LA CROIX ROUGE INTERNATIONALE ET LES BLESSÉS ALLEMANDS
Les Allemands reprochent aux Français d^avoir abusé et mésusé du drapeau et des insignes à croix rouge. C'est encore là Tune de ces impudentes contrevérités qu'ils se sont efforcés de propager pendant toute la durée de la guerre.
Qui donc a cyniquement foulé aux pieds la convention de Genève, après l'avoir solennellement acceptée? Qui donc a tiré sur des ambulances? Qui donc a fait des médecins français prisonniers, et après les avoir abreuvés de vexations^ d'humiliations et de mauvais traitements, les a, sous prétexte de rapatriement, considéré comme des malfaiteurs, leur faisant franchir des distances énormes à pied et conduits par des gendarmes la carabine au poing?
Qui donc a placé sous la protection de la croix rouge des soldats et des officiers de toutes armes et de tous grades, des fourgons remplis de munitions, de vivres, de vêtements militaires?
N'ai -je pas vu cent fois des faits de cette nature s'accomplir sous nies yeux ?
L'on saitque le 16 septembre j'avais fait arborera
Plessis-Lalande deux drapeaux à croix rouge : Fun à la grille d'entrée, Tautre sur le belvédère du château, et ce dernier pouvait facilement êlre vu, avec une lorgnette^ du fort de Nogent, du donjon de Vincennes, et peut-être même du fort de Rosny. L'on sait aussi que malgré la protection qu'auraient dû m'assurer ces drapeaux, Plessis-Lalande fut « militairement » occupé le 19.
Pendant les premiers jours de Toccupation, Tétatmajor du général d'Obernitz ne tint aucun compte de nos drapeaux qui, pour lui, semblaient ne pas exister ; cependant, un scrupule, inspiré par Flionneur militaire, ne tarda pas à naître dans Tesprit de quelques officiers supérieurs, scrupule d'autant plus facile à comprendre que le fait qui le provoquait n'était pajS de nature à pouvoir être dissimulé.
G — Monsieur^ me dit un jour le docteur Fichte, » il se passe ici quelque chose d' irrégulier ; Plessis- » Lalande ri est plus une ambulance ; c'est un quartier )) général ; moi-même je suis ici non plus un médecin, » mais un soldat ; nous n'avons pas le droit de nous » abriter sous la croix rouge ; cela serait forfaire à la y> loyauté et à l honneur militaires. Je vous engage donc » à faire enlever vos drapeaux, »
— Mon cher confrère , répondis-jc, je considère vos scrupules comme très-naturels, mais je n'ai pas à intervenir dans la question. Si Pétat-major pense que la présence de mes drapeaux compromet sa loyauté et son honneur militaire, qu'il les fasse jeter bas, mais en ce qui me concerne je n'y porterai certainement pas la main.
— « MaiSf Monsieur^ nous avons le droit d'exiger
» que vous fassiez enlever des drapeaux qui ont étl » placés par vous, »
— Mon cher confrère, je sais que pour vous comme pour iM. de Bismarck, la force a tous les droits possibles et impossibles; n'ayant aucun moyen de résistance, f obéirai, mais à une condition, c'est que yous me remettiez un ordre écrit, signé du général.
M. Fichte s'éloigna, peu satisfait du résultat de la mission qu'il avait acceptée avec son outrecuidance habitueile.
Le lendemain je fus soumis à de nouvelles obsessions, et Ton s'efforça de m'intimider en me parlant des mesures rigoureuses prises contre les personnes arborant, sans droit, les couleurs internationales.
J'allai trouver le général et je lui exposai les faits.
— (c Monsieur le docteur^ me répondit le comte d'O- » bernitz, je nai point chargé M, le médecin général de ï) vous entretenir de cette question. Ne vous en occupez » donc pas. J'aviserai moi-même, »
Quelques jours après le drapeau du belvédère fut enlevé, mais il ne fut point touché à celui de la grille d^entrée.
M. le médecin général, mécontent de sa campagne, voulut prendre sa revanche.
Je portais personnellement un brassard, et une petife croix rouge à mon chapeau de feutre mon. « Mon- » sieur, me dit le docteur Fichte, vous ne devez point » porter ces insignes^ et vous feriez bien de vous en dé- » barrasser, »
— Mon cher confrère, répondis-je en regardant fixement mon interlocuteur^, pour vous être agréable Je vous ferai une concession ; je vais enlever de mon chapeau cette petite croix à laquelle je ne tiens p'as ; mais
quant à ce brassard, je vous déclare qu'il restera à mon bras, à moins que pour le faire disparaître Ton ait recours à la force, et je ne pense pas que le général veuille en arriver à cette extrémité.
M. le médecin général reprit la parole, mais, sans lui donner le temps d'entamer un discours qui paraissait devoir être long, je le saluai et lui tournai le dos.
Les choses en restèrent là jusqu'au 30 novembre. A ce moment, nous Tavons vu, le château reçut un grand nombre de blessés allemands, et Plessis-Lalande redevenait la maison de santé, Y ambulance qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être.
Cependant , malgré sa destination nouvelle restée probablement inconnue aux officiers français, Plessis- Lalande continuait à être l'objectif de nos batteries, et les obus pleuvaient autour du château et dans le parc.
La position n'était pas tenable. Le 3 décembre, M. le docteur Fichte trouva ton de faire arborer un nouveau drapeau à croix rouge sur le belvédère, et le 4, vers le soir, M. de Langenbeck vint me dire que je pouvais .en toute certitude rassurer les malheureux blessés, que faisait tressaillir , à chaque instant , l'explosion des bombes.
cr — Nous avons fait savoir au général Trochu, me dit » le héros de Nogent-sur-Seine, que Plessis-Lalande » est maintenant une véritable ambulance, et il nous a » été promis que désormais aucun obus ne serait dirigé )) sur le château. »
Le 5, les feux des forts ne furent en rien modifiés. Le 6, M. de Langenbeck vint me demander, au nom du général d'Obernitz, si je consentirais à me rendre aux avant-postes français, en qualité de parlementaire.
pour y traiter de la neutralisation de Plessis-Lalande.
Malgré un état de maladie assez grave, je répondis que j'accepterais cette mission avec empressement, et j'insistai pour être mis en demeure de la remplir le plus tôt possible. A plusieurs reprises la même question me fut adressée par le docteur Fichte, par le commandant d'Ellrichshausen, par le général Reitzenslein, etc. Mes réponses et mes instances furent, Lien entendu^ toujours les mêmes aussi. Le 7, il me fut déclaré que je devais considérer .comme non avenue la proposition qui m'avait été faite.
Pendant les journées et les nuits des 7, S, 9 et 10 décembre^ les obus continuèrent à pleuvoir à Cœuilly et dans le parc de Plessis-Trévise ; mais Plessis -Lalande parut être intentionnellement épargné.
Le H, à sept heures du matin, une explosion formidable ébranla le cbâteau jusque dans ses fondements; un obus venait d'éclater h trois mètres de l'aile gauche du bâtiment, et tous les malheureux blessés poussèrent des cris d'épouvante. La communication et la promesse annoncées par M. de Langenbeck n'avaientelles pas été faites? Les Français, tant de fois trompés par nos ennemis, avaient-ils refusé d'ajouter foi à leurs déclarations? Ces drapeaux alternativement placés, déplacés, replacés, avaient-ils excité une méfiance légitime?
Je ne sais, mais, quoi qu'il en soit, la résolution d'évacuer Plessis-Lalande fut immédiatement prise par les Allemands; le drapeau international fut de nouveau arraché avec violence du belvédère; des blessés furent transportés dans diverses maisons éloignées du parc de Trévise, et le soir même Plessis-Lalande n'éts^U
plus occupé que par vingt-cinq cavaliers commandés par le lieutenant Hiller et une dizaine de blessés.
Nous avons dit que le 18 novembre, à l'arrivée du général Reitzenstein, une compagnie semblable avait pénétré dans le château ; nous avons raconté par quels hauts faits elle s'était signalée^ et avec quelle énergie le capitaine Dietsch avait réprimé le désordre. Ces hommes, comme on Ta vu, avaient, ainsi que le général, abandonné Plessis-Lalande le 20; nous n'avions eu, par conséquent, qu'un avant-goûl de leurs mérites, et nous n'avions pu les juger avec une connaissance suffisante de cause.
Aujourd'hui notre édification est complète en ce qui concerne les mérites de ce respectable corps, que nous avons pu étudier et apprécier sur le vif, depuis le 30 novembre jusqu'au 23 décembre.
Après |voir établi, avec raison, qu'à tous les points de vue, isailitaires et humanitaires, il est bon que les armées possèdent des compagnies de brancardiers organisées à Tavance, ayant des fonctions et une instruction bien définies, et existant d'une manière permanente, même en temps de paix, M. le colonel Stoffel ajoute : « En Prusse, on compose les compagnies de porteurs de blessés d'hommes de la landwehr, pré^ sentant toutes les garanties désirables de moralité et de bonne conduite. » J'ignore quelles sont la composition, la moralité et la conduite des brancardiers prussiens, mais je suis en droit d'affirmer que les paroles du colonel ne peuvent, en aucune façon, être appliquées aux brancardiers wurtembergeois.
Ceux-ci, qui après la bataille se transforment en infirmicrSy sont composés d'hommes de la landwehr et de volontaires; ils sont organisés militairement^ et tant qu'ils sont réunis en compagnies, et placés sous la surveillance et le commandement direct de leurs officiers, ils restent soumis aux règles de la discipline allemande; mais dès qu'ils entrent en fondions, soit sur le champ de bataille, soit — et surtout — dans les ambulances, ils deviennent les ivrognes et les pillards les plus indisciplinés et les plus effrontés que Von puisse rencontrer. Je sais qu^en ces temps malheureux il ne nous est guère permis, à nous autres Français, de parler de discipline; cependant, je ne crois pas^ue jamaisnos armées aient présenté un spectacle aussi honteux que celui qui, pendant un mois, s'est déroulé sous nos yeux.
Dès le 30 novembre, Plessis-Lalande devint la proie des hommes à brassard (Sanitats Manschafft), brancardiers et infirmiers; ils pénétrèrent partout, forcèrent toutes les portes et toutes les armoires fermées depuis le départ du général d'Obernitz, et volèrent tout ce qui leur tomba sous les mains.
Le 19 septembre, l'invasion avait été tellement subite et instantanée, que je n'avais pas eu le temps de transporter dans mon chalet les instruments de chirurgie, les bronzes, les objets d'art, etc.,, qui garnissaient, au château, mon cabinet de consultation ; mais, sur l'invitation du colonel Triebig lui- même, auquel cette magnifique pièce avait été assignée, j'avais mis tous ces objets sous clef, dans les buffets des trois bibliothèques en chêne sculpté qui s'y trouvaient placées. Ces buffets furent forcés et entièrement dévalisés.
Dans une allée du parc de Trévisc, je rencontrai, un jour, l'un des officiers du général Reitzenstein ; il
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s'approcha de moi, en me tendant une boîte en peau de chagrin.
c( — Docteur, me dit-il, je viens de trouver cet objet; » je pense quii vous appartient y et je vous rapporte, a
La boîte contenait une sphygmographie de Marey.
— Mais, lieutenant, vos hommes volent donc pour le plaisir de voler ou de détraire.
— « Que voulez-vous, cher docteur : ca brille ! et ils » ne savent pas que tout ce qui brille n'est pas or, »
Le 12 décembre, le château étant partiellement évacué, des réquisitionneurs officiels, accompagnés de chariots, vinrent enlever toute la literie de Plessis- Lalande (sommiers^ matelas^ oreillers, traversins, couvertures, draps) pour la transporter dans les nouvelles ambulances du parc de Plessis-Trévise (maison Verceilles, ferme de Plessis, etc.), à la Queue, à Noiseil, à Ghennevières, etc. L'opération terminée, je fis fermer les portes du château, et je priai le lieutenant Hiller de vouloir bien y faire apposer des affiches en interdisant l'entrée.
Mais les brancardiers-infirmiers étaient là ! Les affiches furent lacérées, les portes enfoncées, et jusqu'au 23 décembre, malgré mes efforts personnels, malgré l'intervention incessante du lieutenant, je vis s'opérer sous mes yeux, sans pouvoir y mettre obstacle, le pillage quotidien, méthodique de Piessis-Lalande. En ma présence et malgré mes protestations les plus énergiques, des hommes à brassard décrochaient et emportaient une glace, un tableau, des rideaux, un album. A deux reprises Mme Fleury, ne pouvant contenir son indignation, arracha des mains de ces misérables une glace
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de Venise el un album auxquels elle tenait beaucoup, et je dois reconnaître qu'aucune résistance ne lui fut opposée, mais je la priai néanmoins de s'abstenir désormais d'une inleivention qui pouvait amener de graves conflits. Plusieurs fois, d'ailleurs, j'avais déjà été obligé de modérer les élans et les imprudences de son patriotisme exalté, dont le général et le commandant avaient seuls compris le caractère élevé.
Mais, abstraction faite de leur moralité et de leur conduite, les hi^ancardlers-infirmiers wurtembergeois ontils du moins rendu à leurs nationaux blessés les services que ceux-ci devaient attendre d'eux?
Sur le champ de bataille, les brancardiers wuitembergeoisn^ont été ni plus ni moins courageux que les nôtres. Sans doute, ils hésitaient parfois à ramasser les blessés sous le feu des canons et des chassepots, mais, somme toute, ils remplissaient convenablement leurs devoirs.
En est-il de même à Tambulance? Il s^'en faut de beaucoup, et ceci nous conduit tout naturellement à cette autre question :
Comment les blessés allemands sont-ih traités ?
Ce que nous avons vu nous oblige à répondre : fort