourraient atteindre les parties les plus éloignées du parc de Trévise, et déjà Ton s'occupait de
158 APRfiS LA BATAILLE DE YILLIERS.
chercher, pour ie général Reiizeiistein et pour les blessés, des abris plus sûrs.
Le plateau d'Avron! — Pourquoi a-t-il été occupé si tard? Pourquoi, après l'avoir occupé, ne s'y est-on pas établi de façon à ne pouvoir en être délogé?
La prise d'Avron par les Allemands a été pour nous non-seulement un grave échec militaire, mais encore une grande défaite morale, que nos ennemis se hâtèrent d'exploiter à leur profit, avec une grande habileté.
Le bombardement continuait avec vigueur ; les parcs de Plessis-Lalande, de Cœuilly et de Trévise étaient toujours sillonnés par les obus ; l'état des communications, plus difficiles que jamais, rendait l'approvisionnement impossible; un boucher et une boulangère de Combault qui, depuis quelques semaines, venaient nous ravitailler, cessèrent de nous apporter des vivres; l'on ne trouvait personne qui voulût consentir à en aller chercher ; les Allemands ne nous donnaient plus rien, et nous en étions réduits à nous nourrir de choux et de pommes de terre, heureux quand nous en trouvions en quantité suffisante pour apaiser notre faim, cependant bien modérée.
Le château, évacué depuis le 42 décembre, était ouvert à tons les maraudeurs du chemin, qui du matin au soir le parcouraient du haut en bas, chacun emportant un objet quelconque i comme souvenir de la guerre; les vingt-cinq cavaliers commandés par le lieutenant Hiller occupaient toujours le bâtiment hydrothérapique, mais leur présence ne mettait aucun obstacle au désordre et au pillage dont nous étions les témoins impuissants.
APRf]S LA BATAÏUE DE YILLIERS. 159
Depuis le 30 novembre, M. d'Ellrichshausen nous pressait de partir, nous offrant maintenant, au nom du général d'Obernitz, un passe-port pour Bruxelles ; mais nous nous attendions chaque jour à une nouvelle et vigoureuse sorlie, et Tespoir de voir enfin les Français arriver jusqu'à nous nous retenait.
Le 22 décembre, à huit heures du matin, un officier pénétrait de vive force dans notre unique chambre, et, sans s'arrêter aux protestations de Mme Fleury qui s'habillait en ce moment :
— « Madame^ dit-il, il faut qu'à midi je puisse dispo- » ser de cette chambre^ dont j'ai besoin pour y placer des » blessés. )) ^
— Mais, Monsieur, s'écria Mme Fleury avec indignation, ce que vous faites là est tout simplement une infamie ! Quoi, c'est ainsi que vous tenez compte à M. Fleury des services qu'il a rendus à vos blessés ; il y a quinze jours tous vos généraux, les plus hauts personnages de votre pays, le comte Taube, le prince de Saxe- Weimar le félicitaient de sa généreuse conduite et lui exprimaient des sentiments de reconnaissance; Ton ne parlait de rien moins que de lui élever une statue sur l'une des places de Stuttgardt; ici même, dans cette maison, est un de vos officiers supérieurs qui lui doit la vie, et aujourd'hui vous chassez le D^ Fleury du rriisérable refuge on il abrite son corps affaibli et malade ! Où voulez-vous que nous allions? Errer dans les bois et les bruyères chargés de neige du parc !
— (( Madame^ je suis désolé, mais j'obéis aux nécessités » de la guerre et j*en exerce les droits. Tout ce que je y) peux faire y c'est de vous accorder jusquà six heurtes )) pour évacuer cette chambre. »
L'officier s'éloignait au galop de son cheval au mo-
ment où je rentrais; je trouvai Mme Fleury dans un violent accès de désepoir et de fureur. Je courus chez le général Reitzenstein :
— « Mon cher docteur^ me dit le général^ je vous » maintiendrai dans votre chambre aujourd'hui et peut- » être demain ; mais qu' arriver a-t-il après-demacin ? Je » l'ignore : qu'un nouveau combat s'engage ici, et mon » intervention, mon autorité pourront-elles vous sauver? » J*en doute. Ecoutez et suivez le conseil d'un homme qui^ » en ce moment, est non un ennemi, mais un ami. Partez » demain matin ; je m'engage à vous faire délivrer un » passe^porf^ et à vous faire conduire à Lagny. »
Encore Lagnyl Mais cette fois je ne devais pas m'y arrêter, et le D"^ Fichte ne pourrait pas s'emparer de mon chalet !
Ma présence à Plessis-Lalande étant devenue entièrement inutile et sans objet, je ne me crus pas en droit de compromettre plus longtemps la santé et la vie de Mme Fleury, et je me décidai à suivre le conseil du général Reitzenstein .
Du lioge, des vêtements^ des objets de première nécessité furent entassés, à la hâte, dans deux malles; le soir même, Ton m'apporta un passe-port conçu en ces termes :
c( Corps d'armée royal wurtember geais.
» Monsieur le D*" Fleury, directeur de Tlnstitut hy- » drothérapique deLalande près Villiers-sur-Marne, dé- » sire se rendre en Belgique, accompagné de Mme Fleury )> et d'une femme de chambre.
» Le commandant soussigné, ne voyant à ce voyage » aucun inconvénient, le présent passe-port a été dé-
» livré à M. le docteur Fleury pour lui servir en ce que » de droit et besoin.
» Quartier général Malnoue, le 19 décembre 1 870 .
» Lieutenant-général,
» Comte Obernitz. »
Ainsi mon passe-port était signé depuis trois jours^ et il m'était accordé pour donner satisfaction au désir que j'avais d'aller en Belgique !
Le lendemain 23 décembre, à huit heures du matin, ma Victoria, au timon de laquelle était attelé un seul cheval ; une charrette traînée par un cheval robuste, pour le transport des malles ; deux soldats devant servir de cocher, et un sous-officier, chargé de nous escorter et de veiller à notre sûreté, étaient à notre porte.
Je donnai mes dernières instructions à Mme Vinant et à M. Bolliet, instructions qui, dans l'état actuel des choses, se réduisirent pour ainsi dire à ces deux mots : Courage et patience ; nous i^Yivaes congé de M. et de Mme d'Egloffstein, qui nous exprimèrent avec cordialité des sentiments d'affection et de reconnaissance, et sans pouvoir adresser nos adieux ni au général d'Obernitz, ni au commandant d'Ellrichshausen, ni même à Taimable comte Polliet, nous montâmes en voiture 5 incertains de notre sort, mais ne prévoyant point, dans toute leur étendue, les difficultés et les souffrances que nous allions rencontrer sur notre route !
La terre était couverte de neige ; le thermomètre marquait — l 'â degrés ; un vent du nord glacial soufflait avec violence. De Plessis-Tréyise à Combault nous avançâmes péniblement et au pas, sur une route nouvellement empierrée par les Allemands. Au-delà de Combault, fortement occupé par Tennemi, la route
est envahie, à perte de vue, par une double rangée de voitures marchant en sens contraire, et ce n'est qu'avec les plus grandes difficultés que nous parvenons à passer sur Tun des bas-côtés.
L'aspect de cette file non interrompue de véhicules de toutes sortes est saisissant. De grands chariots allemands, à claire-voie, sont conduits par des Juifs à face patibulaire; des paysans français, réquisitionnés et vêtus de blouses bleues, marchent à la lête de leurs chevaux, attelés à des tombereaux, à des charrettes, à des voitures de ferme ; d'autres voitures sont aux mains de soldats de toutes armes.
Les convois sont escortés par une double rangée de soldats marchant isolément à quelques mètres les uns des autres, de chaque côté de la route.
Tous ces hommes, conducteurs et soldats, sont pâles, hâves, exténués; ils se traînent péniblement et se protègent contre le froid avec des couvertures de laine, des lambeaux d'étofi'es de toutes sortes, des coiffures aussi bizarres que variées. L'on croit assister, non au ravitaillement d'une armée victorieuse, m.ais à la déroute d'une armée vaincue par la guerre et par les éléments conjurés. Telle a dû se montrer la retraite de Moscou. Nous avons de la peine à comprendre que nous sommes les fuyards et que ces gens-là sont nos vainqueurs !
Bientôt, malgré les efl*orts désespérés de notre jeune et intelligent guide, la route devint absolument impraticable ; il fallut prendre à travers champs, sur un sol dur comme de la pierre, coupé de profondes ornières et de fossés; nous errions pour ainsi dire au hasard, traversant des villages inconnus complètement abandonnés , nous égarant , revenant sur nos pas pour suivre les indications d'une sentinelle avancée ou d'un
traînard allemand perdu au milieu de ces solitudes. Dans les campagnes désertes, dans les habitations délaissées, pas un seul indigène, pas un seul Français î partout la dévastation, la ruine^ et de loin en loin un casque à pointe ou la baïonnette d'un fasil à aiguille.
Chère patrie bien-airaéel c'est dans ces contrées^ déjà si éloignées du théâtre de la guerre, que nous pûmes apprécier, dans toute leur étendue et dans toute leur horreur, les affreux malheurs qui te frappaient !
Abandonnés à nous-mêmes, que serions-nous devenus dans ce pays désolé ? Nous aurions été dévalisés, pillés, tués peut-être ; certainement nous serions morts de froid et de faim. Malgré Tintervention incessante et dévouée du jeune sous -officier, nous n'arrivâmes à Lagny qu'à trois heures, ayant mis sept heures pour faire un trajet qui habituellement n'exige qu'une heure et demie.
ici, un spectacle plus affligeant encore s'offrit à nos regards. Pauvre petite ville 1 saccagée, dévastée, pillée, ruinée, et cependant encombrée de blessés et de soldats allemands.
Nous étions transis de froid , et brisés par les horribles cahots de la voiture, dont les ressorts n'avaient résisté que par miracle à d'aussi rudes secousses.
Il fallait passer la nuit à Lagny ; nous y cherchâmes en vain un gîte quelconque; pas une auberge, pas une chambre, pas un trou où nous puissions nous abriter. Et c'est à Lagny qu'avait voulu, avec tant de persévérance^ nous envoyer mon cher confrère Fichte, dans rintérêt de nos santés et de notre bien-être !
Les rues étaient tellement encombrées de chariots, que nous avions dû abandonner nos voilures; nous errions au milieu de cette cohue de soldats hostiles, gros-
d64 APRÈS LA BATAILLE DE VILLIERS.
siers et narquois. Je pris le parti d'aller demander aide et protection au maire, le respectable docteur Bonnet. Cet excellent confrère nous reçut à bras ouverts, ainsi que sa femme et sa sœur. « Impossible, me dit-il, de » vous loger dans Lagny, mais ma maison vous est » ouverte. J'héberge deux officiers bavarois, néanmoins y> je trouverai bien encore le moyen de vous caser, w Et la sœur de M. Bonnet eut la bonté de nous céder sa chambre, dans laquelle Mme Fleury put enfin prendre quelques instants de repos.
11 s'agissait maintenant de retrouver ma voiture et nos malles. L'un de mes anciens élèves, M. le docteur Garnier, ayant appris mon arrivée, vint se mettre à ma disposition avec un empressement et une affection pour lesquels son vieux maître lui exprime ici sa profonde reconnaissance. Nous parcourûmes en vain les rues de Lagny, et nous revenions fort découragés et fort inquiets, lorsque Ton vint nous dire que notre intelligent sous-officier nous attendait dans la cour de M. le maire avec nos malles et ma voiture. J'offris à ce jeune homme, d'une figure douce et d'une tournure distinguée, une somme proportionnée aux services qu'il nous avait rendus, mais il la refusa avec noblesse et simplicité.
— a Non , monsieur le docteur, me dit-il, je ne puis ni » ne veux recevoir d'argent de vous; mais je sais comy> bien votre conduite a été grande et généreuse à Té- » gard de mes compatriotes, et si vous voulez bien me » donner une poignée de main, je me considérerai » comme amplement récompensé. y>
Je tendis les deux mains à ce brave garçon, dont le témoignage me fut cent fois plus précieux que toutes les belles phrases de ses chefs.
A six heures, nous prîmes place à la table du docteur Bonnet; les deux officiers bavarois, le major MûUer, de la landwehr, et son aide de camp se montrèrent affables et bienveillants pour nous. Le major se chargea de prendre des renseignements et de nous faire connaître par quelle route et par quels moyens nous pourrions gagner Bruxelles. 11 vint nous dire, vers neuf heures^ qu'il nous fallait passer par Nancy^ Sarrebriicken et Luxembourg, et que, par faveur spéciale, il avait obtenu que l'on nous permît de prendre place dans un train de hl^i^sés (Sanitœtszug), devant partir de Lagny le lendemain [à deux heures de l'aprèsmidi.
Le lendemain^ 24, au matin, je me rendis à la commandature des étapes (Commandantur des Etappen^' Hauptort)^ où je n'obtins de visa que pour Epernay. A une heure et demie, M. Bonnet nous conduisit au chemin de fer, mais notre déception fut grande en apprenant qu'aucun train de blessés ne devait partir d'ici à plusieurs jours.
— (( Dût-il en partir un demain, me dit un officier » qui se montra poli et complaisant^ que je vous con- » seillerais de choisir de préférence le train-poste qui, » tous les jours, part de Lagny à cinq heures du ma- » tin. Avec celui-ci, vous êtes sûr d'arriver à Nancy à » heure fixe; avec Tautre, vous pouvez être obligé de » coucher à Epernay et subir des retards considé- » râbles. )>
Notre départ fut donc remis au lendemain. Le 25, à cinq heures moins un quart, nous nous présentâmes de nouveau au chemin de fer, mais l'administration allemande refusa de se charger de nos bagages, et nous prévint qu'elle ne garantissait pas les places. Je vous
» conseille, nous dit un employé du chemin de. fer, » d'être en gare dès quatre heures du matin. »
Pour la seconde fois il fallut retourner chez M. Bonnet, et changer nos dispositions. Je priai mon digne et excellent confrère de garder chez lui, jusqu'à des temps meilleurs, la voiture et les malles, et Mme Fleury empila dans un petit panier en osier quelques objets de première nécessité.
Le 26, à trois heures du matin, nous prîmes définitivement congé de la famille Bonnet, pénétrés de reconnaissance pour toutes les hontes dont elle nous avait comblés; à quatre heures nous étions à la gare, et nous nous hâtâmes de monter dans un wagon avec notre panier et deux sacs de nuit. Après une heure d'attente, rendue très-pénible par le froid, le train se mit en marche à cinq heures. Nous eûmes pour compagnons de route un Prussien très-silencieux, et deux Anglais qui nous exprimèrent de vives sympathies pour la France et nous apprirent qu'ils visitaient les ambulances internationales, distribuant au nom de la grande et libre Angleterre des vivres, du vin, de la charpie, du linge à pansements, des instruments de chirurgie, etc.
A Epernay, les passe-ports ne furent pas demandés et nous pûmes continuer notre voyage sans être inquiétés. Après un trajet de treize heures, pendant lesquelles il ne nous fut pas permis de descendre une minute de notre wagon sous peine de perdre nos places, nous arrivâmes à Nancy à six heures du soir, glacés, brisés de fatigue et mourant de faim.
Pendant ce long parcours, à l'exception de quelques femmes vendant dans les grandes gares, du pain, du
vin OU du café, nous n'aperçûmes que trois Français! Toutes les gares étaient occupées par des soldats allemands, tous les employés du chemin de fer étaient Allemands, Ton ne voyait que des uniformes allemands, Ton n'entendait parler qu'allemand, à ce point que Mme Fleury en vint à se demander si nous étions en France ou en Allemagne !
Spectacle désolant, qui avait fini par nous plonger dans un violent état de colère et de désespoir !
Nous descendîmes à Thôtel de l'Europe ; quarante Allemands remplissaient la table d'hôte et faisaient retentir la vaste salle à manger de leurs cris et de leurs rires bruyants. Assis dans un coin, à une table séparée, nous ne pûmes supporter la gaieté exubérante de ces sauvages occupant en maîtres notre belle France ! et nous sortîmes ayant de la peine à retenir nos larmes. Heureusement qu^'avant de remonter dans notre chambre, nous rencontrâmes M. Marc, Tex-directeur du théâtre de Strasbourg, et sa charmante jeune femme, fille de notre hôte. M. Marc nous donna des détails sur le siège de la noble cité alsacienne et su^rincendie de sa belle salle de spectacle, et nous fûmes heureux de serrer la main à ces Français^ dans le cœur desquels nous venions de trouver un écho aux sentiments qui nous oppressaient.
Le 27 au matin, je fis quelques courses dans la ville et je rencontrai un grand nombre de blessés ayant appartenu à l'armée de Metz; un même cri s'exhalait de toutes les poitrines ; officiers, sous-officiers et soldats m'abordaient, me disant avec colère et indignation : € Nous avons été trahis par Bazaine ! y>
d68 APRÈS LA BATAILLE DE VILLIERS.
Le jour même nous partîmes pour Saarbrûcken. A un kilomètre de cette ville, un choc se fait sentir et le train s'arrête. Le tender venait de dérailler et de se placer en travers de la voie. Dix minutes plus tôt nous étions tous broyés. Il était neuf heures du soir, une épaisse couche de neige couvrait le sol et le froid était très-vif. Nous attendîmes pendant près d'une heure un train de secours, qui s'arrêta à unre centaine de mètres de nous. 11 fallut descendre de notre wagon et franchir cette distance à pied, enfonçant dans la neige jusqu'aux chevilles, et traînant nos sacs de nuit et notre panier. Arrivés à la gare, nous eûmes encore un long trajet à faire, dans les mêmes conditions, pour gagner une mauvaise auberge où Ton ne put nous offrir que des chambres sans feu et des lits impossibles. Mme Fleury contracta pendant cette cruelle nuit une nouvelle et grave bronchite.
Le 28, nous partîmes pour Luxembourg; à la frontière il fallut exhiber les passe-ports ; le mien ne souleva aucune objection, et à trois heures nous étions arrivés à la dernière étape de notre voyage. Notre intention était de repartir dès le lendemain pour Bruxelles, mais nous fûmes retenus par de bons et anciens amis, qui s'efforcèrent de nous faire oublier nos douleurs passées et de nous distraire des graves et tristes préoccupations du présent et de l'avenir.
Qu'il me soit permis de leur témoigner ici notre éternelle reconnaissance.
Notre départ fut fixé au 8 janvier, mais nous n*avions pas encore épuisé la coupe d'amertume. Le 5, je fis une chute sur le genou gauche; la contusion devint la cause déterminante d'une cruelle attaque de goutte qui envahit les deux genoux et les deux pieds, et me cloua
dans mon lit ou dans un fauteuil pendant plus de trois semaines, en proie à d'indicibles souflFrances physiques. J'eus encore à subir les tortures morales que nous infligèrent la sortie si malheureuse de Montretout et le bombardement de Paris, dont nous suivions toutes les phases avec la plus douloureuse anxiété (1).
La capitulation de Paris, on le comprend, fit naître en nous les sentiments les plus violents et les plus contradictoires. Plus de sang ! plus de ruines ! mais aussi plus d'espoir ! le sacrifice est consommé !
Pauvre et héroïque Gambetta, quelle déception pour votre noble cœur ! Voilà donc à quel triste résultat ont abouti les efforts désespérés de votre ardent patriotisme ! Et pour prix de ces eff'orts accomplis aux dépens de votre santé, au péril de votre vie, vous recueillerez l'injustice et ringratitude de vos concitoyens et, peut-être, la condamnation de Thistoire ! Mais qu'importe ! vous avez pour vous le témoignage de votre conscience et les sympathies de tous les patriotes. C'est assez !
Bruxelles, février-mai 1871.
Rentrer à Paris devint notre idée fixe. Le 8 février je me traînai péniblement au chemin de fer et à trois heures nous étions à Bruxelles. Une rechute, survenue le lendemain, m'obligea à reprendre le lit.
Les horribles événements qui ont suivi le 18 mars n^ont pas été de nature à favoriser les lents et difficiles
(1)P. S. — Nous étions loin de prévoir alors, que ces jours si malheureux seraient suivis de jours beaucoup plus malheureux encore, lorsqu'au bombardement de Paris par les Prussiens aurait succédé le bombardement de Paris par des Français !
progrès de ma convalescence; ce ne fut qua le 49 mai que je me trouvai en état de me diriger, enfin, sur Paris.
Nous allions donc revoir la France, mais dans quel état! La guerre étrangère nous avait tout ravi, fors rhonneur ! Et maintenant upe guerre fratricide n'avait-elle pas noyé Thonneur lui-même dans des flots de sang français versé par des mains françaises !
Il faut avoir résidé à l'étranger pendant ces temps maudits pour savoir, pour comprendre ce que cette guerre impie, se poursuivant sous les yeux d'un ennemi encore maître de la France, nous a fait perdre dans la confiance, l'estime et les sympathies de
l'Europe I
Resté trop loin des événements pour avoir le droit de les juger^ je ne puis que les déplorer; mais lorsque l'impartiale histoire aura discerné le vrai du faux, le juste de l'injuste, et pesé les droits et les devoirs de chacun, elle flétrira, au nom de Thumanité, du saint amour de la patrie, de la civilisation et de la libertéj les hommes qui n'auront pas craint de faire peser sur leur mémoire la responsabilité d'un aussi monstrueux drame!
Nous pénétrâmes dans Paris et nous en sortîmes le lendemain sans difficulté» Le 20 mai, à sept heures du soir, nous étions de retour àFlessis-Lalande après cinq mois d'exil et de tortures de toutes sortes ! Que s'y était-il passé depuis notre départ? Dans quel état allions-nous le retrouver ? Qu'étaient devenus Mme Vinaut et M. Bolliet ?
Plessis-Lalande, juin.
Le 23 décembre, jour de notre départ, le château de Plessis-Lalande était occupé par 25 cavaliers commandés par^ le lieutenant Hiller et, comme nous Tavons dit, M. BoUiet s'installa dans notre chalet, où, avec une grande fermeté d'âme et un dévouement absolu à ma personne et aux intérêts de la maison, il passa bien des nuits à suivre la trajectoire des bombes qui continuaient à pleuvoir autour de lui .
Je ne sais pourquoi l'honnête et placide BoUiet avait eu, dès le début, le privilège de surexciter, d'une manière toute particulière, la méfiance des Allemands ; aussi dès le lendemain deux factionnaires placés, pendant la nuit, autour de son habitation, furent-ils chargés de le surveiller rigoureusement.
Le 1 0 ou le i 2 janvier, M. BoUiet fut sommé de comparaître à Malnoue, où il subit un long interrogatoire portant principalement sur l'usage de trois sortes de tuyaux en fonte qui, pendant quatre mois, avaient été vus et observés librement par MM. de Vélat-major,
D'une part, j'avais fait faire quelques travaux de drainage pour amener l'eau des prairies environnantes
172 POST-SGRIPTUM.
dans la pièce d'eau placée en avant du château ; d'autre part, une pompe mettait en communication cette pièce d'eau avec les communs pour les besoins domestiques; enfin, pendant Tété de 1870, la compagnie générale des eaux de Paris, qui s'était chargée de fournir de Teau de la Marne à Plessis-Trévise et à Villiers, avait commencé ses travaux et fait déposer, sur le sol, la plus grande partie des tuyaux nécessaires à son entreprise. Tous ces tuyaux étaient pour la plupart apparents; leur destination sautait aux yeux, et ils n'avaient soulevé aucune difficulté, même à l'époque où Ton m'accusait de faire baisser volontairement le niveau des douves.
En janvier, messieurs del'état-major prétendirent qu'à Chennevières Ton s'était servi des tuyaux de la compagnie pour établir des communications avec Sussy; de là l'enquête dont nous parlons. Ce n'est qu'avec peine que M. BoUiet parvint à faire accepter la sincérité de ses explications.
Le lendemain de la prise d'Avron, le bruit se répandit que, pendant la nuit, le fil télégraphique avait été coupé dans Plessis-Trévise, et qu'un soldat y avait été tué.
Sur l'ordre du général d'Obernitz, trente hommes, commandés par un officier, se présentèrent à Plessis- Lalande pour y faire des perquisitions partout, sans en excepter le chalet du Z)"" Fleury.
— « M. Fleury avait deux fusils de chasse^ ou sontils ? » dit l'olficier en s'adressant à M. BoUiet.
— L'un a été retenu par le capitaine Dillen; quant à Vautre, j'ignore où Ta mis M. Fleury.
POST-SGRIPTUM. 473
— c( Un fusil a été rendu au docteur par M. le colo- » nel Von Loos, et il faut que cette arme nous soit » livrée. »
— Je vous répète, Monsieur, que j'ignore où elle se trouve.
— « Alors nous allons fouiller la maison. »
— Fouillez, Monsieur ; je n'ai pas le pouvoir de vous en empêcher.
Et le chalet fut fouillé, sondé, bouleversé dans tous les coins et recoins. Les meubles furent forcés; mes correspondances, mes papiers, mes manuscrits examinés et dispersés sur le plancher; Ton avait ordre de rechercher les numéros du Siècle dans lesquels, en août et septembre 1870, j'avais inséré divers arttcles politiques, et Ton s'en saisit. De fusil ! point, et Toffîcierse retira furieux et menaçant.
En quittant Plessis-Lalande, lesperquisitionneurs se dirigèrent vers le cabaret du sieur Denicelle, tenu provisoirement, à ce moment, par un nommé PouUier. Là, on trouva un vieux pantalon d'uniforme, Poultier ayant été artilleur, un fusil de chasse et deux havresacs allemands.
Grand émoi, grande colère. L'officier fit encore comparaître M. BoUiet.
— c( Voici le fusil de M. Fleury et vous saviez qu'il » était caché ici ! »
— Monsieur, ce fusil n'est pas celui du docteur.
— « Soit, mais vous saviez que ce fusil était cache » et vous deviez le déclarer. Il y a ici un tas de mauvais » Français (sic) qui enivrent nos soldats pour ensuite » les battre, les voler, ou même les tuer, et vous êtes » leur complice ! »
Bolliet protesta de son innocence, et obtint de ne
174 POST-SCRIPTIIM.
pas être emmené avec les cinq ou six prisonniers que l'officier dirigea triomphalement vers Malnoue.
Trois jours après, M. le médecin-général Fichte se présenta au chalet, et, s'adressant à M. BoUiet:
— a Vous êtes encore ici, Monsieur ! Qu'est-ce que a Yous y faites ? Le docteur est parti ? Pourquoi ? »
— Vous le savez mieux que personne, Monsieur, puisque c'est pour y placer Yun de vos blessés que Ton a expulsé le docteur de son dernier refuge.
— «Oui, il est parti ; où est-il? C'est bien drôle » (sic).
Et après avoir inspecté la maison sous le prétexte d'y chercher des mèches et des verres de lampe :
— (c Eh bien, que pensez-vous delà guerre? »
— Je pense qu'il est horrible de voir une pareille effusion de sang !
— « Oui, beaucoup de sang, s'écria avec fureur » mon digne confrère ; et souvenez-vous quune seule » goutte de sang allemand est infinimeyit plus précieuse )^ que tout le sang de cent de vos cochons de Français ! » (sic.)
Et ce petit-fils du maître de Schelling s'éloigna ensifflant.
Trois jours après, des officiers à cheval viennent encore sonner à la porte du chalet. M. Bolliet se présente.
— c( Qui êtes-vous ? De quel droit êtes-vous ici ? »
— Je suis le représentant du docteur Fleury.
— « Pourquoi n'êtes-vous point parti avec lui ? »
POST-SCIUPTUM. 1 7:;
— Parce qu'il a désiré que je restasse ici.
— (x Gomment vivez-vous ? »
— Je vis mal.
— a Où prenez-vous de la viande? »
— J'en achète où je peux.
— <c Vous n^avez pas peur ? ~ Non ! — Eh bien , adieu.»
Ici se place un fait caractéristique, qui complète l'histoire de la glace de Venise convoitée par M. de Langenbeck et qui, du même coup, justifie ce que j'ai avancé à Tendroit des immunités accordées à M. Roger.
Pendant le cours d'une seconde visite, faite dans le but d'obtenir le meuble kprix réduit ^ M. de Langen-* beck dit brusquement au propriétaire :
— (c Monsieur, je vois que vous êtes un homme de » goût, et je désire avoir votre avis sur quelques objets » qui se trouvent au château de Lalande, où je vous » prie de vouloir bien m'accompagner. »
— Monsieur, je ne comprends pas trop l'utilité de ma présence, néanmoins je suis prêt à vous suivre.
L'on arrive au château.
— « Monsieur, dit à son expert improvisé le fils du y> premier chirurgien du roi 'de Prusse, ces vases sont- )) ils en véritable porcelaine de Chine?
— Incontestablement.
— (c A qui appartienneni-ils ? A M. Roger ou bien à » M. Fleury? »
— A M. Roger.
— (( Vous en êtes bim sûr ? »
— Très-sûr.