Voir ccLxiv
DUTERRITOIRE 253
grand plaisir. Mais le comte de Redern me renouvela l'expression du sentiment qui poussait le Roi à retarder autant que possible le retrait de ses troupes, à savoir la crainte que les agitations révolutionnaires se produisissent bientôt après ce moment. Je m'efforçai de prouver au comte de Redern que, bien loin d'atteindre le but que se proposait le Roi, la prolongation du séjour des troupes allemandes en France ne ferait que provoquer ces agitations qu'il redoutait tant.
<f L'occupation prolongée, lui dis-je, doit nécessairement engendrer des mécontentements capables d'amener des conflits dans des circonstances données. On s'attend chez nous à l'exécution de cette partie du traité qui prévoit la substitution des garanties financières à l'occupation territoriale après le paiement du quatrième milliard. Sans doute nous sommesen mesure de payer comptant une bonne portion du cinquième milliard. Si nous retardons cette opération, ce sera dans le but d'éviter une crise monétaire qui affecterait toute l'Europe, c'està-dire l'Allemagne aussi bien que la France. Voudrait-on la provoquer, ne pas tenir compte de l'exactitude des paiements de cette immense indemnité, en prolongeant une occupation qui, ne l'oubliez pas, n'a jamais été considérée dans nos deux pays que comme une garantie de paiement ? Nous ne pourrions, en ce cas, répondre de mécontentements qui se feraient jour peut-être jusqu'à la tribune de l'Assemblée nationale, et compromettraient, par là, les rapports pacifiques que nous voulons établir et conserver entre les deux nations. Vous voyez donc que la prolongation de l'occupation aurait précisément
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des résultats tout opposés à ceux que désire le Roi. » Je lui exposai alors en très peu de mots le plan que vous avez proposé au comte d'Arnim et qui consiste à opérer en une fois le retrait des troupes allemandes, un peu au delà du terme de l'acquittement du quatrième milliard et avant le paiement intégral du cinquième milliard. Le comte de Redern a paru frappé de mon raisonnement, et il m'a prié de lui dire à quelle époque nous désirions que le territoire fût évacué. Je lui répondis que le mois de juillet me semblerait une époque assez avancée pour garantir pleinement la créance de ce qui resterait encore dû sur le dernier milliard, et qu'elle satisferait en même temps la France dont la bonne volonté deviendrait évidente, puisqu'elle ne réclamerait pas plus tôt l'évacuation des deux départements, due après le paiement du quatrième milliard. Le grand chambellan me promit d'en parler au Roi en appuyant lui-même les raisons que je lui avais exposées et qui lui paraissaient fort justes. « Mais, ajouta-t-il, le Roi ne se laissera pas persuader tout de suite : il faut laisser à ces bonnes raisons le temps de mûrir dans son esprit, ce qui arrivera, j'en ai la confiance. »
Le lendemain, le comte de Redern me dit qu'il avait déjà vu le Roi, qu'il s'était entretenu avec lui de notre conversation : mais le Roi, que je vis également, ne m'en a pas ouvert la bouche. Je n'en suis pas étonné : le prince de Bismarck se plaint lui-même des difficultés qu'il éprouve à convaincre le Roi. Il est clair, ainsi que me l'a dit le comte de Redern, qu'il faut avoir un peu de patience. Au reste, je vous l'ai souvent répété, cette
conséquence du départ des troupes allemandes, de notre territoire, est une idée qui n'est que trop répandue en Allemagne.
Quelle leçon de prudence pour nous !
J'ai profité de l'occasion pour dire au comte de Redern quelques mots de l'Espagne et du Portugal, et je lui ai lu un nouveau passage de votre lettre, affirmant qu'on aurait en vous un ferme soutien de l'ordre et de la paix en Europe aussi bien qu'en France.
Je suis sûr que M. de Redern, très sensible à la confiance que je lui témoigne, surtout quand je lui communique vos lettres qu'il admire beaucoup, ne manquera pas de rapporter au Roi tout ce que je lui ai dit. Je crois que vous faites un acte de sage politique très bien vu ici, en ne vous^^pressant pas de reconnaître la République espagnole. En Allemagne, je ne pense pas qu'on se hâte, et il est avéré que les trois Empires se sont concertés à cet égard.
Veuillez agréer, etc.
V^*' DE GoNTAUT-BiRON.