‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 46 sur 103 · Voir ccLviii · texte numérisé non relu

Voir ccLviii

TAllemao-ne depuis deux années, dans la netteté de vos déclarations, dans votre loyale exactitude à remplir les eno-aoements que nous avons dû contracter.

Tels sont les mobiles qui le portent à nous seconder de son mieux, à employer son crédit et son influence, à nous rendre plus favorables les hommes d'Etat avec lesquels nous avons à traiter. Il ne peut, bien entendu, intervenir dans tout ceci qu'à titre confidentiel, sans que son nom paraisse dans les tractations; mais, dans ces limites, il nous est acquis et il nous est utile. Ses bonnes relations actuelles avec le prince de Bismarck, leur correspondance 7J>/7Vee très active, d'autre part l'estime que fait le Roi de son caractère, la considération qu'il a pour lui, la confiance avec laquelle il reçoit ses avis, tout cela est mis à profit et nous sert depuis quelques mois.

M. de Manteuffel a bon espoir dans le succès de la négociation que vous avez entamée ; il croit qu'elle aboutira à la solution que nous recherchons; aujourd'hui encore, il écrit dans le sens de nos vues et de nos intentions. 11 me charge pourtant de vous dire que les difficultés qui peuvent s'élever entre vous et la Chambre exercent une regrettable impression sur l'esprit du Roi, esprit peu parlementaire, en ce moment irrité par les difficultés qu'il rencontre dans son propre Parlement, par les attaques dirigées contre des personnes de son entourage et de son intimité. Le général désire que vous sachiez qu'on vous a bien renseigné de Berlin en vous disant que M. de Bismarck ne serait pas disposé à se laisser influencer, soit dans la négociation, soit dans une anticipation de

l'évacuation, par des tiraillements plus ou moins sérieux entre vous et l'Assemblée; mais qu'il n'en est pas de même du Roi, dont l'esprit est très impressionné par le récit des journaux ou les commentaires de certains de ses agents sur les dispositions de la majorité de la Chambre à votre égard. Si nous devons rencontrer des obstacles, c'est de ce côté qu'ils viendront, et le général n'épargne rien pour les faire disparaître ; mais il croit utile de vous prévenir, afin que vous sachiez d'où vient le danger.

C'est pour cela qu'après s'être montré très optimiste quelques jours, lorsque les Trente paraissaient en voie de s'entendre avec le Gouvernement, il ne m'a pas caché ses alarmes avant-hier en apprenant leur dernier vote ; aujourd'hui le général est plus rassuré, en voyant que ce vote regrettable n'a pas amené une rupture éclatante comme il l'avait craint un instant, et il se reprend à espérer qu'une transaction amiajjle pourra encore intervenir.

Il redoute en un mot un nouveau 29 novembre et une grande lutte parlementaire dans laquelle vous auriez à combattre la droite, en étant obligé de vous appuyer sur la gauche et même d'accepter l'appoint compromettant du vote des radicaux; à ses veux, un triomphe obtenu dans ces conditions nous nuirait pour longtemps à Berlin d'abord et aussi à Pétersbourg et à Vienne; ce qu'il sait des dispositions personnelles de son souverain, des vues de l'Empereur Alexandre, ce que lui écrit dans ses lettres intimes, assez fréquentes, son vieil ami le prince Gortchakow, ne lui laisse pas de doute à cet

éo^ard. Les souverains et les cabinets vous sont svmpathiques, ont confiance en vous; mais cette confiance est souvent paralysée par la crainte de vous voir, sous le coup des exigences de la droite, contraint de vous tourner vers la gauche, forcé de ne pas repousser aussi loin que le voudraient les gouvernements monarchiques tout rapport, toute entente avec ceux qu'on regarde, à tort ou à raison, dans les cours du Nord, comme les ennemis de Tordre social européen.

Mon devoir. Monsieur le Président, est de vous rapporter fidèlement le langage qui m'est tenu et les appréhensions dont on me fait confidence ; vous seul pouvez apprécier quelle portée vous jugez devoir y donner, quelle part vous entendez y faire ; votre haute sagesse et votre expérience vous permettent de peser mieux que personne quelle valeur ont ces confidences que votre lettre me conduit à vous rapporter, puisqu'elle aborde ce terrain sur lequel j'ai à cœur de vous renseigner, comme sur tout ce qui peut vous éclairer.

Je profite de cette lettre pour répondre à votre question sur les vues et les désirs du ménage préfectoral; M. et M™* Leguay souhaitent très vivement ne pas être déplacés tant que durera l'occupation. Je viens d'en causer avec tous deux, et ils m'ont prié de vous dire que, dans les circonstances actuelles, leur envoi dans un nouveau poste, si beau qu'il soit, au bout de quelques mois à peine qu'ils sont |ici, serait en général regardé comme le signe qu'ils n'ont pas réussi à Nancy. Ils sont vivement touchés des termes flatteurs dans lesquels vous parlez d'eux, et ils tiennent à s'en rendre dignes

en s'efForçant d'être utiles clans le poste de confiance auquel vous les avez appelés; ils ont avec l'Etat-Major allemand, à commencer par M. le général de ManteufFel, d'excellentes relations, avec moi les plus affectueux rapports; leur situation est donc bonne et ils regretteraient de l'abandonner. Aussi ont-ils éprouvé de vives inquiétudes quand ils ont lu, dans les journaux, des rumeurs qui les envoyaient à Nantes. M"® Leguaym'a écrit aussitôt une lettre dans laquelle elle me fait part de ses appréhensions; je me permets de vous Tenvoyer. J'ajouterai que la population a témoigné du regret en apprenant qu'il était question de leur départ. Pour moi enfin, puisque vous voulez bien me demander mon sentiment, je considérerais comme fâcheux le changement deM.Leguay; mais, s'il doit rester comme je le désire, qu'il me soit permis d'insister pour que M. le ministre de l'Intérieur lui accorde le secrétaire général qu'il demande : M. Gravier, au moins comme chargé de l'intérim; et surtout qu'il fasse partir sans retard le secrétaire général nommé depuis deux mois, un certain M. Bessières qui a su, en arrivant, se brouiller avec le préfet, et dont l'attitude et le langage sont très fâcheux. Veuillez agréer, etc.

S'^-Vallier.

M. LE COiMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS

Naucy, le 12 février 1873.

Monsieur le Président,

Malgré ma longue lettre d'hier i, je crois devoir vous adresser encore quelques lignes aujourd'hui, pour vous dire que je viens de lire à l'instant une lettre écrite avanthier à M. de Manteuffel par le général de Tresckow, à l'issue d'une conversation qu'il venait d'avoir avec le Roi. Sa Majesté s'est exprimée dans les termes les plus hautement sympathiques pour votre personne, votre politique et votre Gouvernement. M. de Tresckow dit, dans sa lettre, qu'il a été frappé de la vivacité des éloges de son souverain; le Roi a dit qu'il professait une véritable admiration pour votre caractère, et qu'elle lui était surtout inspirée par la ferme et si courageuse loyauté avec laquelle il vous voyait poursuivre, depuis deux ans, la grande œuvre du rachat de notre pays à travers des obstacles et des difficultés que tout le inonde avait crues insolubles au début. Sa Majesté a ajouté qu'elle voyait approcher avec plaisir le terme d'une de vos plus dures épreuves, et qu'elle était satisfaite de la conduite du général de Manteuffel, qui avait bien compris ses inten-

Page 1