Voir ccLxxvi
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. DE RÉMUSAT
Nancy, le 5 mars 1873.
Monsieur le Comte,
J'ai reçu ce matin raffectueiise lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrira hier, et j'ai hâte de vous remercier de ce qu'elle renferme de bienveillant pour moi. J'ai lu à M. de ManteufFel, dans une visite qu'il est venu me faire, il y a quelques instants, la phrase hautement élogieuse pour son attitude et son caractère, que renfermait votre lettre; il y a été particulièrement sensible et m'a prié de vous le dire en son nom.
Le général m'a annoncé qu'il avait reçu, ce matin, du prince de Bismarck une lettre particulière confîrmative et explicative de son télégramme du 2 de ce mois, dont j'ai transmis la traduction textuelle dans ma lettre du 3 à M. le Président.
Le prince répète, paraît-il, que le Roi a tenu à la réserve qui concerne Belfort, en raison des bruits répandus à l'Etranger sur les difficultés intérieures auxquelles le Gouvernement français pourrait se trouver exposé, après l'évacuation des quatre départements de l'Est; c'est en vue de ces difficultés, de ces secousses éventuelles, qu'on aurait voulu conserver un gage effectif jusqu'à l'entier achèvement du paiement.
Quant à lui, prince de Bismarck, il n'aurait pas cherché à combattre sur ce point les vues de Sa Majesté, parce qu'il est obligé de se préoccuper de la prochaine réunion du Reichstag, où il serait certain d'être l'objet d'attaques violentes s'il annonçait l'évacuation totale du sol français avant l'entier achèvement des paiements, tandis qu'il mettrait fin aux critiques des plus malveillants en faisant connaître qu'un gage de la valeur de Belfort resterait aux mains de l'Allemagne jusqu'à l'acquittement complet de la dette de la France.
Le chancelier ferait observer encore qu'il ne se serait pas décidé sans regret à apporter cette restriction à son acceptation des propositions de M. Thiers, mais qu'il s'y voyait contraint par l'état de défiance peu justifié qui subsiste dans l'opinion publique allemande, et parmi les membres du Reichstag, contre les dispositions de la France et contre ses chances de stabilité et de calme durables.
Enfin la lettre reviendrait en termes explicites, sur le caractère tout à fait provisoire et momentané de cette mesure de sûreté, et insisterait sur l'absence de toute arrière-pensée du Cabinet de Berlin au sujet de Belfort.
J'ai tenu, Monsieur le Comte, à résumer fidèlement et sans retard ce que m'a rapporté M. de Manteuflfel de la lettre du prince de Bismarck; il a ajouté que, pour sa part, il regrettait la réserve faite par son Gouvernement, qu'il ne la trouvait ni nécessaire ni politique, mais qu'il ne croyait pas devoir me cacher que, d'après les termes de la lettre du chancelier, c'était là une condition sine qua non de l'évacuation anticipée des quatre
départements, et que Ton n'amènerait pas le cabinet de Berlin à y renoncer, le prince de Bismarck y voyant un moyen de se concilier un grand nombre de membres du Reichstag dont il a besoin, en ce moment, pour sa politique intérieure.
En ce qui me concerne, je n'ai qu'une réflexion à vous présenter à ce sujet : c'est que, si nous devons céder en raison des avantages immédiats que nous rapportera l'évacuation anticipée des quatre départements, il est indispensable, tout au moins, de faire insérer dans le traité à intervenir une clause expresse et explicite, stipulant nettement que Belfort sera évacué aussitôt après le paiement du complément de l'indemnité de Guerre, et spécifiant de plus le délai (quinze jours au maximum) dans lequel cette évacuation devra s'effectuer. Permettez-moi d'insister d'une manière toute spéciale sur la nécessité absolue, selon moi, d'un maximum de temps bien déterminé pour l'opération de l'évacuation; je ne saurais trop vous prier d'y donner toute votre attention.
Maintenant, Monsieur le Comte, que nous approchons du moment de l'évacuation, permettez-moi de profiter de ce que vous voulez bien me dire de bon et de flatteur sur les services que je m'eff'orce de rendre, pour vous demander de nouveau, mais avec la plus instante prière que je puisse vous adresser, l'accomplissement de la promesse que vous avez bien voulu me faire de donner à M. de Canclaux l'avancement qu'il mérite par ses travaux, son zèle, son rôle utile, son ancienneté, ses services passés et actuels. C'est devenu. Mon-
sieur le Comte, un acte de justice véritable, et, je vous en conjure, donnez-moi à Nancy, puisque vous voulez bien me dire que vous êtes content de moi, cette satisfaction qui sera l'une des meilleures récompenses que j'ambitionne.
Veuillez agréer, etc.
S^-Vallier.
CGLXXVII
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 6 mars 1873.
Monsieur le Président,
Deux mots seulement pour vous dire que Bleischrôder est venu chez moi tout à l'heure, de la part du prince de Bismarck évidemment. Le but de sa visite était, si je ne me trompe, de me rassurer sur la clause relative à Belfort. Il m'a donc répété que la prolongation de l'occupation de Belfort et de son canton était une concession nécessaire faite au Roi et au parti militaire, mais qu'il pouvait me jurer qu'il n'y avait dans ce fait aucune arrière-pensée, et pas la moindre velléité de conservation indéfinie.
Je lui ai répondu (ainsi que je l'avais fait à M. de Bismarck, sans trop appuyer) que vous et moi étions
parfaitement convaincus de la loyauté du Roi et du chancelier, que le moindre doute à cet égard serait une injure très éloignée de notre pensée, mais que, si j'avais émis quelque regret à l'occasion de cette clause, c'était par crainte des fausses interprétations de l'opinion publique, assez prompte à s'alarmer en France quand il est question de Belfort : « J'aurais préféré, ai-je ajouté, une évacuation totale, parce que ma préoccupation constante étant Tapaisement des divisions et des susceptibilités qui existent encore entre nos deux pays, une pareille résolution de la part du Cabinet de Berlin eût produit en France le meilleur effet, et contribué à atteindre plus tôt le but que nous dési^-ons tant et auquel nous finirons bien par arriver, j'en ai la confiance. Je n'insisterai pas d'ailleurs, car je n'ai pas reçu de réponse jusqu'ici à une communication que j'ai faite à M. Thiers d'une part, et, de l'autre, parce qu'en somme, dans mon opinion, nous pouvons très bien nous entendre sur le terrain proposé. »
M. Bleischrôder a repris qu'il avait eu les mêmes préoccupations que moi, et qu'il les avait développées au chancelier qui les a parfaitement comprises : mais le parti militaire est obstiné, défiant, et pourle succès même de la négociation, il fallait céder sur ce point. Et il m'a répété, affirmé de nouveau, que nous devions être parfaitement tranquilles, et qu'aucune arrière-pensée ne se cachait sous la clause de Belfort.
Je vous ai mandé dans ma lettre à M. de Rémusat, du i*"" mars, que j'avais eu la même impression après mon entretien avec le prince de Bismarck.
J'espère que vous êtes entièrement rétabli de votre petite indisposition : c'est elle, je suppose, c'est aussi l'importante discussion du projet de loi des Trente, qui vous auront empêché de donner à mes télégrammes, lettres et dépêches, depuis le l^"" mars, une réponse que j'attendais avec une certaine impatience.
Quel chef-d'œuvre que votre discours. J'espère que l'accord continue à se faire, à se consolider.
Je ne vous en écris pas plus long aujourd'hui, car vous n'êtes pas sorti encore de la discussion. Je m'arrête donc en vous priant, cher Monsieur le Président, d'agréer, etc.
V^*^ DE GoNTAUT-BiRON.
P.-S. — Bleischrôder me dit qu'à la Bourse et ailleurs, on est satisfait de la tournure de la discussion à Versailles.
CGLXXVllI
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Berlin, le 9 mars 1873, 6 h. m.
Le prince de Bismarck m'a fait prier de venir le voir ce soir. Je l'ai trouvé très préoccupé et très contrarié
de n'avoir pas encore reçu de réponse aux propositions que je vous ai fait connaître, il y a huit jours, et qui ont été envoyées à M. d'Arnim, par un courrier parti lundi soir. Il s'est expliqué avec un certain sentiment de méfiance sur ce qu'il appelle les finasseries du comte d'Arnim, qui lui a télégraphié aujourd'hui avant d'avoir pu voir M. Thiers et avant d'avoir vu M. de Rémusat.
Il ne s'explique pas que son ambassadeur croie à des objections assez sérieuses au sujet de la clause concernant Belfort. Cependant le chancelier estime les conditions assez avantageuses pour être acceptées par nous sans longue réflexion; elles sont identiques à celles de M. Thiers, sauf sur le point de Belfort.
Le prince de Bismarck considère comme un succès l'acquiescement de l'Empereur, qui a été difficile à obtenir. Il blâme le comte d'Arnim de ses retards et tient à ce que d'un autre côté, M. Thiers soit saisi immédiatement. Il m'a lu le projet des traités, qui stipule le paiement intégral du quatrième milliard au commencement de mai ; le paiement du cinquième se ferait en quatre termes mensuels égaux de deux cent cinquante millions chatmn, à partir du i^^ j^iin.
L'évacuation commencerait le l®"" juillet et durerait environ quatre semaines; les troupes allemandes se retireraient de Belfort le l«r septembre. Dans sa dépêche à M. d'Arnim, il avait écrit en propres termes que pour la France, c'était à prendre ou à laisser. Si nous refusions notre consentement, on resterait dans les termes de la convention du 29 juin : deux départements seraient évacués après le quatrième milliard, et la. France aurait
des dépenses considérables à faire pour le baraquement dans les deux derniers départements. Il m'a demandé si je savais quelque chose de vos résolutions et des motifs qui avaient retardé la communication de M. d'Arnim. Je lui ai dit que je les ignorais, mais qu'il devait savoir que M. Thiers avait été un peu souffrant et absorbé par les travaux de l'Assemblée nationale. Mais, dit-il, M. le comte d'Arnim pouvait voir M. de Rémusat. J'ai repris qu'en proposant l'évacuation totale après le 1" juillet, lorsque déjà le paiement du cinquième milliard serait commencé au moyen des six cents millions de traites acquises parle Trésor français, le Président delà République ne supposait pas de fortes restrictions au sujet de Belfort, et que cela pourrait produire sur l'opinion en France une fâcheuse impression. Je ne le lui avais pas caché à la première nouvelle qu'il m'en avait donnée.
« Mais, dit-il, l'Empereur Guillaume n'est ni financier, ni diplomate ; il est soldat.
— J'espère, ai-je repris, que le Roi saura comprendre notre situation, car il doit être éclairé aujourd'hui par l'exactitude et la régularité de nos paiements, par les efforts soutenus et heureux auxquels nous nous livrons pourle rétablissement de l'ordre. Si l'Empereur a vu en nous un loyal débiteur. Sa Majesté voudra nous faciliter la tâche. Permettez-moi de vous rappeler les paroles que l'Empereur Guillaume m'a dites, à Schlangenbad, sur la réduction des corps d'occupation dans les deux derniers départements. Vous ne devez pas non plus oublier. Prince, que vous vous êtes engagé à négocier
avec nous sur les garanties financières du cinquième milliard.
— C'est vrai, a répondu le prince; mais, dans ses propositions, M. Thiers ne nous parle pas de garanties financières.
— C'est, lui répondis-je, qu'il a déjà en portefeuille la plus forte partie du cinquième milliard, et que pour le surplus les banquiers d'Europe vous offrent leur signature, qui vaut argent comptant. >>
Le prince de Bismarck ne répondit à ceci que par des raisons peu solides. Il me parla d'événements graves en France, de l'état des partis, de la santé du Président, qui pouvaient rendre ces valeurs précaires : l'Allemagne ne saurait se départir de son gage territorial avant l'entier paiement.
Il me demanda encore si le départ de ses troupes ne serait pas le signal d'agitations révolutionnaires. M. Dufaure l'avait bien senti et ne l'a pas caché à l'Assemblée nationale. D'ailleurs, Gambetta s'agite; c'est une médiocrité, mais énergique, et dans le Gouvernement des peuples, c'est ce qu'il y a de plus dangereux.
Je répliquai à tous ces raisonnements : « Ce serait une éventualité grave, mais qui ne serait pas de nature à faire perdre la valeur de bonnes traites tirées sur les meilleures maisons d'Europe. » Je rencontrais, il est vrai, chez beaucoup d'Allemands l'opinion que le départ de leurs troupes serait le signal du déchaînement des partis; mais je la croyais très peu fondée; en faisant allusion à des craintes de ce genre, M. Dufaure avait uniquement cherché un argument pour détourner l'As-
semblée de constituer : les progrès de l'ordre étaient visibles. Lui-même, le chancelier, avait reconnu la vérité du tableau qu'en avait tracé M. Thiers, et rien ne les attestait mieux que la reprise du crédit et la facilité avec laquelle s'effectuaient nos paiements sans crise financière. Enfin on exagérait l'importance et les chances de Gambetta, qui tendaient visiblement à diminuer depuis l'accord de M. Thiers avec la majorité de l'Assemblée. L'esprit conservateur avait repris assez de forces pour que l'on ne fût pas disposé à subir de nouveau des dictatures pareilles à celle-là.
« Enfin, ajoutai-je, lorsque vous retirerez vos troupes au 1" juillet, une grande partie du dernier milliard sera payée, et certainement le reste n'aura pas besoin, pour être garanti, de l'occupation de Belfort.
— Eh! bien, reprit le prince de Bismarck en souriant, nous serons à temps alors de nous revoir. »
Nous nous sommes séparés sur cette parole qu'il faut retenir. Je crois le chancelier pressé de terminer la négociation avant l'ouverture du Reichstag, qui a lieu le 12. J'estime qu'il sera difficile d'obtenir actuellement de meilleures conditions de l'Empereur Guillaume, qui a accepté celles-là plus promptement que je ne l'aurais cru. Pour plus tard, à l'aide du maintien de l'ordre et de la continuation des paiements réguliers, on nous laisse entrevoir la possibilité d'un nouvel adoucissement; la dernière parole de M. de Bismarck me permet d'en concevoir l'espérance.
Je vous prie instamment de m'envoyer le plus promptement possible une réponse, qu'il m'eût été si
utile d'avoir déjà avant mon entrevue inattendue avec le prince de Bismarck.
V" DE G0NTA.UT-B1RON
GGLXXIX
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 9 mars 1873, 4 h. 30' s.
Il ne faut pas vous étonner des retards de notre réponse. Je n'ai vu M. d'Arnim que le 5 mars; j'ai été, ce jour même, indisposé d'une manière douloureuse sans être grave, et le comte d'Arnim a, depuis hier, un projet de rédaction à peu près conforme aux propositions qu'il m'a apportées. Je fais partir un courrier, ce soir, qui vous porte ce projet et mes observations. Nous pouvons donc au moyen du télégraphe être bientôt d'accord, et soyez sûr que rien ne sera négligé pour aboutir à la fin la plus prompte possible.
Tout à vous.
A. Thiers.
GGLXXX
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
Versailles, le 9 mars 1873.
Mon cher Monsieur de Gontaut,
J'ai été à la fois horriblement occupé, tenu à TAsseinblée pendant plusieurs jours et aux prises avec le comte d'Arnim pour notre négociation. Gela vous explique comment je n'ai pu vous écrire. Mais j'ai reçu toutes vos lettres, celle du 6 notamment i, et je me hâte de vous répondre sur les points importants.
1° Je suis remis, après avoir souffert cruellement de crampes d'estomac dues à un refroidissement des plus fâcheux. Mon médecin et moi-même répondons de moi. Je vous dis cela parce que M. de Manteuffel m'a écrit qu'on avait répandu à Berlin des télégrammes très noirs sur ma santé, et d'un effet fâcheux pour nos négociations.
2" Les affaires sont à peu près finies avec les Trente, et nous aurons une majorité de quatre à cinq cents voix, selon les cas, parfaitement indépendante des partis extrêmes et contraires.
3° Je suis entré en action avec M. d'Arnim que j'ai trouvé, cette fois, doux, amical, cordial même, et dont