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le langage n'est qu'une répétition du contenu de vos lettres. M. de ManteufFel a dit les mêmes choses à Nancy. Les deux mois ajoutés à l'occupation de Belfort sont un sacrifice indispensable fait au Roi et au parti militaire, et ne contenant aucune arrière-pensée. M. d'Arnim m'a donné sa parole d'honneur; le général de ManteufFel, parlant, agissant de son côté, isolément par rapport à M. d'Arnim, m'a donné sa parole d'honneur aussi, et à cette dernière j'ajoute une foi entière. On ne ment pas de la sorte, et quand on veut faire une perfidie, on a toujours quelques obscurités qu'il est facile d'apercevoir. Outre que je crois à l'honnêteté, il y a une raison ici qui me persuade. On veut la paix (cela se reconnaît à mille signes frappants), et on ne passerait pas de cette volonté à celle de la guerre, pour une place quelle qu'elle soit.
Reste cependant, comme vous l'avez bien dit, l'efifet sur le public, effet qu'on ne peut conjurer que par une rédaction bien claire et bien nette. Voici celle que j'ai faite et que je vous communique, pour que vous en demandiez le maintien autant que possible, pour les raisons suivantes :
1** Elle est claire et d'un positif qui exclut le doute.
2" Elle présente l'évacuation comme nécessairement successive, et Belfort devant devenir la fin de l'opération totale.
3° Elle affirme l'évacuation définitive de Belfort, rendue simultanée avec le dernier paiement, d'une manière propre à rassurer le public, ce qui est indispensable pour nous.
Sans cette rédaction, l'effet de l'exception dont Belfort est frappé serait des plus inquiétants.
On dira peut-être que l'indication si précise du jour de l'évacuation peut être bien gênante.
Je réponds qu'avec des gens de bonne foi, il est toujours facile de s'entendre; que nous avons été fort peu regardants aux dates fixes, sachant que les mouvements des armées ne se précisent pas comme ceux des individus; je réponds enfin que les paiements se font un peu longuement, qu'on les voit se préparer très clairement, et qu'il est bien aisé, quand on voit l'argent prêt sur la table (c'est-à-dire dans la caisse des banquiers européens les plus célèbres) d'ordonner par avance les départs de troupes sans commettre une imprudence. Pour les forts de Paris, par exemple, nos troupes y étaient déjà entrées, que les officiers prussiens, officiers de guerre, d'administration, de santé, etc., allaient et venaient pour du matériel et des malades en retard.
Je désire que vous voyiez le Roi à cette occasion sans que vous le provoquiez; il ne manquera pas de vous donner de lui-même des assurances personnelles, qu'il sera toujours bon de recueillir et d'enfermer dans votre mémoire d'honnête homme. Vous ne serez pressant que dans la mesure convenable, et en fait de mesure vous êtes maître.
Il y a un point que M. d'Arnim tenait à obtenir et que j'ai refusé. 11 voulait que la neutralisation des territoires eût une prolongation de six mois. Ce n'est pas admissible. Les neutralisations de ce genre se conçoivent quand une armée est présente, et qu'elle fait cela
pour sa sûreté; mais l'armée occupante partie, cette raison tombe, et nous aurions l'air d'accepter un interdit, comme celui que Napoléon avait jadis imposé à la Prusse.
Du reste vous comprenez qu'il y aura toujours moyen de s'entendre. Mon courrier suivra de près celui de M. d'Arnim, et il faut faire savoir que vous êtes informé de tout et prêt à confirmer. C'est même très désirable. Je vous quitte, car je suis accablé de fatigue.
Rien qu'à voir cette longue lettre, on verra bien que je ne suis pas mort.
A vous de cœur.
A. Thiers.
P. -S. — Je reçois votre dépêche chiffrée de ce matin 9, et je rouvre ce pli pour y ajouter quelques observations. Je crois comme vous qu'il y a peu d'espérance de les faire changer sur Belfort; mais il faut leur faire donner des assurances telles qu'aucun scélérat (et nous n'avons pas affaire à des gens qui voudraient se déshonorer) ne put y manquer.
Quant à la crainte de troubles après le départ des Prussiens, c'est pure chimère de conservateurs affolés. Les paroles de M. Dufaure ont échappé à son ignorance des affaires politiques, et il ne croit à rien de ce qu'on lui prête. Il y a à Paris de vieilles femmes bien connues qui écrivent à Berlin des indignités dont elles ignorent la portée et qu'on a la faiblesse de croire. Soyez convaincu (et vous savez que je vous ai toujours dit les choses telles qu'elles étaient) que M. Gambetta n'est pas
plus vraisemblable que M. Ledru-Rollin à qui personne ne pense plus : il n'y a aucune chance en ce moment que je sois remplacé par lui, fussé-je mort, ce que je ne suis pas; que les prétendus rouges ne veulent plus se servir de leurs fusils qu'on leur a ôtés, et qu'ils aiment mieux recourir à leur carte d'électeur, et que par ce moyen même ils ne triompheraient pas. Ils auront une minorité plus ou moins forte, et ce sont les légitimistes qui feront cette minorité un peu plus forte si elle le devient. La tranquillité du pays est et restera profonde ; on l'aurait servie en partant d'un seul coup, et si on le voulait, nous pourrions disposer les choses, en hâtant un peu les paiements et en retardant un peu l'évacuation, de manière à tout faire d'un seul coup. C'est possible, en nous servant de la Banque. Si Ton voulait accepter nos billets de la Banque, qui sont au pair avec l'or, pour une somme très modérée, tout pourrait être fait en une seule fois au 1" août. Nous avons du reste le télégraphe, et nous pouvons nous en servir. Pour moi j'aimerais mieux retarder l'évacuation d'un mois, hâter le paiement total d'un mois et tout finir ensemble. Ce serait bien mieux pour l'opinion. Abordez M. de Bismarck là-dessus. Insistez même.
Tout examiné, le mieux serait de différer d'un mois l'évacuation totale, à condition de l'obtenir en une seule fois. A cette condition, je paierais le tout au 1'' août. En réalité, le traité actuel nous y autoriserait; mais la chose faite d'accord, et moyennant l'acceptation d'une somme de billets de la Banque de France, serait mieux faite et aurait meilleur air pour tout. En tout cas, mon
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projet de rédaction reste comme ressource assurée, sauf quelques mots de plus ou de moins.
GGLXXXI
M. THIERS A M. LE COMTE DE SAINT- YALLIER
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Versailles, le 9 mars 1873, 9 h. 5' m.
Mon cher Monsieur de Saint-V\llier,
Je réponds moi-même et par le télégraphe à votre bonne et amicale sollicitude. Dites à mon excellent ami M. deManteuffel que je me porte bien; qu'à la vérité j'ai essuyé un refroidissement qui s'est converti en crampes d'estomac fort douloureuses, que la secousse a produit une fatigue de deux jours presque disparue ce matin, que j'ai fait hier une bonne promenade, que j'en ferai une semblable aujourd'hui et que je serai, cette semaine, aussi bien portant que jamais. Ajoutez que nous avons fini avec une majorité de cinq cents voix notre interminable discussion. Tenez tout cela pour la vérité la plus pure.
Remerciez bien M. de ManteufFel de ses bontés pour moi et pour notre pays, et croyez à ma sincère amitié.
A. Thiers.
GGLXXXII
M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 9 mars 1873, 1 h. s.
Monsieur le Président,
Je m'empresse de vous remercier de votre dépêche qui me rend doublement heureux par les bonnes nouvelles qu'elle renferme ; le général commandant en chef, à qui je viens de la communiquer, en a ressenti une grande satisfaction et me prie de vous en exprimer toute sa reconnaissance.
Votre respectueux et dévoué.
S'^-Vallier.
CGLXXXIII
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 10 mars 1873.
Monsieur le Président,
Votre excellente dépêche d'hier matin i m'a rendu très heureux en calmant les inquiétudes que les rumeurs de certains journaux m'avaient inspirées sur votre santé. Ma satisfaction a été chaleureusement partagée par M. de Manteuffel, qui me charge de vous exprimer combien les termes affectueux de votre dépêche l'ont touché. Nous nous sommes hâtés d'utiliser ces bonnes nouvelles en les envoyant par le télégraphe au prince de Bismarck dont le général avait reçu, la veille, une lettre alarmée au sujet de votre indisposition. Le prince écrivait à M. de Manteuffel qu'il avait reçu de Paris des informations inquiétantes dont il était préoccupé ; qu'il y avait lieu d'en tenir compte dans les négociations et dans les précautions militaires que devrait prendre le commandant en chef de l'armée d'occupation, si vous veniez à être sérieusement malade. Il importait donc de dissiper sans retard les fâcheuses impressions du chancelier, et c'est ce que nous nous sommes empressés de faire dès que nous avons eu votre télégramme.