‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 44 sur 103 · Voir ccLv · texte numérisé non relu

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les plus intempestives, on gâte les élections qu'on voudrait rendre bonnes. Malgré toutes ces fautes, on n'empêchera pas le pays de nous donner une majorité raisonnable, et on ne m'empêchera pas, moi, de tenir une conduite invariablement raisonnable, car toutes les ingratitudes du monde ne me feront pas changer de résolution et déserter la vraie voie des hommes d'État. Les Trente seront forcés par la Chambre d'être sages, s'ils ne le sont pas par suite de leur propre sagesse. Tout cela sera fini dans peu de jours, et soyez sûr, affirmez à tout le monde que les choses iront bien. Le centre droit veut avec le centre gauche la conciliation, et la fera prévaloir, et de mon côté j'y travaille sans cesse, avec obstination, avec une patience que tout le monde est obligé de reconnaître. Quant au règne des radicaux, il est loin, bien loin, et il faudrait, de la part de la droite, des montagnes de fautes pour amener M. Gambetta et ses amis. 11 est vrai que la droite en accumule, de ces montagnes de fautes; mais je crois qu'elle ne réussirait pas encore à rendre le pays fou.

Soyez donc tranquille, les choses iront passablement, et assez passablement pour que notre crédit triomphe des épreuves auxquelles on le soumet et pour qu'il nous fournisse les moyens de payer notre rançon.

Conservez les moyens de voir le Roi pour le rassurer et lui faire arriver la vérité. Conservez bien aussi vos relations avec M. Bleischrôder, pour en avoir de suffisantes avec son patron.

Pour le présent, il faut commencer la négociation en vue de l'évacuation totale. Je Tai commencée en ayant

le mardi, 4 février, une entrevue avec M. d'Arnim. Il avait dit plus d'une fois à M. de Rémusat et à moi aussi, qu'il faudrait se préparer à résoudre les questions qui naîtront du paiement intégral du second milliard. J'étais donc autorisé à entrer en matière, et je lui ai dit qu'après diverses indications venant de plusieurs côtés, j'étais autorisé à penser qu'il était temps de nous demander ce que nous ferions, le second milliard payé.

« Ce jour-là, lui ai-je dit, vous devrez nous restituer deux départements. Eh bien, où donc iront les troupes qui se retireront? Iront-elles dans les deux départements restés occupés les derniers? Ce serait provoquer bien imprudemment les populations de l'extrême frontière, et amener des incidents que, vous et nous, nous déplorerions. »

M. d'Arnim m'a écouté amicalement, mais sans rien témoigner qui le fît sortir de la réserve diplomatique. Seulement il m'a dit que le plus simple serait de ramener en Allemagne les troupes allemandes, en ne laissant dans les deux départements non évacués que les corps qui s'y trouvent maintenant. « Mais, a-t-il ajouté malicieusement pour M. de ManteufTel, cet excellent homme se croit déshonoré s'il commande moins de cinquante mille hommes. »

Alors je lui ai insinué ce qui suit. Nous aurons payé le second milliard en mai. En juin, juillet, août au plus tard, nous aurons réuni le troisième milliard en valeurs solides, sans même recourir aux garanties financières; nous pourrions même l'avoir tout entier plus tôt si nous avions recours aux garanties financières. Eh bien, ne

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serait-il pas bien simple de souffrir, nous, une occupation prolongée d'un mois ou deux pour les deux départements dus à Tacquittement du deuxième milliard, et vous, de devancer d'un ou deux ou trois mois la restitution des deux derniers départements dus après Tacquittement du troisième milliard? Moyennant cette concession réciproque, l'évacuation totale aurait lieu en juillet, je suppose, à un jour fixe, pendant que les opérations de banque s'achèveraient, certitude absolue étant acquise de leur paiement intégral.

M. d'Arnim n'a rien objecté à tout cela, et m'a paru, sans le dire, être de mon avis. Il m'a dit qu'il allait faire son rapport à sa Cour et me donnerait la réponse.

Maintenant, tâchez de connaître, autant que vous le pourrez, la marche des choses, parles signes extérieurs que vous pourrez recueillir. Tout cela, je crois, tient au Roi seul, et si vous pouvez agir utilement sur lui, n'en laissez pas échapper l'occasion. Tâchez surtout de pénétrer, si vous le pouvez, un mystère qui me préoccupe souvent, sans que je croie aux suppositions que j'entends faire autour de moi.

11 ne manque pas de gens qui disent que, lorsque tout sera payé, on prendra un prétexte pour refuser Belfort et nous faire la guerre. Je ne le crois pas du tout; mais cependant notre devoir est de poser la question même la plus invraisemblable, quand il s'agit d'une chose si grave, qui n'est pas moins que la paix ou la guerre, et peut être la perte du pays lui-même. Aussi, je vous recommande de ne rien laisser échapper de ce que je vous dis ici. 11 y a des choses qu'il ne faut jamais

avoir l'air de croire possibles, et dont, par conséquent, il ne faut pas parler. Mais voici ce qui est permis et possible; c'est d'observer et de saisir tous les symptômes qu'on parvient à recueillir. Ne laissez pas échapper une parole dite en quelque endroit que ce soit, sans nous la communiquer, tout en paraissant ne pas l'avoir entendue. Dans l'Allemagne du sud surtout on croit, parce qu'on le désire, que Belfort ne nous sera pas rendu. Je suis convaincu que la Prusse n'oserait pas, devant l'Europe, commettre une pareille infamie, surtout à l'égard d'une nation qui montre une si grande loyauté dans l'acquittement des engagements pris; j'ai de cela une parfaite conviction. Mais je me comporte comme Fontenelle à qui l'on demandait s'il croyait aux revenants, et qui disait qu'il n'y croyait pas mais qu'il en avait peur. Je rumine dans ma tète toutes les manières de nous prendre pour nous tirer de là, et j'en ai imaginé une que je vous soumets, et qu'il ne faudra employer que lorsqu'on sera plus près des événements, mais avant d'avoir payé le troisième milliard : ce serait d'aller chez le Roi, de s'adresser à son honneur de Roi, au nom de votre honneur de gentilhomme, et de lui dire : « Sire, vous êtes mieux qu'un grand Roi, vous êtes un honnête homme ; je suis un honnête homme aussi. Eh bien, est-ce que je tromperais mon pays en lui disant qu'il peut payer, et que, son argent donné, on lui rendra son territoire, tout son territoire? » Et je suis sûr que l'accent d'un honnête homme comme vous sera tout puissant aussi, et qu'en ayant la parole du Roi lui-même donnée à un parfait honnête homme, on pourra livrer la substance de notre

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pays pour avoir son territoire. Vous voyez que ma confiance en vous est absolue, et que ceci est un immense secret à cacher à tout le monde, excepté à Dieu qui sait nos secrets sans que nous les lui disions. Du reste, il ne faut pas se presser; il faut attendre une occasion, une occasion où TefFusion serait naturelle et point factice. 11 faudrait même venir passer deux jours ici et nous conviendrions des détails qu'il est impossible d'écrire.

Je ne vous en dis pas davantage, et je remets tout cela à votre sagacité, à votre probité, à votre discrétion.

Adieu, adieu, je vous serre cordialement la main.

A. Thiers.

Dans huit ou dix jours, les affaires avec les Trente seront finies. N'oubliez pas que, dans tout ce que je viens de vous dire, il faut agir avec une sage lenteur.

M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. THIERS

Nancy, le 9 février 1873

Monsieur le Président,

Je reçois en ce moment, trop tard malheureusement pour que je puisse aller chez lui, un billet tout person-

nel du général de ManteufFel, se terminant par cette phrase :

« J'ai reçu, aujourd'hui, une lettre du prince de Bismarck, qui me donne les mêmes informations que le comte de Canclauxsur les pourparlers entamés à Paris; il paraît que tout marche bien, et j'ai bon espoir. »

Demain j'irai voir le général, et il me donnera probablement lecture de la lettre du chancelier; je me hâterai de vous écrire ce qu'elle renferme d'intéressant pour nous.

Cependant je n'ai pas voulu attendre un jour pour vous transmettre cette bonne nouvelle, tenant à ne rien vous laisser ignorer de ce que je puis apprendre confidentiellement sur les dispositions de Berlin.

La phrase du général fait allusion à l'impression favorable que vous avait laissée votre premier entretien avec M. d'Arnim, impression dont vous aviez bien voulu faire part à M. de Canclaux quand il a eu l'honneur de vous voir le lendemain avant de revenir à Nancy.

Veuillez agréer, etc.

S^-Vallier.

GGLVIII

M THIERS A M. LE COMTE DE SALXT-YALLIER

Versailles, le 10 février 1873.

Mon cher Monsieur de Saint-Yallier,

Je viens de recevoir vos bonnes nouvelles^, et naturellement j'en suis enchanté. Je vous remercie de me les avoir fait arriver si vite. J'aurais voulu vous écrire plus tôt et vous tenir au courant de ce qui s'est passé ici; mais j'étais très occupé, plus même que de coutume, et ce qui s'était passé, quoique bon, n'avait rien de bien significatif.

J'ai vu M. d'Arnim le 4 février, et j'ai commencé les pourparlers. Il a été attentif, plus aimable que de coutume et, sans le dire, paraissant être de notre avis. Ce que je lui ai proposé, à titre d'avant-projet, susceptible de discussion, c'est de prendre un terme moyen, comme celui-ci par exemple. Le deuxième milliard payé en mai, on n'évacuerait pas les deux départements qu'on nous devrait; mais en retour on devancerait l'évacuation des deux derniers d'un temps égal à celui dont nous aurions prolongé l'occupation des Vosges et des Ardennes. L'évacuation s'opérerait alors d'un seul coup pendant que s'accompliraient les versements du troisième mil-

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