Voir cccxLix
M. LE COMTE DE SAINT- VALLIER A M. DE RÉMUSAT
Nancy, le 17 avril 1873, 4 h. 6' s.
N'ayant pas de chiffre avec le ministre de la Guerre, je prie Votre Excellence de vouloir bien lui faire savoir le plus tôt possible que M. le général de Manteuffel et moi venons de signer la convention spéciale relative à Verdun et à la route d'étapes. J'ai obtenu dans une dernière conférence les modifications que je réclamais : abandon de la demande d'un champ de manœuvres et d'une butte de tir à Gonflans; réduction à un chiffre de vingt ou vingt-cinq hommes du détachement qui doit occuper cette localité; définition exacte des cas déterminés dans lesquels les troupes allemandes pourront parcourir les zones neutres.
Dois-je envoyer l'instrument de la convention à Votre Excellence ou à M. le ministre de la Guerre qu'elle concerne plus spécialement?
S'^-Vallier.
CGGLII
M. THIERS A M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON
DEPECHE TELEGRAPHIQUE
Paris, le 13 mai 1873.
Mon cher Monsieur de Gont\ut,
Je suis si occupé en ce moment que je n'ai pu répondre que ce matin à votre dépèche n° 50, relative aux ouvertures confidentielles touchant les modes de nos paiements qui, à force d'être rapides et ponctuels, gênent ceux qui les reçoivent. L'ouverture qu'on vous a faite est à la fois vague et indirecte, et pour qu'on y attachât quelque importance, il faudrait engager les intermédiaires à être plus clairs. Tâchez donc de les faire s'expliquer.
Nous venons d'effectuer intégralement le paiement de mai, ce qui complète le quatrième milliard. Sur le cinquième, nous avons en Allemagne cinq cent soixante millions de traites, échues ou à échoir, plus soixante millions "en métal, total six cents millions. Donc les paiements de juin et juillet sont assurés en excellent papier, qui n'est à aucun degré papier de circulation. Les versements de l'emprunt nous fourniront quatre
cents millions au moins, et le cinquième milliard sera ainsi versé aux époques déterminées, sans aucun recours à la Banque de France. Nous sommes par conséquent fort à notre aise, et ce n'est pas par besoin que nous entrerions dans des arrangements nouveaux, mais pour quelques avantages qu'on pourrait nous offrir. Par exemple si Ton voulait recevoir nos traites (bien entendu avec garantie de notre part) et se charger de l'encaissement, cela nous serait bien commode et permettrait aux Prussiens de presser plus ou moins les rentrées. Si, de plus, on rendait l'évacuation de Verdun contemporaine de celle des quatre départements, on nous rendrait grand service, surtout par rapport aux circonstances actuelles qui sont difficiles. Nous pourrions offrir en retour et tout de suite une forte somme en or, telle que deux cents millions environ. Voilà quelques bases qu'il ne faudrait faire connaître qu'en cas d'ouvertures sérieuses et précises. Sur tout cela, il faut être réservé avec le Gouvernement prussien, et absolument secret avec tout le monde.
Tout à vous de cœur.
A. Thiers.
CCGLIII
M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER A M. THIERS
Nancy, le 13 mai 1873.
Monsieur le Préside>t,
Le baron de ManteufFel, ancien président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de Prusse sous le Roi Frédéric-Guillaume IV, signataire du traité de Paris en 1856, aujourd'hui chef de Fopposition contre M. de Bismarck dans la Chambre des Seigneurs, est venu à l'improviste passer quelques jours à Nancy, chez son cousin le général en chef. Celui-ci est assez contrarié de cette visite, qu'il n'a pu empêcher et qui l'expose à voir le prince de Bismarck repris de ses anciens sentiments de défiance contre lui; il a eu la précaution de prévenir le chancelier, dont il a reçu une réponse fort aimable.
L'ancien président du Conseil, que j'avais eu l'occasion de connaître autrefois, est venu me voir le lendemain de son arrivée, et m'a prié de le rappeler très particulièrement à votre bienveillant souvenir. Il m'a dit que vous l'avez reçu chez vous de la manière la plus aimable, lors d'un voyage qu'il a fait à Paris en 1862; depuis lors, vous lui avez rendu un grand service dont il vous gardera toujours un sentiment de vive reconnaissance. En 1871, après le rétablissement de la paix, son fils, officier dans la garde royale de Prusse, a été
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atteint du typhus tandis qu'il se trouvait dans la ville de Glermont. Venu de Berlin pour soigner le malade, il s'était adressé à vous pour obtenir qu'il fût laissé, jusqu'à son rétablissement, à la sous-préfecture où il avait été déposé mourant, et d'où le sous-préfet voulait le faire expulser; vous avez aussitôt donné des ordres qui ont évité un transport dont l'effet pouvait être fatal. Il est donc heureux de déclarer qu'il vous doit la guérison de son fils.
Cet ancien ministre, dans les entretiens que j'ai eus avec lui, s'est exprimé en termes amers sur M. de Bismarck; il m'a dit qu'il blâmait complètement la politique intérieure du chancelier et qu'il la regardait comme extrêmement dangereuse pour la Prusse; il voit dans la nouvelle organisation des Cercles, votée l'automne dernier et imposée par le prince, une porte largement ouverte à la révolution par la perte de l'influence et des privilèges de la noblesse et des grands propriétaires, aujourd'hui désarmés en face du socialisme progressant rapidement et recrutant, chaque jour, de nombreux adhérents. Il regarde les mesures rigoureuses récemment adoptées par le chancelier contre les évêques catholiques, contre les ordres religieux, comme une grave imprudence du Gouvernement, qui atteint et ébranle le sentiment religieux dans les masses, où sa conservation est la meilleure sauvegarde contre les entraînements des hommes de désordre. Suivant lui, les coups portés à l'Eglise catholique frappent en même temps l'Eglise protestante et habituent le peuple à oublier le respect salutaire qu'il professait pour le clergé.
Enfin M. de Manteufifel critique également sur beaucoup de points la politique étrangère du prince de Bismarck. Il m'a déclaré très nettement, à ce sujet, que lui et son parti n'avaient jamais hésité à désapprouver Fannexion de l'Alsace et de la Lorraine, véritable Vénétie attachée au flanc de l'Allemagne, foyer perpétuel de haine et de conspiration contre elle, ferment de guerres inévitables entre la France et l'Empire conquérant. J'ai tenu à le pousser sur ce terrain et à bien voir quelles étaient ses véritables idées; il a répondu à mes questions qu'après nos défaites, il croyait que l'intérêt de l'Allemagne aurait été de nous faire payer chèrement, comme elle l'a fait, notre provocation, en exigeant de nous l'effrayante indemnité que nous lui payons et qu'il ne trouve pas trop élevée; mais, en fait de territoire, il aurait voulu plus de modération. 11 fallait nous prendre Strasbourg et le Bas-Rhin, satisfaction nécessaire à donner aux revendications de l'opinion publique allemande; on pouvait y comprendre Colmar et ses environs; mais on devait, au point de vue politique, s'abstenir d'y joindre Metz et les autres pays essentiellement français que l'on ne parviendrait jamais à concilier; on devait également, au point de vue social et commercial, se garder de prendre Mulhouse dont l'industrie va jeter une profonde perturbation dans toute l'Allemagne.
En un mot, l'opinion de M. de Manteufï'el est que le Cabinet de Berlin aurait agi sagement en se montrant plus modéré, en n'annexant qu'une faible portion de territoire plus facile à assimiler et en se bornant à démanteler Metz et nos autres places fortes avec interdic-
tien pour nous de les relever. J'ai pensé, Monsieur le Président, que vous ne liriez pas sans intérêt ce résumé des opinions de Tun des chefs du parti réactionnaire et féodal prussien, ancien ministre et très écouté dans la Chambre des seigneurs.
M. le baron de ManteufFel doit quitter Nancy jeudi pour retourner à Berlin.
Le général, que j'ai vu tout à l'heure, m'a parlé longuement du résultat des élections d'avant-hier : « Le succès des radicaux, m'a-t-il dit, était prévu à Lyon, mais j'avais espéré que vous l'éviteriez dans la Haute- Vienne et surtout dans le Loir-et-Cher où vous aviez un candidat républicain modéré en face du radical. Je suis également frappé de l'immense majorité obtenue par les partisans du radicalisme, et non moins fâché de la victoire du bonapartisme; les uns et les autres sont des ennemis et des extrêmes. Je serais inquiet si je n'avais confiance dans l'énergie de M . Thiers ; mais croyez-moi, il faut agir; il n'y a plus de temps à perdre. «
Il est ensuite revenu sur les considérations qu'il m'avait déjà développées, il y a quelques jours, et que j'ai reproduites dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire le 6 de ce mois, et il a terminé par ces mots : « Puisse le danger, chaque jour plus menaçant, inspirer de la sagesse et du bon sens aux conservateurs de votre Assemblée, et déterminer votre Gouvernement à se montrer ferme et résolu dans la voie qu'il va sans doute adopter. »
CCGLIV
M. LE VICOMTE DE GONTAUT-BIRON A M. THIERS
Berlin, le 15 mai 1873.
Monsieur le Président,
Je vous remercie de votre dépêche chiffrée, du 13 courant ^ cinq heures cinquante-cinq du soir. J'espère vous avoir compris : les paiements du cinquième milliard tout entier sont assurés, soit en papier excellent que vous avez chez vos correspondants en Allemagne, soit en métal, soit enfin en versements de l'emprunt. Vous êtes ainsi parfaitement en mesure, et vous n'avez besoin d'aucune aide, pas même de l'aide de la Banque de France. Si donc l'Allemagne nous propose de nouveaux arrangements, vous êtes disposé à les accueillir à condition que nous en tirerions quelques avantages, par exemple si on consent à recevoir nos traites et à se charger de leur encaissement, ou si on consent à évacuer Verdun en même temps que les quatre départements; dans ce dernier cas, et pour augmenter les chances de réussite de cet arrangement, vous seriez disposé à donner de suite deux cents millions en or. Vous me recommandez du reste d' attendre des ouvertures précises, d'être très réservé avec le Gouvernement