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LE CLIMAT ANTARCTIQUE

Le climat antarctique embrasse une aire immense d'une tientaine de millions de kilomètres carrés peut-être, si l'on tient compte de la banquise ; il détermine la grande glaciation qui submerge le continent, et en revanche celle-ci réagit sur lui pour le renforcer et le stabiliser. Il représente un domaine homogène, singulièrement uniforme dans ses manifestations, ne comportant que des nuances locales, où se traduit partout, dans des proportions et avec une simplicité inconnues ailleurs, l'action de la glace. Il contraste par là avec la diversité du climat arctique, et réalise l'expression la plus parfaite du climat nivo-glaciaire.

Pendant un temps, et avant l'expérience des premiers hivernages, on se le figurait tout différent. Considérant les conditions générales d'ambiance du continent, de toutes parts enveloppé par de vastes surfaces océaniques, Maury croyait

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que les influences marines s'exerçaient sur toute la calotte australe, que l'aire de basses pressions, propre aux moyennes latitudes, s'étendait jusqu'aux abords du pôle et attirait l'afflux de vents tempérés analogues aux grands frais de l'Ouest. Et, bien que l'on ne pût ignorer l'âpreté des étés, révélée par les premiers navigateurs depuis Cook jusqu'à Ross, du moins pensait-on que les hivers de la zone antarctique ne devaient pas être très froids.

Cette conception était profondément erronée. En réalité, le continent antarctique correspond à une aire anticyclonale faisant l'office d'un grand centre d'action atmosphérique et d'où il sort des vents d'Est, d'origine polaire. L'ensemble du domaine où régnent ces pressions et ces vents représente de beaucoup la région la plus froide du Globe.

Les températures. — Il y a lieu d'insister d'abord sur les températures, qui constituent la réalité la mieux établie, la plus frappante, et d'où dérivent à la fois le régime glaciaire et l'absence presque totale de vie terrestre.

La caractéristique essentielle est l'extraordinaire rigueur des étés. Cette saison, comme on l'a dit, se réduit ici à une notion astronomique. Selon Meinardus, la zone où la moyenne reste inférieure à zéro pendant l'été austral, décembre et janvier, couvre dans l'Antarctide 21 millions de kilomètres carrés, contre 800 000 seulement dans le monde arctique pour les mois d'été correspondants.

Il existe naturellement des degrés dans cette rigueur générale. Si l'on envisage la moyenne des trois mois de décembre, janvier et février, on peut d'abord distinguer le climat de la lisière antarctique, à proximité des zones marines parfois libres de glace et qui subissent encore l'action irrégulière des dépressions d'Ouest : on y observe de perpétuels et violents contrastes entre la douceur relative des vents océaniques et la froidure intense des vents continentaux. Telles sont les stations de l'île Laurie (Orcades du Sud), 0°, de l'île Wandel, 0°.3. et de Snow Hill (Antarctide américaine), — 2°,1. Dans la banquise serrée règne déjà un climat plus régulier, dont la température, en été, concorde nettement avec celle des eaux du socle continental : Belgica, — 1°.9 ; Gauss, — 1°,7.

Quant au climat qui règne en été sur les surfaces nivales de l'inlandsis ou des barrières de glace, on ne peut s'en faire une idée qu'imparfaitement, faute d'observations assez prolongées. Mais les stations de l'île Ross ( — 5°,8) et de Framheim ( — 10°,6) nous donnent un avant-goût de ce qu'il peut être. Framheim, la base d'opérations qu'Amundsen avait installée sur le bord même do la Barrière de Ross, offre cet intérêt météorologique capital de nous renseigner sur l'influence prodigieusement réfrigérante des barrières, déjà soupçonnée par les

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officiers des missions Scott et Shackleton, qui y avaient éprouvé des froids de 10 à 15 degrés plus intenses qu'aux stations de l'île Ross (fig. 64). Enfin, pour le haut plateau de l'inlandsis, on ne dispose pas encore d'une série annuelle, et l'on ne connaît que les températures de décembre et janvier, relevées au cours des raids vers le pôle. Les chiffres réels, calculés par Simpson, ont été — 22°,6 et — 28°,2. Réduits au niveau de la mer, ils donnent encore une moyenne, pour ces deux mois, de — 11°, chiffre qui semble décidément caractériser 1' «été» de la Barrière de Ross et de l'inlandsis.

Dans le monde arctique, peut-être le Groenland intérieur offre-t-il des conditions analogues. Mais la mer Arctique est singulièrement plus chaude. La moyenne calculée par Mohn pour les trois étés de la dérive du Fram, par 85° latitude Nord, s'élève encore à — 0°,8 pour les mois de juin-juillet-août.

En hiver, on n'a observé nulle part dans l'Antarctide de chiffres moyens aussi bas que ceux de la Sibérie orientale (Verkhoïansk, — 48°,5). Mais, à part cette exception, les hivers antarctiques ne le cèdent en rien en rigueur à ceux du monde arctique, comme en témoignent les chiffres moyens d'avril à octobre dans les stations suivantes : Snow Hill, — 17°,9 ; Gauss, — 17°,5 ; cap Adare, — 21°,4 ; île Ross, — 24°,5 ; Framheim, — 36°. Partout on observe des minima inférieurs à — 40°. A Framheim, le thermomètre est descendu pendant quatre-vingt-quatorze jours audessous de ce chiffre et pendant trentedeux au-dessous de — 50°. On a observé jusqu'à — 60° sur la Barrière de Ross.

Le mois le plus chaud est d'ordinaire décembre, mois du solstice et de la position la plus haute du soleil. Dans ce monde où neige, glace et verglas occupent à peu près toute la surface, il ne peut y avoir emmagasinement de chaleur par celle-ci. Les plus hautes températures correspondent directement au maximum de radiation solaire.

Partout les plus grands froids ont lieu par temps calme. De là les chiffres si bas de Framheim, station signalée par un climat beaucoup moins venteux que celles de l'île Ross, du Gauss ou de Snow Hill. L'inlandsis, les barrières ou la banquise serrée fonctionnent en hiver comme de vastes surfaces de rayonnement, sur lesquelles, en l'absence de veut, se constituent des nappes immobiles d'air glacé. De là des inversions de température très accusées, qui se font sentir en hiver jusqu'à un kilomètre ou 1 500 mètres de hauteur, et qu'on a observées aussi bien au long de la côte de Graham que dans le détroit de Mac Murdo. Mais, si une tempête éclate, les rafales opèrent un mélange des couches supérieures plus chaudes avec les couches glaciales de la surface, et la température monte. C'esl ainsi que tous les blizzards de la mer de Ross sont moins froids que les périodes

Fig. 65. — Pression barométrique moyenne annuelle dans la mer de Ross et sur la Grande Barrière. —Échelle. 1 : 30 000 000.

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calmes, ce qui avait d'abord fait croire à l'intervention d'une sorte de fœhn. En été, les inversions de température disparaissent, et la température décroît avec l'altitude de façon normale.

Quant aux moyennes annuelles, si sur la lisière du continent elles se tiennent entre — 10° et —12°, elles s'abaissent à des taux insolites sitôt qu'on approche des surfaces glaciales des barrières. L'île Ross a donné — 17°,4, et Framheim, — 25°,8, chiffre qui laisse bien loin en arrière les données les plus basses qu'on connaisse dans le Nord : — 19°,9 à Fort-Conger, — 19°,2 dans la mer Polaire et — 17°,4 à Verkhoïansk. Si l'on se rappelle que Framheim occupait le bord extrême de la Barrière et pouvait encore profiter de l'influence adoucissante de la mer de Ross, on est porté à penser que l'intérieur de la Barrière ou l'inlandsis sont beaucoup plus froids encore. Meinardus avait, il y a quelques années, supposé — 20° de moyenne pour le 80e parallèle et — 25° aux abords du pôle. Cette évaluation reste à coup sûr très au-dessous de la réalité, et le pôle de froid antarctique doit sans doute osciller aux abords de — 30°. Selon toute vraisemblance, il repose sur la masse principale du bouclier continental, quelque part au Sud de l'océan Indien.

L'anticyclone et les vents antarctiques. — On admet assez généralement aujourd'hui l'existence d'un grand anticyclone antarctique ; c'est à lui qu'on rapporte les vents d'Est et de Sud-Est qui soufflent sur la lisière du continent. Sa probabilité est, en outre, confirmée par le relèvement de la pression qu'on note en avançant vers le Sud : Gauss, 740 millimètres ; cap Adare, 740 ; île Ross, 743 ; Framheim, 741. A la vérité, les pressions observées restent très basses, et le relèvement en question est faible ; du moins le baromètre cesse-t-il de baisser à partir du 60e parallèle (fig. 65).

Cependant il subsiste, sur la nature de cet anticyclone, des incertitudes et des contradictions. D'abord les vents d'Est qui s'en échappent devraient être aussi secs que froids, puisqu'ils sont censés provenir d'une région continentale couverte de neige, où l'évaporation ne peut être qu'insignifiante et la fusion presque nulle. Or ce n'est pas le cas : ces vents coïncident avec une atmosphère très humide (souvent plus de 80 p. 100) et s'accompagnent normalement de chutes de neige. Circonstance qui a induit Meinardus, à propos des observations du Gauss, à nier que ces vents soient d'origine polaire et à les considérer comme issus du flanc Sud des dépressions passant au large du continent. En second lieu, il est normal qu'un anticyclone s'exagère avec les grands froids : on attendrait donc de plus hautes pressions en hiver qu'en été. Mais, en réalité, on observe l'inverse: les stations des côtes de Wilkes, de la terre Victoria et Framheim marquent des pressions beaucoup plus basses l'hiver que l'été. Aussi les météorologistes sont-ils en désaccord sur l'étendue, l'épaisseur et la permanence de l'anticyclone antarctique. J. Hann et Meinardus inclinent à croire qu'il ne saurait y avoir d'anticyclone permanent sur le plateau polaire. Hobbs et Simpson, au contraire, se déclarent convaincus de sa certitude. Hobbs estime que d'un faîte barométrique central descendent sans cesse des vents de direction radiale, analogues à un fœhn. On aurait affaire à un « anticyclone glaciaire », de nature spéciale. Simpson imagine un anticyclone se faisant sentir jusqu'à 5 000 mètres d'altitude, mais il le suppose entouré sur ses bords par un anneau de basses pressions (fig. 66). Cette diversité d'interprétation chez les autorités les plus qualifiées prouve qu'on ignore

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encore les conditions météorologiques exactes de l'intérieur antarctique et que la solution du problème de l'anticyclone demeure réservée. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la région intérieure dans son ensemble se comporte comme un foyer barométrique autonome et d'ordinaire inverse par rapport à l'anneau de très basses pressions qui l'enveloppe.

En fait, la bordure seule de ce foyer anticyclonal nous est connue. On constate qu'elle n'est nulle part plus vigoureusement accusée qu'au long du grand front convexe du continent au Sud de l'océan Indien, là où un croissant permanent de basses pressions suit à peu près le 62e parallèle. On y relève un des gradients barométriques les plus forts qu'on connaisse. Aussi, sur ce littoral, les vents d'Est et du Sud- Est soufflent-ils avec une rage et une constance inouïes, comme l'attestent les pénibles expériences du Gauss, de Wild et de Mawson. Vers la mer de Ross et l'Antarctide américaine, les conditions sont plus complexes. A chaque échancrure marine semble correspondre une aire de plus basses pressions ; il se forme des cyclones locaux plus ou moins

nets dans la mer de ROSS, la Fig. 66. — Distribution des pressions au niveau de la

mer de Weddell et la mer de la mer> d'aPrès G- c- SimPson-

Belgica. Entre les deux derniers, le môle étroit de l'Antarctide américaine interpose une mince arête de haute pression. Aussi, dans chacune de ces mers, le régime des vents n'offre-t-il pas à beaucoup près la même simplicité qu'au Sud de l'océan Indien. Partout on y observe la lutte, de conséquences variables pour la température suivant les saisons et suivant la prédominance de l'un ou de l'autre principe, entre les vents plus doux d'origine marine et les vents glacés d'empreinte continentale.

Vis-à-vis de la région des vents d'Ouest, la transition des vents antarctiques s'effectue par une rainure étroite de calmes, de vents faibles et variables, de brèves périodes lumineuses et claires, qu'on rencontre d'ordinaire vers 55° à 60° latitude Sud. Cependant cette rainure disparaît dans le détroit étranglé de Drake, qui se signale par le passage très brusque d'un système à l'autre.

On ne serait pas complet, si l'on manquait à signaler que le vent, dans l'Antarctide, souffle partout en tempête, par rafales violentes, en s'accompagnant de chasse-neige. Ces ouragans, popularisés surtout par les explorateurs anglais sous le nom de blizzards, s'annoncent d'ordinaire par un certain aspect des nuages, par des calmes précurseurs, plus rarement par l'état du baromètre, qui ne tombe souvent qu'une fois le cataclysme déchaîné. Celui-ci éclate avec une telle brusquerie qu'en quelques minutes on passe du calme absolu à un vent de 15 mètres par seconde. Il peut durer de plusieurs heures à six jours et davantage. Tous les

Géographie universelle. — Océanie. Régions polaires australes. M

0°Gr.

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observateurs ont décrit en termes saisissants le chaos opaque, impénétrable, que devient l'atmosphère saturée de neige pendant un blizzard, l'impossibilité de rien voir à quelques mètres, la brutalité des rafales qui ne permettent guère de se tenir debout, la nécessité, pour les hommes en excursion, de rester dans leurs sacs de couchage pendant des journées entières, et les énormes congères de neige qui s'accumulent ainsi. A peu près toute l'Antarctide, là où régnent les vents polaires, est caractérisée par ce singulier et redoutable phénomène, mais à un degré inégal. Amundsen en a relativement peu souffert à Framheim, tandis que les expéditions qui hivernaient dans l'île Ross s'en trouvaient constamment gênées. C'est à une succession de blizzards d'automne, soufflant sur la Barrière, et dont le dernier dura au moins six jours, que Scott et ses compagnons durent leur perte, à f 8 kilomètres seulement du dépôt qui les aurait sauvés. A Snow Hill, par 64° 30' latitude, sur la lisière du monde antarctique, les ouragans du Sud-Ouest ont laissé à Nordenskjœld un souvenir horrifique. Mais la région par excellence de ces tempêtes est assurément le front des terres de Wilkes, où hivernèrent Drygalski et Mawson. Aussi ce dernier a-t-il intitulé sa relation : The Home of the Blizzard (pl. LVI1, A).

L'humidité atmosphérique. — Le problème de l'humidité atmosphérique et des précipitations, si important pour l'explication du développement glaciaire, est encore aujourd'hui assez peu avancé. L'une des causes de ce retard est la difficulté même des observations. L'humidité se dépose surtout sous forme de neige, et l'on ne peut distinguer, pendant un blizzard, la neige qui tombe du ciel de celle qui recouvrait déjà le sol et que soulève le vent. Le vent est d'ailleurs certainement, comme l'a remarqué J. G. Andersson, un facteur notable de la plus ou moins grande intensité qu'affecte la glaciation. Là où il est très fort, il en contrarie l'extension par les énormes quantités de neige qu'il déblaie et jette à la mer.

En dépit de cette incertitude, on peut affirmer que les précipitations représentent partout un taux assez faible, trois à quatre fois moindre que dans le domaine subantarctique. Voici quelques évaluations : île Wandel, 376 millimètres ; île Petermann, 265 ; mer de la Belgica, 600 à 700 ; île Laurie, 400 ; Snow Hill, 230 ; banquise de la terre Guillaume II (Drygalski), 800 ; cap Royds (île Ross), 230; Grande Barrière, 188. Ces quantités médiocres se répartissent sur un très grand nombre de jours : 150 à 250 par an. Dans les districts les plus septentrionaux, il tombe encore de la pluie une fois sur douze à quinze jours de chute. Dans les stations Sud de la mer de Ross et surtout à Framheim, on n'observait plus que de la neige sous forme de poudrin granuleux très volatil.

Il semble bien que les revers occidentaux du littoral soient sensiblement plus humides que les rivages faisant face à l'Est. Snow Hill est beaucoup plus sec que l'île Wandel, et surtout l'île Ross beaucoup plus sèche que la terre A délie. De là des différences très frappantes dans la teneur hygrométrique habituelle de l'air, dans le taux d'insolation et de luminosité et surtout dans le degré d'intensité glaciaire.

Une grande énigme non résolue est celle du taux des précipitations sur le plateau intérieur. Le vent, toujours violent, s'y accompagne, comme ailleurs, de chasse-neige. Mais d'où provient cette neige, et quelle en est la quantité moyenne? On l'ignore, et cependant la réponse à cette question serait d'un intérêt capital, car il s'agit ici de la source même où s'alimente l'énorme accumulation nivale do l'inlandsis. Hobbs imagine qu'elle est surtout entretenue par les cristaux de

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glace des cirrus, portés vers le sol par des courants d'air descendants. Mais cette théorie n'est pas à beaucoup près acceptée par tout le monde. Tout ce qu'on peut dire, c'est que des quantités très faibles de neige, peut-être inférieures à 50 millimètres d'eau, suffisent sans doute au maintien de l'inlandsis, vu l'absence presque totale de fusion.

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