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III. — LE DÉVELOPPEMENT GLACIAIRE

La région antarctique constitue un domaine de glaciation terrestre d'une étendue et d'une intensité uniques au monde. Comme l'observe Hobbs, il est exceptionnel, dans le Nord, que les glaciers revêtent intégralement tout le sol émergé ; même au Groenland, il existe généralement une marge libre considérable entre le bord du glacier et le rivage. Dans les terres antarctiques, non seulement — sauf exception insignifiante — toute la surface de terrain disponible est recouverte, mais les formations glaciaires fixes s'avancent loin en mer.

Cette glaciation extraordinaire s'explique bien moins par la rigueur des hivers et l'abondance des précipitations que par l'absence de toute saison d'été. Car, dès la bordure de l'Antarctide, dès les Orcades et les Shetland du Sud, les Balleny et peut-être dès l'île Bouvet, la limite des neiges s'abaisse jusqu'au niveau de la mer. Il en résulte que 1' « aire d'accumulation glaciaire s'abaisse également au niveau de la mer ou dans son voisinage immédiat ; on voit naître des formes glaciaires spécifiquement antarctiques, qui font défaut dans le monde boréal, tandis que certaines formes, propres au domaine d'ablation par fusion, disparaissent ou passent à l 'arrière-plan » (Nordenskjœld).

L'aspect extérieur même des glaciers s'en trouve modifié. La zone de glace vive, qui caractérise, à la fin de l'été, l'extrémité inférieure des glaciers en pays tempéré et au Groenland, n'existe pas ici. Jusqu'au bout, les glaciers gardent une surface couverte de neige, sauf dans certains districts très secs (terre Victoria) ou encore là où, comme dans la terre Guillaume II, le vent a assez de force pour dénuder la glace ferme. D'autre part, le rôle de la fusion semble secondaire dans le processus de la formation du névé ou de la glace : le passage de la neige à la glace bleue s'opère brusquement à une certaine profondeur, par l'effet du tassement et d'actions moléculaires mal élucidées. Les torrents, ruisselets, cascades et lacs superficiels sont d'une rareté assez grande pour que les observateurs s'en étonnent et en prennent note. Gourdon signale le silence qui règne au fond des grandes crevasses, au lieu du mugissement des eaux sous-glaciaires familier aux habitués des Alpes. Les surfaces rocheuses exposées au jour restent toujours insignifiantes: ce sont des nunataks faits de rochers abrupts, des escarpements verticaux ou presque, orientés de plein fouet au vent dominant et où la neige ne peut tenir, ou encore des îlots bas que balayent les vagues, parfois des plages minuscules comme le Ridley Beach du cap Adare (pl. LXI, C) ; elles n'ont jamais plus de quelques hectares et sont d'ordinaire occupées par les cités des pingouins d'Adélie.

Le problème de l'exposition au vent est très important pour l'aspect des montagnes englacées : chaque sommet présente un versant relativement dénudé, avec lequel contraste le versant opposé, enseveli sous d'énormes accumulations de neige (mont Terror, mont Gauss).

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L'Inlandsis et ses exutoires. — La surface entière du bouclier continental qui forme l'Antarctide de l'Est est occupée par une inlandsis dont la superficie, selon toute apparence, égale au moins celle de l'Europe. Comme au Groenland, elle n'est surmontée par des saillies rocheuses ou nunataks que sur son rebord. Sitôt qu'on s'avance quelque peu dans l'intérieur, tout accident de ce genre disparaît, et l'on n'a plus devant soi qu'une plaine de neige uniforme, sans autre relief que des ondulations n'excédant pas 20 à 25 mètres et des sillons de neige guillochés par le vent dont ils indiquent la direction et qu'on nomme sastrugis. Comme au Groenland, la pente du glacier est surtout raide sur sa bordure.

On n'a aucune idée de l'épaisseur que peut atteindre ce revêtement de névés. En tout cas, dans le voisinage des faîtes de la terre Victoria, elle ne saurait être grande et ne dépasse sans doute pas quelques centaines de mètres. L'altitude la plus haute observée (Shackleton) est de 3 000 mètres, comme au Groenland. Aussi la nappe de glace se trouve-t-elle plus ou moins endiguée par la muraille montagneuse de la terre Victoria, qui dépasse le plus souvent 3 000 mètres et parfois 4 000 ; l'écoulement vers l'Est s'en trouve fortement gêné, il ne peut s'opérer que par des brèches assez rares dispersées çà et là au long du front montagneux. Vers le Nord au contraire, c'est-à-dire en direction des rivages de l'océan Indien et de la mer de Weddell, il semble n'y avoir pas d'obstacle à l'expansion de la glace. Aussi l'inlandsis de ce côté s'en vient-elle directement franger le littoral.

La ligne de faîte du glacier, comme jadis en Scandinavie et aujourd'hui au Groenland, n'est pas en accord avec le relief du soubassement ; elle ne coïncide pas avec le faîte orographique. David, Scott et Shackleton l'ont trouvée, par delà les derniers nunataks, à plusieurs centaines de kilomètres à l'intérieur ; jusquelà, la surface de la glace continue à s'élever par larges terrasses étagées. Ce faîte glaciaire atteint 2 200 mètres à la hauteur du pôle magnétique, 2 300 mètres à l'Ouest du glacier Ferrar, 3 000 mètres par 88° latitude Sud, au Sud du glacier Beardmore. La position de ce faîte, par rapport à l'étendue d'ensemble du continent, est loin d'être centrale ; elle apparaît même extrêmement dissymétrique, en sorte que l'aire de déversement vers la terre Victoria demeure étroite et restreinte, tandis qu'elle affecte une immense largeur en direction des terres Adélie et Guillaume II. Le pôle lui-même, situé par 2 800 mètres, semble appartenir à ce dernier versant.

L'écoulement du trop-plein de la glace intérieure s'effectue au moyen de glaciers exutoires, dont les dimensions sont à la mesure de cette inlandsis géante et représentent des appareils auprès desquels les plus grands émissaires de l'inlandsis groenlandaise font figure de miniature. Pas plus qu'au Groenland, ces exutoires ne sont très nombreux. Sur le front de la terre Victoria, on n'en a guère compté qu'une dizaine pour une étendue de 2 000 kilomètres, et trois seulement ont été vus et étudiés de près. Tous s'encaissent entre de hautes pyramides rocheuses ; descendant de très haut, ils offrent des séries de paliers par endroits très crevassés. Par leur fonction, ils correspondent exactement aux glaciers émissaires du Groenland, tels que le Jakobshavn ou le Karajak, et, comme eux. ils sont caractérisés à leur tête, dans l'inlandsis, par une zone crevassée en forme d'amphithéâtre déprimé. Cependant ils se distinguent d'eux par leur beaucoup plus grande longueur au regard de leur largeur : aucun ne mesure moins de 90 à 100 kilomètres. En second lieu, leur surface est beaucoup plus uniforme : ils ne

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forment pas comme eux un chaos de séracs et de crevasses, car leur mouvement est infiniment plus lent : 1 m. 20 par mois pour le glacier Ferrar, 28 mètres en un mois pour le glacier Mackay. Ces chiffres ne sauraient se comparer aux 15 à 20 mètres par jour qui expriment la progression des grands exutoires du Groenland. Mais il est probable que le lit de ces appareils a été aménagé en une époque de plus grande épaisseur de l'inlandsis et de plus riche alimentation en névés. La transfluence glaciaire dont ils bénéficiaient paraît avoir diminué, en sorte que, dans leur stade actuel, ils témoignent d'une régression et même d'une décadence manifeste, dont le glacier Ferrar offre des symptômes particulièrement nets. On paraît s'être trop hâté d'en tirer la conclusion générale que la glaciation antarctique dans son ensemble serait en voie de recul et se caractériserait par une grande indolence. Ce jugement ne paraît même pas exact pour certains glaciers de la terre Victoria, tels que ceux qui alimentent la Barrière Drygalski, ou tels encore que le grand glacier Beardmore, qui détermine à son débouché dans la Barrière de Ross une zone de formidables crevasses, indice certain de sa forte progression.

Sur l'autre versant d'écoulement, le principal, nos connaissances sont encore assez peu avancées. Ici encore, les exutoires sont peu nombreux. Drygalski n'en avait pas aperçu un seul dans l'inlandsis de la terre Guillaume II, examinée par lui du haut du mont Gauss. Il en avait conclu par erreur que, dans cette région de relief modéré et sans accident, l'inlandsis s'avançait également à la fois sur tout son front et que le mouvement de 30 centimètres par jour, observé sur la bordure du glacier, pouvait bien mesurer sa progression moyenne. Mais Mawson et Wild ont découvert, depuis lors, une demi-douzaine de glaciers exutoires, de type nouveau, puisqu'ils correspondent à une zone de plaine. Ces glaciers des terres Adélie et de la Reine Mary sont des appareils plus vastes encore que le Ferrar et le Beardmore ; leur surface prodigieusement disloquée témoigne de leur activité, qu'atteste encore la progression de leur langue terminale jusque fort loin en mer. Mais il fut impossible de les traverser et a fortiori de mesurer leur marche.

Comme au Groenland, tous les observateurs insistent sur la rareté et le peu d'importance des formations morainiques. Les moraines supra-glaciaires sont courtes, étroites et de faible continuité ; les moraines terminales, comme celle du cap Denison, observée par Mawson, sont rares. On n'a rien trouvé, dans la terre Victoria, qui rappelle l'argile à blocaux d'Europe. Certains ont voulu en conclure que l'inlandsis exercerait, sur le sol qui la porte, plutôt une œuvre de conservation que d'érosion. Mais R. E. Priestley observe justement que les faits allégués proviennent de districts de glaciation en déclin, tels que le Ferrar ; que les roches de la terre Victoria se prêtent mal à la formation d'argiles et que, au surplus, presque tout le sol est encore aujourd'hui garni de glace, en sorte que les produits de l'érosion ne peuvent se trouver que sous la mer. En fait, le fond de la mer de Ross est revêtu d'une argile jaunâtre, mélangée de blocs et de graviers, qui pourrait bien former l'équivalent du fameux Ml ou argile à blocaux. D'ailleurs la réalité de l'érosion glaciaire est attestée par certains icebergs retournés, dont la base apparaît tellement chargée de débris et souillée de boue qu'on les a parfois confondus avec des îles.

Calottes et glaciers locaux. Piedmont-glaciers. - - Tout le revêtement glaciaire antarctique ne relève pas de l'inlandsis centrale. Dans l'Antarctide

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américaine particulièrement, le nom d'inlandsis, impliquant une haute plaine de neige uniforme, de surface convexe, sans nul accident rocheux, ne saurait convenir. Ici le corps de la terre de Graham et les archipels voisins sont partout surmontés d'étroites chaînes, d'arêtes découpées, de pics aigus, que les névés n'ont pas pu recouvrir entièrement et qui prononcent de vigoureuses saillies (pl. LIX, A) ; seules les dépressions intermédiaires ont été plus ou moins ensevelies. En un mot, la couverture glaciaire, suffisante pour revêtir le sol d'une couche presque continue, reste assez mince pour que les grands traits du relief persistent. Ce type glaciaire n'est pas inconnu dans le Nord ; il répond assez bien, avec un degré d'intensité de plus, à l'aspect de l'île occidentale du Spitzberg. Les Anglais l'ont appelé highland ice, Nordenskjœld a proposé Hochlandeis du type Spitzberg. On a également suggéré l'expression de « glaciation en manteau ». Çà et là, des glaciers de vallée servent de déversoir aux névés intérieurs ; ils finissent en général à la mer, mais n'y prononcent pas d'avancées.

Les divers grands massifs littoraux et les avant-monts de la terre Victoria, eux aussi, nourrissent de nombreux glaciers locaux. Un bon exemple est la baie Robertson, fermée à l'Est par le promontoire digitiforme du cap Adare : non moins de treize glaciers y remplissent les ravins locaux et y débouchent en mer, quelques-uns par une courte avancée triangulaire. Tous se distinguent par l'exiguïté de leur bassin supérieur d'alimentation au regard de leur extrémité. D'autre part, sur les petites îles côtières se développent souvent de menues calottes de glace très caractéristiques par leur épaisseur et par leur forme en dos de tortue (pl. LXIV, B).

Enfin partout, sur le front de mer, une formation extrêmement caractéristique de l'Antarctide borde uniformément et masque le rivage rocheux : c'est une falaise de glace haute de 20 à 30 mètres, tranchée abruptement et qui baigne son pied en mer. En arrière, elle s'adosse, sur quelques centaines de mètres. 2 à 3 kilomètres au plus, aux versants du continent ou des grandes îles. Ferrar a attribué à cette formation presque universelle le nom de piedmont-glacier. Elle marque d'ailleurs des stades de développement inégaux. Là où la neige est franchement en excès, comme dans l'Antarctide américaine, elle est extrêmement haute et puissante. Sous le climat plus sec de la terre Victoria, elle semble plus basse et plus ravinée. C'est la falaise glaciaire de piedmont qui rend à peu près inaccessibles les rivages antarctiques ; c'est elle qui explique qu'au long des côtes de Graham, Charcot n'ait découvert que deux havres sortables, et que Larsen n'ait pas réussi, tout le long du littoral de Victoria, à trouver un seul port utilisable pour les opérations de la pêche à la baleine.

Formations glaciaires flottantes. Barrières de glace. — Aussi haut qu'on remonte dans l'histoire de la découverte antarctique, on trouve la mention de « barrières de glace » arrêtant la progression des navires. Cook, Biscoe. Dumont d'Urville en ont signalé des exemples ; Wilkes et Balleny confondirent certaines de ces murailles avec la terre. Enfin Ross excita la surprise universelle en annonçant qu'il avait longé l'une d'elles sur près de 800 kilomètres. Cette grande barrière de la terre Victoria resta longtemps une énigme. La plupart l'interprétèrent comme un front d'inlandsis d'une largeur exceptionnelle, reposant sur le fond de la mer de Ross. Alb. Heim crut y voir une dalle géante de glace de mer, régulièrement épaissie au cours d'une évolution séculaire. C'est seule-

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ment depuis l'expédition de la Discovery qu'on sait qu'il s'agit d'une sorte de terrasse flottante surtout formée de neige. Diverses autres explorations ont démontré qu'on ne se trouve pas en présence d'une formation particulière, mais d'un phénomène général. Il est aujourd'hui avéré qu'au vrai rivage continental s'annexe, sur nombre de points, une sorte de faux rivage glaciaire, une côte postiche et d'ailleurs instable, qui en augmente singulièrement l'étendue. Il y a des distinctions à faire parmi ces formations. D'abord l'inlandsis elle-

143° E Gr. 145° 147° 149° 151°

Fig. 67. — Deux spécimens gigantesques de langues glaciaires flottantes : les glaciers de Ninnis et de

Mertz, d'après D. Mawson.

1, Courbes de niveau ; 2, Saillies rocheuses. — Échelle, 1 : 3 000 000.

même, formée de glace bleue et crevassée, telle que l'a vue Drygalski, s'avance sans doute parfois en mer jusqu'à devenir flottante. Mais aucune observation n'en a encore donné la preuve certaine. Ensuite, certains glaciers de vallée deviennent flottants à leur extrémité inférieure, et quelques-uns, particulièrement bien alimentés, projettent leur langue terminale plus ou moins loin en mer. On en connaît aujourd'hui une dizaine d'exemples de toutes dimensions, sur le littoral de la terre Victoria. Un spécimen exigu, mais caractéristique, est la glacier tongue (langue glaciaire) de l'Erebus, longue épine rectiligne de glace, large de moins de 2 kilomètres et longue de 14, qui s'avance dans le détroit de Mac Murdo (fig. 70, p. 339). En mars 1911, son extrémité se détacha, et un radeau de 5 kilomètres partit à la dérive. Du même type sont la langue du glacier Mackay dans Granité Harbour (12 km. sur 3) et les longs promontoires flottants de la Barrière Nordenskjœld (37 km.) é1 de la Barrière Drygalski (64 km.). Mais les plus grands exemplaires connus de ce phénomène sont actuellement les glaciers Mertz et Ninnis de fa terre Adélie, qui s'avancenl en nier de 80 et

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140 kilomètres ; leur langue terminale, en forme de spatule, décrit vers le large une courbure circulaire parfaite (fig. 67). Ces glaciers flottants gardent jusqu'au bout une surface crevassée qui en rend la traversée difficile. Ferrar a proposé pour ces glaciers le nom de « piedmonts flottants », mais celui de « langues glaciaires flottantes » leur convient évidemment beaucoup mieux.

D'une autre nature et surtout d'un tout autre ordre de grandeur sont les barrières proprement dites1. Vues de la mer, elles se présentent comme des murailles d'une étonnante régularité, dont la hauteur moyenne varie de 20 à 50 mètres, parfois davantage, souvent beaucoup moins. Le front de la Barrière de Ross oscille entre un maximum de 84 mètres et un minimum de 3 mètres. Cette paroi abruptè tranche verticalement des couches régulières de neige bien stratifiées. La surface supérieure forme une plaine de neige uniforme, sans crevasses, d'une altitude toujours égale, que diversifient seulement de faibles ondulations imperceptibles à l'œil et des sastrugis; cet aspect persiste sans changement sur des centaines de kilomètres parfois. La Barrière de Ross (fig. 69) offre une superficie d'au moins 500 000 kilomètres carrés ; la Westeis de la terre Guillaume Ha été évaluée par Drygalski à 6 000 kilomètres carrés ; la Barrière Shackleton (fig. 71) en aurait, selon Wild, plusieurs dizaines de mille ; la Barrière du Roi Oscar, découverte par Nordenskjœld, au moins 10 000 (pl. LXI, A et B).

Une seule de ces terrasses a été étudiée avec une certaine précision : la Barrière de Ross (fig. 68). Scott en a démontré par des arguments décisifs le caractère flottant. Il a constaté qu'elle s'élevait et s'abaissait avec la marée ; que sa tranche frontale surmonte des fonds de 450 à 750 mètres, alors que l'épaisseur totale de la terrasse ne saurait dépasser nulle part 350 mètres ; il a fait observer que son altitude toujours constante, 52 mètres, ne saurait s'expliquer si l'appareil reposait sur le sol ; enfin il a relevé, au contact entre la Barrière et son cadre continental, des réseaux de crevasses gigantesques qui semblent correspondre à une ligne de rupture causée par la marée.

On n'a jamais assisté à un vêlage de la Barrière de Ross. Mais assurément de vastes pans s'en détachent de temps à autre. En soixante ans, de 1842 à 1902, elle avait perdu dans son ensemble environ 50 kilomètres ; à elle seule, la partie orientale, sur un front de non moins de 6 degrés de longitude, avait reculé d'environ 110 kilomètres carrés. Il est d'ailleurs évident que des barrières entières sont susceptibles de partir à la dérive. C'est ce qui explique qu'on n'ait retrouvé que la mer libre ou la banquise ordinaire sur l'emplacement des terres Sabrina et Termination, de la côte Clarie et de presque toutes les terres de Wilkes.

La répartition des barrières semble dépendre d'un ensemble de facteurs où la latitude et la topographie n'ont pas un moindre rôle que le climat. Dans l'Antarctide américaine, il n'y en a pas trace au Nord de 65° latitude à l'Est et de 68° à l'Ouest. C'est que le climat n'est sans doute pas assez rigoureux. Au contraire, une barrière rend inaccessible la terre Alexandre Ier, et Wilkins a montré que

1. Nous maintenons ce vieux terme de « barrière », le plus ancien et qui continue à être employé par beaucoup d'auteurs. Pour des raisons de structure et d'établissement topographique, on a proposé d'autres noms plus rationnels. En Allemagne, on se sert communément de l'expression Schelfeis, • glace de[socle », qui exprime bien la connexion de ces terrasses avec le socle continental qu'elles surmontent. Hobbs a forgé l'expression marginal shelf ice, i glace marginale de socle ». Mais ces expressions complexes ne mettent pas en lumière le caractère tabulaire de ces formations, qui est leur trait le plus frappant. En fait, on ne peut se flatter d'inventer un nom qui soit une définition complète ; il suffit qu'un des caractères saillants de l'objet soit représenté. Or le mot de « barrières » définit une des plus saisissantes particularités de ces murailles pour un navire qui les rencontre en venant du large, et, une fois dûment expliqué, il ne saurait prêter à aucune équivoque.

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le flanc Ouest de la mer de Weddell est frangé de terrasses de ce genre, de 71° à 65° de latitude. Et il est assez caractéristique que la plus vaste barrière connue occupe le fond de la mer de Ross, c'est-à-dire de la baie qui échancre le continent jusqu'au voisinage du pôle, de 78° à 85°. D'autre part, les barrières semblent se constituer de préférence à la faveur d'îles situées en avant du rivage et qui leur assurent un point d'appui. Il en est ainsi pour les barrières Shackleton et du Roi Oscar, et il se peut qu'il existe aussi des points d'appui fixes sous la Barrière de Ross : on y a constaté deux baies, la baie des Baleines et le Discovery Inlet, dont la position n'a pas varié sensiblement depuis 1841.

Enfin, les barrières résultent sans doute de la confluence de grands exutoires qui leur servent d'armature ; dans l'intervalle qui sépare leurs extrémités, il se

Ouest Est

II© '<\ Cap Crozier Ross

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563T 671" Granod.orite

Largeur totale : 725 kilomètres

Fig. 68. — Coupe Ouest-Est de la Barrière de Ross, d'après T. W. E. David.

En hachures, épaisseur de la Barrière, en supposant la densité de la glace par rapport à l'eau de mer au chiffre de 8 : 1

en pointillé, en supposant celle densité à 9 : 1.

forme de la glace de mer qui se recouvre de neige. Le tout est nivelé par les blizzards. Vers leur bordure extérieure, la surcharge de neige devient telle que le soubassement de glace terrestre ou marine se trouve profondément déprimé, puis fondu sans doute par l'action des courants, en sorte que le front finit par n'être plus composé que de neige.

Quoi qu'il en soit, c'est là un des phénomènes les plus caractéristiques et les plus importants de la nature antarctique. Tout laisse croire qu'il en existe d'autres vers la terre Enderby jusqu'à la terre de Coats, et la haute latitude du littoral pacifique inconnu y paraît garantir la certitude d'un développement grandiose de ces formations. Nordenskjœld en évaluait récemment l'étendue totale à 1 million de kilomètres carrés. Si l'on songe que le développement côtier du continent dépasse 22 500 kilomètres, sur lesquels les trois cinquièmes nous restent inconnus, on peut trouver que ce chiffre est un minimum.

Les icebergs. — Tous les fronts glaciaires flottants — inlandsis, langues glaciaires, barrières de neige — sont susceptibles, par rupture, de donner naissance à des icebergs. De là, l'abondance prodigieuse de ce type de glaces (lottantes dans les mers australes. Le monde boréal ne connaît rien de pareil. Le Groenland seul y fournit des icebergs typiques et encore seulement sur des sections assez restreintes de son littoral.

Suivant leur origine, il y a différentes sortes d'icebergs. Ceux qui proviennent des langues glaciaires et des glaciers de vallée sont formés d'une glace plus dure, plus accidentée et crevassée. Ce sont aussi les seuls qui soient parfois chargés de débris rocheux, et dont la base, quand ils se retournent, apparaisse constituée de strates caillouteuses appartenant à la moraine de fond.

Géoghaphiiî universelle. — Océanie. Régions polaires australes. 42

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Mais les plus nombreux de beaucoup dérivent des barrières de neige ; leurs parois, lisses comme un mur, consistent en couches régulières de neige, parfaitement pures de tout dépôt terrigène. Aussi a-t-on justement proposé pour les désigner le nom de snowbergs (montagnes de neige).

Les premiers, plus denses, s'enfoncent davantage dans l'eau ; c'est à eux que s'applique le rapport de 1 à 5 et de 1 à 6 entre la partie visible et la masse immergée. Pour les snowbergs, ce rapport peut n'être que de 1 à 3.

Étant donnée l'énorme prépondérance des snowbergs, on s'explique sans peine la forme si régulière de la majorité de ces montagnes de glace, leur surface tabulaire unie, leurs parois abruptes et d'un blanc éblouissant, leur forme de dé, de coffre ou de planche, leur hauteur, qui reste égale à celle des terrasses natales, c'est-à-dire de 20 à 50 mètres (pl. LVII, C). Les icebergs de plus de 50 mètres sont l'exception. On a d'ailleurs fortement exagéré la hauteur et l'épaisseur totales des icebergs ; on a parlé de 100, de 200 mètres et davantage pour la première, de 700 à 800 mètres pour la seconde. Il est plus facile d'alléguer de tels chiffres que de les prouver.

En fait, un iceberg ordinaire a de 150 à 250 mètres d'épaisseur, 30 à 45 mètres de haut, et un demi-kilomètre de long. Ce sont les blocs de ce type qui dominent de beaucoup parmi les flottes de plusieurs centaines à la fois qui parsèment souvent l'horizon. De temps à autre, on note cependant d'extraordinaires colosses, au moins par leurs dimensions horizontales. Wild a signalé un iceberg, échoué non loin de sa station d'hivernage, qui mesurait 38 kilomètres. UAurora, en janvier 1912, avait remarqué une muraille de glace de 12 à 30 mètres de haut, qui s'étendait sur 70 kilomètres. Un an plus tard, on fut surpris de la retrouver à 50 milles plus à l'Ouest. Ce n'était qu'un iceberg. Enfin, en janvier 1927, divers navires ont aperçu, au Sud des Orcades du Sud, deux masses offrant les dimensions presque incroyables, l'une, de 45 mètres de haut et 55 kilomètres de long, l'autre, de 30 à 40 mètres et de 160 kilomètres.

Une fois détachés, ces colosses restent souvent échoués au voisinage des barrières ou de l'inlandsis ; peu à peu leurs formes s'émoussent par l'érosion atmosphérique (pl. LVIII, A). C'est sans doute le cas des « icebergs bleus » issus de l'inlandsis de la terre Guillaume II et décrits par Drygalski. Certaines côtes sont précédées d'amas formidables et serrés d'icebergs ainsi immobilisés : tel le front de la terre Édouard VIL D'autres sections du littoral, comme la terre Victoria, en produisent fort peu et restent relativement libres.

Quand ils sont à flot, les icebergs suivent le sort du reste de la banquise : par longues rangées, ils se dirigent vers l'Ouest et le Nord-Ouest et finissent par entrer dans la grande dérive subantarctique qui les ramène vers l'Est. A mesure qu'ils avancent dans des eaux moins froides, ils se disloquent, se désagrègent, chavirent, changent de centre de gravité et perdent la régularité de leurs formes : leurs flancs sont sillonnés de rainures marquant les niveaux successifs de leur flottaison, la houle creuse à leur pied des cavernes, des grottes, des portiques. Les savants du Challenger en ont dessiné qui évoquaient l'idée d'un pont à plusieurs arches, d'un château fort crénelé, d'un groupe de pyramides géométriques. A ce stade, si la lumière s'y prête, un iceberg constitue souvent une apparition merveilleuse et féerique.

Leur abondance dans le pack a parfois de quoi confondre fesprit. Le 26 janvier 1773, Cook en comptait 186 du haut des mâts de son vaisseau ; de Gerlaehe.

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en février 1898, en a dénombré 320 à la fois, et, en janvier 1908, Shackleton naviguait toute une matinée dans les avenues d'une « véritable Venise de glace », parmi une assemblée de blocs de 25 à 45 mètres, répartis sur 80 milles marins.

Les icebergs doivent à leur énorme épaisseur et aux basses températures des mers qu'ils sillonnent une survie beaucoup plus longue que les glaces ordinaires du pack ; aussi certains parviennent-ils jusqu'à 10 ou 15 degrés de latitude plus au Nord que la limite normale de la banquise, ce qui rend dangereuses les routes de navigation les plus méridionales et empêche de les suivre en dépit de leur brièveté: dans ces mers brumeuses et souvent démontées, une collision est toujours à craindre. Dans le Sud de l'Atlantique et de l'océan Indien, il n'est pas rare que des icebergs franchissent le 40e parallèle.

Les débâcles qui libèrent les icebergs sont extrêmement irrégulières. Des années se passent sans qu'on en rencontre dans les mers subantarctiques, puis, soudainement, ils affluent par milliers et milliers à la fois. C'est durant ces périodes de paroxysme qu'on relate surtout la fréquence de masses phénoménales comme celles que nous citions plus haut. Ainsi, entre 1848 et 1854, les routes entre le Cap et l'Australie étaient restées à peu près libres. Mais, à la fin de 1854, commença un afflux prodigieux qui se prolongea durant toute l'année 1855. De même, après douze années de trêve, il se produisit coup sur coup, entre avril 1892 et janvier 1894, trois gigantesques débâcles. On a invoqué, pour expliquer ces venues extraordinaires d'icebergs, l'intervention possible de commotions sismiques ou volcaniques. Cette hypothèse ne paraît pas nécessaire. Il est clair que toute oscillation positive du régime glaciaire antarctique, ou même la simple poussée normale des fronts d'inlandsis ou de glaciers, doive tendre à détacher les barrières collées à la côte et à bousculer les amas d'icebergs échoués. Qu'on y joigne l'effet simultané de tempêtes ou de marées exceptionnelles, et l'on conçoit que de brusques et énormes débâcles puissent se déchaîner.

Ancienne extension glaciaire et stade actuel. — Si formidable que nous paraisse la glaciation antarctique, elle a été beaucoup plus considérable dans un passé peu éloigné. C'est là un fait aujourd'hui établi par de multiples preuves. Arçtowski avait déjà remarqué que le détroit marin de la Belgica ou de Gerlache, pourtant large de 15 kilomètres et profond de 600 mètres, avait jadis servi de lit à un grand glacier. Au mont Gauss, des blocs erratiques épars sur le sommet témoignent que l'inlandsis était montée jusque-là. Dans la terre Victoria, on n'a que l'embarras du choix entre les faits accumulés par Scott, Ferrar, David et Shackleton. Sur les flancs basaltiques de l'Erebus, des moraines de blocs cristallins font pendant, à 330 mètres, à des blocs de kényte et de basalte dispersés sur les mamelons de granité du Granité Harbour. Au mont Larsen, sur les parois du glacier Ferrar ou du glacier Mackay, on a observé des cannelures et des moutonnements à des altitudes de 900 à 1 200 mètres plus hautes que le niveau des glaciers actuels. Même au glacier Beardmore, par 85° 5' de latitude, des blocs erratiques prouvent que le nunatak Hope, à 600 mètres au-dessus du courant actuel, avait été submergé. La mer de Ross, selon Scott, fut jadis occupée par une barrière s'ôtendant jusqu'au cap Adare. Enfin, l'inlandsis elle-même a évidemment diminué d'épaisseur, comme en témoigne le régime moribond actuel du gigantesque glacier Ferrar.

Le monde antarctique n donc connu, comme le reste du Globe, un paroxysme

RÉGIONS POLAIRES AUSTRALES

glaciaire. Mais la glaciation actuelle nous semble déjà un maximum malaisé à dépasser. On se trouve donc embarrassé pour expliquer, et cet apogée, et la régression qui l'a suivi. Tombait-il alors plus de neige ; faisait-il plus froid ; le régime des pressions était-il différent, et par suite le vent, agent actuel très actif de déblaiement de la neige, soufflait-il moins fort ? Telles sont les trois questions que l'on se pose et que l'on discute. Il n'y a pour le moment aucun moyen de les trancher.

On peut se demander si cette régression persiste encore aujourd'hui. On l'a affirmé catégoriquement, en invoquant la disparition d'un certain nombre de barrières, l'état de stagnation général des grands exutoires, et surtout le recul de la Barrière de Ross depuis 1841. En somme, on regardait les barrières comme des survivances d'une ère glaciaire plus intense, en voie d'extinction plus ou moins rapide. Mais des faits nouveaux laissent croire que l'affirmation du recul glaciaire antarctique à l'heure actuelle est prématurée. On a découvert dans les terres de Wilkes des appareils certainement très actifs. Surtout la Barrière de Ross a cessé de reculer depuis 1904. L'expédition de Scott (Terra Nova) en 1911-1912, celle de Shackleton, en 1914-1916, l'ont trouvée en état de vigoureuse progression. On savait déjà, par une expérience fortuite, qu'au tournant du promontoire Minna, elle avait avancé de 550 mètres par an entre 1902 et 1908. Mais les relevés soigneux de la Terra Nova ont prouvé qu'en une dizaine d'années toute la partie centrale du front, sur une largeur de près de 200 kilomètres, avait progressé de 3 à 4 mètres par jour. Sans avoir récupéré les positions fixées par Ross, la Barrière, en 1912, sur une partie notable de sa tranche, avait regagné en dix ans de 10 à 16 kilomètres. D'autre part, Mawson estime que la grande moraine terminale du cap Denison atteste un état déjà assez ancien de stabilité de l'inlandsis. Et l'étude minutieuse du glacier de Snow Hill a convaincu Nordenskjœld qu'il n'a subi aucun recul dans les dernières décades. Il faut donc suspendre son jugement. Il se peut que l'énorme recul de la glaciation, signalé partout dans l'Antarctide, soit un phénomène révolu, remontant peut-être au Quaternaire, comme ailleurs. Le stade actuel ne serait autre chose qu'une période d'équilibre relatif qu'accompagnent des oscillations, c'est-à-dire des phases successives d'avancées et de reculs. Les pertes subies par la Barrière de Ross depuis 1841 jusqu'en 1901 peuvent après tout se paralléliser avec le recul des glaciers des Alpes et avec celui du glacier de Jakobshavn (Groenland) qui a perdu 11 milles entre 1850 et 1900. Enfin, si certaines barrières disparaissent, rien ne dit qu'il ne s'en forme pas ailleurs de nouvelles.

La vie sur le continent antarctique. — Le continent antarctique est probablement le domaine du Globe le plus hostile à la vie. L'intérieur en est aujourd'hui absolument désert. Seuls des phoques se retirent parfois loin des côtes pour y mourir ou pour se guérir des blessures infligées par l'orque. On a parfois aussi rencontré des mouettes et des pétrels jusqu'à 300 kilomètres de la mer. Ce vide absolu contraste avec la vie végétale, sans doute abondante, qui y prospérait dans les anciens âges géologiques. Aujourd'hui toute la vie reste bornée à une étroite frange au long de la côte.

La végétation est d'une pauvreté extraordinaire, qui ne s'explique que par sa totale destruction lors du paroxysme glaciaire quaternaire et par la difficulté du repeuplement à cause de la situation isolée du continent. D'autre part, la

LES TERRES ANTARCTIQUES

rigueur de l'été et la brièveté de la période végétative, la violence et la fréquence du vent, l'insignifiance des espaces libres de neige, et aussi le pullulement, là où le sol affleure, de myriades de pingouins qui piétinent et souillent tous les espaces disponibles, ce sont là autant de facteurs qui se conjurent pour réduire la vie végétale à l'insignifiance. Alors qu'en 1902 J. G. Andersson comptait 900 phanérogames dans l'ensemble des régions arctiques, on n'en a jamais découvert que deux dans le domaine antarctique tout entier, et encore sur les rivages de l'Antarctide américaine où s'atténuent quelque peu les traits de la nature antarctique. La végétation se réduit en somme à des mousses et à des lichens, qui ne s'unissent d'ailleurs jamais de façon assez cohérente pour former une toundra et qu'on ne rencontre qu'en touffes éparses aux rares endroits favorables. Cependant on en a trouvé partout, parfois même jusqu'à 500 ou 600 mètres, jusque dans l'âpre terre Adélie, jusque sur les nunataks de la terre Edouard VII, jusque dans les parages glacials de la chaîne de la Société Royale. Dans ces régions inhospitalières, le seul indice de la vie difficile qu'elles mènent est la diminution du nombre des espèces et les marques de rabougrissement et de dégénérescence qu'atteste leur structure.

Quant à la faune terrestre, elle est bornée à quelques minuscules insectes, une mouche sans ailes, un poduride ou insecte sauteur, des collemboles, d'intérêt géographique à peu près nul. En fait, les solitudes du littoral antarctique ne sont animées que par une faune vivant de la mer. Sous les dalles minces de la banquise riveraine, la même richesse de vie animale s'observe en été que sous la banquise du large. Par contre, en hiver, l'abondance du plankton paraît diminuer considérablement, et avec elle le nombre des poissons, crustacés et céphalopodes. Aussi toute la faune supérieure a-t-elle des habitudes très générales de migration et déserte les abords de la terre en automne. Le phoque de Weddell lui-même (Leptonychotes Weddelli), l'hôte le plus volontiers sédentaire de ces côtes, le plus universellement répandu et qu'on rencontre par bandes nombreuses en été, se raréfie en hiver. Quelques individus seulement se maintiennent sous les glaces littorales durant les grands froids, utilisant pour respirer les trous de la glace. Cependant l'animal qui représente l'adaptation la plus complète et la plus singulière aux froids intenses de l'Antarctide n'est pas un phoque, mais un oiseau, le pingouin impérial ou de Forster (Aptenodytes Forsteri). Ce superbe oiseau, au brillant plumage, haut d'un mètre et pesant de 35 à 40 kilogrammes, a pour habitat exclusif la glace et la mer. Il se rassemble, pour couver, en grandes colonies sur les points fixes de la banquise, près des côtes, au cœur de l'hiver et de la nuit polaire, entre juillet et septembre : il maintient ses œufs et ses petits au chaud en les plaçant sur ses pieds et en les recouvrant d'un repli de son abdomen. Dès octobre, les jeunes sont élevés, et toute la colonie prend place sur les premiers glaçons que détache la débâcle printanière, pour aller passer l'été dans la banquise du large. On n'en a jamais observé que deux rookeries ou lieux de ponte : l'une, découverte par E. A. Wilson, sur la banquise voisine du cap Crozier au pied de la Barrière de Ross; l'autre, plus importante, a été signalée par Wild à l'îlot Haswell, dans la terre de la Reine Mary. Le pingouin impérial ne hante que les parties les plus glaciales du continent.

En été, les rivages antarctiques s'animent. Léopards de mer, phoques de Ross et parfois même éléphants de mer, orques, mégaptères et baleines bleues arrivent et profitent de la renaissance de vie qui se manifeste dans les eaux

marines. Parmi les oiseaux, les rapaces viennent nicher en grand nombre sur les saillies et îlots rocheux : pétrels des neiges, grand pétrel, pétrel de Wilson, mouette skua ou Megalestris. Mais en cette saison l'être qui donne sa touche spéciale au paysage antarctique est le petit pingouin d'Adélie (Pygoscelis Adeliae). Espèce endurante, courageuse et batailleuse, il pullule par millions surtout le pourtour du continent. A la différence de son congénère le pingouin impérial, il ne peut établir ses nids, faits de petites pierres patiemment amassées, que sur des espaces libres de neige et qui lui soient accessibles en sautant hors de l'eau. Ces lieux sont rares, ils correspondent à des plages ou à des versants relativement abordables et chauds, que les oiseaux connaissent et où ils reviennent chaque année. En octobre, ils arrivent et se bâtissent leur cité, peuplée souvent de plusieurs centaines de milliers de têtes. Us n'ont guère d'autres ennemis que la mouette skua, qui pille leurs nids, et le léopard de mer, qui les attaque dans l'eau lorsqu'ils sont en quête des Eaphausia dont ils se nourrissent. Leur étrange allure maladroite et affairée, les détails pittoresques, presque humains, de leur vie sociale, leurs batailles mutuelles, leur politesse réciproque parfois, leurs jeux, la discipline qu'ils imposent à leurs petits, tout cela nous est devenu familier par les descriptions de multiples explorateurs. L'ensemble de leurs caractères sociaux atteste évidemment une évolution déjà ancienne au sein d'une nature très rude, d'où l'homme était absent. En mars, une fois leurs petits capables de se suffire, tous s'alignent sur le rivage, et repartent pour la banquise du large (pl. LIX, A et B ; LX, C, D et E).

BIBLIOGRAPHIE

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Climat et glaciation. — Le plus important ouvrage qu'ait suscité le climat antarctique est le mémoire de G. C. Simpson, British Antarctic Expédition, 1910-1913, Meteorology, 2 vol., Calcutta. 1919, résumé par Th. Hesselberg, dans les Geografiska Annaler de Stockholm (1922, p. 77-98), et par J. Rouch (La Géographie, XXXVI, 1921, p. 464-488). — H. Mohn a mis en œuvre les résultats météorologiques d'Amundsen (Christiana, 1915). Voir aussi "W. H. Hobbs, The Rôle of the glacial Anticyclone in the air circulation of the Globe (Proceedings American Philosophical Society, LIV, 1915, p. 1S7-225), et W. Meinardus, Aufgaben und Problème der meteorologischen Forschung in der Antarktis (Geogr. Zeitschrift, 1914, p. 18-34). — • Sur la glaciation: W. H. Hobbs, Characteristics of existing Glaciers. New York, 1911. — Drygalski, Das Eis der Antarktis und der subantarktischen Meere (Deutsche Sùdpolarexpedition, 1901-1903, vol. 1, 1920). — H. Arçtowski, Les Glaciers. Glaciers actusls et vestiges de leur ancienne extension (Mém. scientif. Expédition Antarctique belge, 1908) : Glaces de mer et banquises (1908). — Philippi, Eisberge und Inlandsis in der Antarktis (Geologische Charakterbilder. fasc I. Berlin. 1910). — H. C. Russell, Icebergs in the Southern Océan (Proceedings Royal Soc. New South Wales. 1895, p. 286-315). — R. E. Priestley et T. W. E. David, Geological Notes of the British Antarclic Expédition. 1907-1909 (XIe Congrès géologique international, Stockholm, 1910, t. II).

Végétation et vie animale. — Ici, les travaux de détail fourmillent, la découverte antarctique s'étant signalée par une collecte surabondante de documents, surtout zoologiques. On ne retiendra que les mémoires ou articles intéressant les géographes : R. N. Rudmose Brown, Antarctic Botany : its présent State and future Problems (Scottish Geogr. Magazine, 1906, p. 473-484). — J. Cardot, Note sur la flore de

Phot. Pléneau. Expédition du Français.

A. — « ROOKERIES » DE PINGOUINS D'ADÉLIE DANS L'iLE WANDEL.

Minuscules affleurements rocheux dans un désert de neige ; chacun sert de lieu de ponte à une colonie de pingouins. Au fond, de l'autre côté du détroit «le Lemaire, 1rs montagnes de la terre de Graham.

l'Iiot. Guin, Expédition du l'ourqtwi-Pas '.' B. JEUNES PINGOUINS D'ADÉLIE DANS L'iLE DÉCEPTION. Ils n'ont pas encore pris le gilel blanc • de l'oiseau parfait. Des sentinelles adultes 1rs empêchent de s'écarter el les protègcnl contre les attaques possibles de deux mouettes skua qui guettent sur mu- saillir volcanique au second plan. Au fond, la rookery.

Phot.

.1. Charcot, Kxped. du Pourquoi-Pus?

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