‹ Occupation et libération du territoire, 1871-1875. CorrespondancesChapitre 63 sur 103 · VoirccLxxxi · texte numérisé non relu

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La lettre de M. de Bismarck relative à votre santé a été suivie d'une autre lettre de lui au général, lettre arrivée hier soir, également de sa main, ayant, quoiqu'elle ait trait aux affaires, un caractère particulier, en raison des termes dans lesquels elle est conçue et du premier mouvement de mauvaise humeur et d'impatience sous l'influence duquel elle paraît avoir été écrite. Avec la bizarrerie que l'on rencontre souvent dans l'esprit mobile, impressionnable et emporté de M. de Bismarck, elle renferme des passages tout à fait intimes, avec des appréciations évidemment destinées à demeurer secrètes, et elle se termine pourtant par une invitation au général de s'en entretenir avec moi.

Voici, au surplus, le résumé de ce billet : « J'envoie à Votre Excellence le texte du projet de convention dont je vous ai donné le sens dans ma dépêche télégraphique du 2 mars, et que j'ai chargé M. le comte Arnim de communiquer au Gouvernement français. Je vous prie de le lire, d'en donner connaissance à M. le comte de Saint- Vallier. Je vous dirai en même temps que j'ai lieu d'être mécontent de ce qui se passe à Paris. Arnim se plaint dans ses rapports qu'on ne soit pas franc avec lui et qu'on veuille finasser (le mot est en français dans la lettre). 11 prétend qu'on ne répond qu'en termes vagues aux propositions qu'il a transmises de ma part; or ces propositions ne peuvent être modifiées ; ou elles seront acceptées purement et simplement, ou nous exécuterons dans les conditions prévues le traité du 29 juin 1872 ; il n'y a pas pour nous de troisième solution. Je vous l'ai expliqué, et j'ai chargé Arnim de

bien le faire comprendre : l'opinion publique allemande ne nous permet pas d'évacuer tout le territoire français avant l'entier paiement de l'indemnité ; j'ai dû réserver Belfort comme gage indispensable, et je n'y puis rien changer. Que le Gouvernement français se décide; si le sentiment public en France ne lui permet pas de séparer, même momentanément, le sort de Belfort de celui des quatre départements occupés, qu'il abandonne toute négociation et qu'il continue simplement à payer jusqu'à la fin. S'il entend, au contraire, accepter nos propositions, qu'il le déclare nettement. Dans tous les cas, nous ne pouvons demeurer dans le vague, et il m'importe essentiellement d'être mis promptement en mesure de déclarer au Reichstag qu'il y a ou qu'il n'y a pas eu entente avec la France.

« Je m'adresse à Votre Excellence parce que je remarque, non sans surprise, qu'il y a autant de franchise, de précision et d'affabilité dans les communications de M. le Président de la République dont nous avons connaissance par Nancy, qu'il y a de confusion, de vague et àe raideur désagréable dans celles qui nous viennent par le canal de notre ambassade. Dans cet état de choses, je prie Votre Excellence de s'en ouvrir confidentiellement avec M. le comte de Saint-Vallier et de lui demander s'il est en mesure de dire ce que veut en définitive décider son Gouvernement. »

La lecture de cette lettre, évidemment écrite sous l'influence de l'irritation causée par un rapport du comte Arnim, préoccupe M. de Manteufifel, qui serait affligé de voir se modifier les bonnes dispositions dont

M. de Bismarck se montrait animé à notre égard depuis plusieursmois ; avec le caractèreemporté du chancelier, on peut toujours craindre des résolutions imprévues et fâcheuses; partageant l'inquiétude du général, je lui ai demandé amicalement son sentiment sur le parti qu'il prendrait, s'il se trouvait à votre place.

« Gela dépend entièrement, m'a-t-il répondu, de l'état de l'opinion publique en France, et M. le Président de la République seul peut en juger; si la prolongation, même très limitée, de notre occupation àBelfortaprès l'évacuation des quatre départements, doit provoquer un grand mécontentement, déclarez franchement que vous ne pouvez souscrire aux conditions proposées et continuez simplement à payer pour vous dégager le plus tôt possible, sans convention, sans arrangement, sans avoir une obligation à personne, si ce n'est à vous-mêmes et à votre courageuse persistance dans l'exécution de vos engagements. Si, au contraire, votre Gouvernement estime pouvoir faire admettre par le pays, sans que cela y excite trop d'alarmes, l'obligation où il s'est trouvé de séparer momentanément Belfort des quatre autres départements, qu'il accepte alors sans retard nos propositions, car je vous affirme qu'elles ne renferment pas une arrièrepensée. »

J'examinai ensuite attentivement chacun des articles du projet de traité; je dis au général que j'en trouvais les dispositions rigoureuses, mais que, sans vouloir juger s'il était de notre intérêt de l'accepter ou de le refuser, je devais avant tout lui signaler deux omissions qui ne me permettraient pas de conseiller à mon Gouvernement d'y

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souscrire, si elles n'étaient pas réparées par Tinsertion, dans le texte, de deux dispositions spéciales parfaitement nettes et explicites. Je remarque, en effet, dans Tarticle m, que l'Empereur d'Allemagne s'engage à faire effectuer l'entière évacuation des quatre départements dans un délai d'un mois après le versement du l*'^juillet, tandis que, pour Belfort, le même article porte seulement que l'évacuation suivra le paiement des deux cent cinquante derniers millions et des intérêts payables au l^r septembre. Quoiqueledélai d'un mowme semble long pour l'évacuation des quatre départements, j'admets à la rigueur, après les explications de M. de Manteuffel, qu'il ne puisse être réduit, mais je demande qu'un délai soit formellement stipulé pour les opérations de l'évacuation de Belfort, et ce délai ne me paraît pas devoir dépasser dix jours ou deux semaines au maximum.

Le général a reconnu, sans hésiter, le bien fondé de mon observation, et m'a répondu qu'il était certain que l'omission qui venait d'être relevée par moi, et dont il était également frappé, était un simple oubli, une faute de rédaction qu'on s'empresserait de réparer aussitôt que nous le demanderions; il m'a fait remarquer qu'un délai de dix jours serait peut-être un peu restreint, mais il m'a donné l'assurance qu'un délai de quinze jours serait admis sans difficulté et inséré dans le traité, comme il était juste que cela fût.

La seconde omission que j'ai signalée au général en chef s'applique aussi à Belfort et à ce même article m ; je voudrais trouver spécifié, dans le projet de traité, la fixation du chiffre des troupes allemandes quioccuperont

l'arrondissement de Belfortaprès l'évacuation des quatre départements; aujourd'hui, Belfort est occupé par six mille cinq cents hommes ; qu'on maintienne ce chiffre si l'on veut; qu'on se réserve même la faculté de l'augmenter s'il survenait certaines éventualités; mais qu'on le détermine à l'avance pour le cas où, comme tout le fait espérer, la paix et l'ordre se maintiendraient.

M. de Manteuffel reconnaît que ma réclamation est juste et ne suppose pas qu'elle rencontre d'objections.

Telles sont, Monsieur le Président, les deux stipulations essentielles, suivant moi, à faire introduire dans le traité et sans l'insertion desquelles je ne crois pas que nous devions l'accepter.

L'article v nous impose, comme dans toutes les conventions d'évacuation conclues précédemment, le devoir de ne pas envoyer, jusqu'à l'entier achèvement des paiements, dans les derniers départements évacués, des forces militaires plus considérables que ne l'exige le maintien de l'ordre et de la sécurité publique; il nous interdit également d'y élever, pendant cette période de temps, aucun nouvel ouvrage fortifié, ou d'y augmenter ceux existant antérieurement; mais, par contre, il stipule la même obligation pour l'Empereur, tant pour les quatre départements que pour Belfort, aussi longtemps que ses troupes occuperont le pays.

Quant à l'article vu, il a trait, parait-il, au règlement d'un point de comptabilité qui n'avait pas été bien défini jusqu'ici ; nous avions payé, l'an dernier, sur les deux premiers milliards et les intérêts des trois derniers, une somme dépassant celle que nous devions en réalité;

c'est cette somme que Ton a tenu à indiquer clairement dans le projet de convention afin de nous en tenir compte lors des prochains versements.

Je ne veux rien ajouter, Monsieur le Président, à ma lettre déjà longue; si peu agréable que fut pour nous le billet intime du prince de Bismarck, il traite de trop graves intérêts pour que je n'aie pas tenu à vous en rapporter fidèlement les termes, sans chercher à les atténuer. Vous apprécierez dans quel sens vous jugerez utile de me mettre en mesure de répondre; jusque-là, et afin de calmer les impatiences du chancelier, M. de Manteuffel lui a télégraphié qu'il m'avait fait part de ses observations et qu'il le priait d'attendre, avant de prendre une résolution, qu'il ait pu lui transmettre les explications que je donnerais bientôt assurément après en avoir référé à mon Gouvernement.

Veuillez agréer, etc.

S'-Vallier.

GGLXXXIV

M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS

DEPECHE TELEGRAPHIQUE

Nancy, le IJ mars 1873, 10 h. 22' m.

Gomme complément à ma lettre d'hier matin*, que vous devez avoir ce matin, je vous envoie par la poste d'aujourd'hui un billet intime, mais important, de M. de Manteuffel qui atteste, sur la foi d'un télégramme de M. de Bismarck, l'absence de toute arrière-pensée des Allemands sur Belfort.

S^-V ALLIER

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