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L'AUSTRALASIE ET L'ANGLETERRE

De tous les coloniaux anglais, les Australasiens, presque tous de sang britannique, sont les plus anglais. Peu d'entre eux, il est vrai, 12 p. 100 en Australie, sont nés dans le Royaume-Uni, mais la plupart y ont eu leurs parents ou leurs grands-parents. L'Angleterre est restée pour leur cœur la vieille patrie, la old country, la maison de famille, le home. Ils vivent comme dans la métropole, s isolent, chacun chez soi, dans les quartiers « résidentiels », parmi les fleurs, le chèvrefeuille et la vigne vierge, et, malgré les ardeurs de l'été australien, travaillent pendant l'après-midi, portent à l'occasion l'habit, le smoking et le haut-de-forme et se livrent avec passion au cricket, au foot-ball, au hockey, au polo, au golf et au canotage. Us lisent les magazines londoniens, offrent des chaires aux professeurs métropolitains et envoient de nombreux étudiants dans les universités anglaises. L'Australasien démocrate postule les décorations et les titres de la vieille Angleterre, ambitionne d'être chevalier ou Sir et d'avoir son nom suivi des lettres K. C. B., K. C. M. G. ou P. C. (chevalier commandeur du Bain ou de Saint-Michel et de Saint-Georges, ou membre, à titre honorifique d'ailleurs, du Conseil privé). Il est anglais jusqu'aux moelles et fier d'appartenir au plus grand empire qui ait jamais existé sous le soleil : le Brilish citizen regarde le reste du monde du même oeil que le ciuis romanus.

En dehors du sentiment, l'intérêt aussi rattache les colonies australiennes à la métropole. La moitié du commerce australien et les deux tiers du commerce néo-zélandais se font avec l'Angleterre et le plus souvent sur des vaisseaux anglais, les trois quarts pour l'Australie, la presque totalité pour la Nouvelle- Zélande. D'où l'octroi de tarifs préférentiels aux produits britanniques. L'Angleterre en outre fournit les capitaux sans lesquels des pays encore neufs végéteraient longtemps.

Les affaires ne vont pas sans la sécurité. Durant bien des années l'Australasic, confinée aux extrémités de l'univers, s'est isolée. Elle a aidé l'Angleterre, il est vrai : la Nouvelle-Galles au Soudan (1885), l'Australie en Chine (1900), toute l'Australasie au Transvaal (1899-1902) ; mais c'étaient des volontaires, peu nombreux (16 000 Australiens et 6 000 Néo-Zélandais au Transvaal) et attirés par une solde très élevée. A l'état normal, les États australasiens, surenchérissant sur le « splendide isolement » de la mère-patrie, étaient affectés de « l'insularité au carré », leur mentalité insulaire propre aggravanl la mentalité insulaire anglaise. En sécurité, croyaient-ils, sous la protection de la Providence

l'australasie.

anglaise, ils vivaient à l'écart du monde extérieur et se livraient aux expériences les plus hardies, haussant leurs rêves, d'ailleurs généreux, à travers les nuages, jusqu'au ciel. « Gouvernons sur les étoiles », disait le Premier australien, Mr. A. Deakin. La guerre russo-japonaise (1903-1904) fut pour eux une « leçon de choses1 ». Le Japon était alors l'allié du Royaume-Uni, mais les liens internationaux, on l'a bien vu, se dénouent un jour ou l'autre. En présence de grandes puissances impérialistes, États-Unis, Japon et Allemagne, ils ont compris que leur défense n'était pas sur leurs territoires, qu'ils n'étaient ni assez peuplés ni assez riches pour y pourvoir eux-mêmes, que l'Angleterre seule pouvait l'assurer et que leur intérêt était d'y collaborer. Le séparatisme de l'Australasie est une légende: pour elle, l'indépendance serait la perte de l'indépendance. On ne voulait pas verser une contribution en argent : on eût fait figure de sujets ; on entendait traiter en alliés ou associés. Australie et Nouvelle-Zélande organisèrent donc sur le modèle anglais des armées nationales, dont les cadres étaient pour partie instruits à l'École militaire australienne de Duntroon, et établirent en principe le service obligatoire ; l'Australie construisit même une flotte dont le port d'attache était la station navale de Sydney. Dans la Grande guerre, elles ont, sans y être obligées, collaboré loyalement avec l'Angleterre. L'Australie, en novembre 1918, avait sous les armes 331 814 soldats ; 55 585 avaient été tués, et les pertes en tués, blessés et disparus montaient à 63 p. 100 de l'effectif. Pour la Nouvelle- Zélande, on comptait à la fin de la guerre 112 223 soldats, 16 132 tués et un pourcentage de pertes de 50 p. 100. Les États du Pacifique ont accompli superbement leur devoir de solidarité, qui s'accordait d'ailleurs avec leur intérêt.

Mais, en dépit d'une collaboration étroite (fall partnership), l'Australasie diffère de l'Angleterre officielle qui dirige la politique britannique. Les jeunes générations n'ont pas connu la mère-patrie. Dans l'ensemble, les immigrants tirent leur origine des classes peu fortunées du Royaume-Uni, sont des démocrates, n'ont pas le culte de la tradition. Écossais et Irlandais sont nombreux : Écossais, absolus et radicaux, Irlandais, ardents, agités, indisciplinés, frondeurs. La différence avec la métropole s'accentue par l'insuffisance de l'immigration britannique. Le Transference Board de Londres, véritable ministère de l'émigration, ne peut suffire à sa tâche. Qui remplacera les Anglais ? Les Allemands, encore réservés, les Slaves, les Italiens ? Ceux-ci viennent déjà en nombre appréciable, soutenus par leurs compatriotes. Le visage anglo-saxon de l'Australasie tend peu à peu à s'estomper.

Situés aux antipodes de la Grande-Bretagne, les Dominions du Pacifique ont leurs intérêts propres, qu'ils soutiennent au besoin contre elle. Il y a un nationalisme australasien.

Sur le terrain commercial, ils s'adressent de plus en plus aux pays relative! ment voisins : au Japon, qui produit à bon marché, aux États-Unis, favorisés par une industrie ultra-moderne, adaptée à satisfaire aux besoins des pays neufs.

Sur le terrain politique, les États australasiens défendent avec âpreté leur prépondérance et leur avenir dans l'hémisphère Sud du Grand Océan, qu'ils considèrent comme un terrain de chasse réservée. En 1871. par crainte «.les États-Unis, ils ont poussé l'Angleterre hésitante à annexer les Fiji. A plusieurs reprises, ils sont entrés en conflit avec le gouvernement impérial. Ils l'ont blâmé d'avoir laissé occuper par d'autres la Nouvelle-Calédonie, les Hawaii et les Samoa.

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