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LA TERRE VICTORIA

La terre Victoria est actuellement la partie la mieux connue de l'Antarctide entière. Les conditions glaciaires assez clémentes de la mer de Ross la rendent aisément accessible en dépit de sa haute latitude ; elle a bénéficié des entreprises vers le pôle Sud, qui l'ont choisie comme point de départ. Enfin les expéditions anglaises qui ont hiverné successivement à l'Ouest de l'île Ross y ont multiplié les excursions de grande envergure et sont même parvenues, sur trois points, à explorer le plateau de l'inlandsis intérieure (fig. 69).

Elle est essentiellement constituée par une puissante façade de montagnes, qui se poursuit selon un tracé légèrement concave dèpuis le cap Adare (71°30' latitude Sud) jusqu'à la chaîne de la Reine Maud, franchie par Amundsen au delà du 85e parallèle. A partir du cap Adare, la côte montagneuse tourne vers le Nord- Ouest et va se raccorder, par delà le cap Nord, dernier point connu, à la terre Adélie. L'alignement total du soulèvement dépasse sans doute 2 000 kilomètres, avec une largeur moyenne probable de 100 à 150 kilomètres.

Ces montagnes ne sont autre chose que le rebord du bouclier continental, surélevé par un bombement sans doute assez récent, divisé en plusieurs paliers distincts par un système de grandes fractures, et découpé par l'érosion. La structure de ce bombement se résume, comme on l'a vu, en un soubassement archéen que surmontent des nappes peu dérangées de grès et de diabases. Ces dernières, par les diverses altitudes où on les trouve, servent de mesure au rejet des failles méridiennes qui partagent le massif en bandes étagées. La principale de ces failles détermine sans doute, selon T. W. E. David, les grands escarpements qu'on aperçoit de la côte, tantôt immédiatement au-dessus du rivage, tantôt à quelque distance vers l'intérieur. Il existe peut-être une autre dislocation parallèle à la première sous les névés de l'inlandsis. Le faîte général dépasse d'ordinaire 3 000 mètres et parfois 4 000 mètres. Cependant il s'abaisse beaucoup à la hauteur des monts du Prince Albert, entre 74° et 77° latitude Sud, et fléchit dans ces parages jusqu'au-dessous de 2 000 mètres. Au pied de la muraille maîtresse, vers la mer de Ross, s'allonge une zone d'avant-monts gneissiques de 1 200 à 1 500 mètres. Sur deux sections cependant, elle fait défaut, et est alors remplacée par d'importantes zones volcaniques.

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Ce front montagneux a été découpé en massifs distincts par les larges trouées

Fig. 69. — Les terres Victoria, Éclouard VII et Mary Byrd, la Barrière de Ross et le plateau du pôle. 1, Côtes insuffisamment reconnues ; 2, Banquise ; 3, Barrières do glace ; 4, Glaciers. — Échelle, 1 : 12 500 000.

qu'y ont ouvertes de place en place d'énormes vallées, dont quelques-unes seraient dues, selon David, à des fractures transversales, mais dont la plupart ont

GÉOGRAPHIE universelle. — Océanie. Régions polaires australes.

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été certainement entaillées par les exutoires de l'inlandsis. Ces vallées, de dimensions encore assez modestes dans le Nord, prennent de plus en plus d'ampleur à mesure qu'on avance vers le Sud, comme en témoignent les proportions des grands inlets ou fjords auxquels Scott a donné le nom des officiers de sa première mission : Skelton, Mulock, Barne et Shackleton.

L'aspect des divers massifs est plus varié que ne ferait croire l'uniformité de leur composition géologique. Les avant-monts gneissiques présentent des formes lourdes, ondulées, mamelonnées ; elles font un contraste frappant avec la rigidité des plans horizontaux qui caractérisent les strates alternantes de grès et de diabases. Parfois ces dernières roches ont gardé un profil tabulaire. Tel est le cas dans la chaîne du Prince Albert, où l'on voit, au mont Nansen (2 400 m.) et au mont Larsen, un faîte horizontal régulier se dessiner au-dessus de précipices verticaux. En général ces sommets tabulaires correspondent aux parties les moins élevées du faîte. Par contre, certains très hauts massifs se font remarquer par leur découpage en pyramides, dents ou aiguilles parfois très aiguës. A l'extrême Nord, la grande chaîne de l'Amirauté, où l'on observe d'ailleurs, par exception, des schistes fortement redressés, est un véritable chaos de pitons déchiquetés que domine le mont Sabine (3 000 m.). Même allure tourmentée dans la chaîne de la Société Royale, vers 78° latitude Sud, qui représentait l'horizon familier des expéditions Scott et Shackleton, installées dans l'île Ross. Elle apparaît, sur les photographies et aussi sur les panoramas dessinés par ce naturaliste doublé d'un artiste qu'était le Dr E. A. Wilson, comme une masse confuse de cirques emboîtés, revêtus de neige, et que dominent de belles pyramides régulières, le mont Lister (3 960 m.), le mont Huggins (3 922 m.) et le mont Hooker (3 920 m.).

Cette opposition des sommets pyramidaux et des sommets tabulaires se poursuit tout le long de la chaîne, encore symbolisée, vers 82° latitude Sud, par le voisinage direct du mont Albert Markham (3 188 m.), que Scott, lors de son raid de 1902, avait baptisé Table mountain, et du mont Pyramide, au saisissant profil géométrique. Le contraste de ces deux sommets si différents servit, pendant des semaines, de repère précieux aux explorateurs.

La vigueur de ces reliefs ne s'atténue aucunement à mesure qu'on pénètre plus avant dans l'extrême Sud. Scott avait signalé, comme sommet imposant, au terme de son raid de 1902, le mont Markham, massif à trois pointes, de 4 500 mètres. Plus au Sud, Shackleton trouva le glacier Beardmore encadré par des pics de 3 500 à 4 300 mètres, au-dessus desquels trône le Kirkpatrick (4 460 m.). Et, plus loin encore au Sud-Est, Amundsen découvrit, dans la chaîne de la Reine Maud, une arête géante comme le Fridtjof Nansen (4 500 m.). Bref, jusqu'au point extrême où on a pu l'observer, cet alignement de montagnes, décidément l'un des plus grandioses de l'hémisphère austral, se maintient en pleine puissance. Dans l'opinion d'Amundsen, il traverse le continent antarctique tout entier.

Le volcanisme. — Un troisième type de relief, d'étude plus facile à cause de sa position en bordure de la côte, est dû aux manifestations du volcanisme. Il forme deux groupes. Celui du Nord s'étend des îles Balleny et du cap Adare jusqu'au cap Washington (74° 30' latitude Sud). C'est probablement le plus important et le plus étendu, mais il est encore peu connu. La côte entière, sur

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cette section, y compris les îles, est jalonnée de coulées noires et massives de basalte, qui se projettent parfois en caps majestueux (cap Adare, cap Jones, cap Washington) (pl. LXI, C) et que dominent, çà et là, des cônes, comme le mont Brewster (900 m.) et le mont Melbourne, auquel Ross avait attribué 4 600 mètres,

160" ^^^^ 162° [64° 166" lOfl"

Fig. 70. — La région du chenal Mac Murdo et l'archipel Ross. 1, Glaciers ; 2, Moraines. — D'après les levés de la deuxième expédition Scott (Terra Nova). — Échelle, 1:180 000.

mais qui n'en a que 2 500. En mer, les îles Balleny alignent au Nord leur rangée de cônes cuirassés de névés, que cernent des piedmont-glaciers, des banquises et des brouillards. Plus près du rivage du continent, les îles Possession érigent des piliers abrupts au profil bizarre, et l'île Coulman allonge sa nappe de basalte basse que la glace recouvre comme d'un épais manteau aux bords élimés par l'érosion.

Beaucoup plus populaire aujourd'hui, depuis Ross et surtout grâce à l'étude relativement très poussée qu'en ont faite les géologues des récentes missions anglaises, est le groupe du Sud ou archipel de Ross, qui s'étend entre 77° et 78°30' latitude Sud (fig. 70). Il comprend, d'abord, un des plus imposants agglomérats volcaniques de la Terre, l'île Ross, masse triangulaire issue de la coalescence de quatre volcans, et dont l'arête la plus longue mesure non moins de

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80 kilomètres. Elle est dominée par le mont Erebus, le seul appareil actif de toute la région, dôme massif aux « larges épaules », haut de 4 023 mètres. D'après David et Priestley, qui en ont fait l'ascension en 1908 et en 1912, il est formé de quatre cratères emboîtés, marquant autant de phases explosives distinctes. Le plus ancien, aujourd'hui presque entièrement détruit, dont la caldera mesurait 8 km. 5 de diamètre, érige à 2 100 mètres une arête caractéristique, sorte de Somma, à qui son profil a fait donner le nom de Fang « le Croc ». A 3 500 mètres, au-dessus de pentes très raides, on trouve un second cratère plus petit (3 km. de diamètre), comblé de neige et de déjections meubles. Il contient lui-même les restes d'un troisième et d'un quatrième cratère, ce dernier représentant l'évent actuel, profond de 270 mètres et large de 500. L'Erebus est surtout formé d'un type de lave fort rare, à peu près identique à celle du Kenya, ce qui lui a fait donner le nom de kényte ; la texture en est intermédiaire entre la fluidité des basaltes et la viscosité des trachytes. Ross avait trouvé l'Erebus en éruption ; aujourd'hui l'activité en semble ralentie, bien que du cratère jaillissent sans cesse des bouffées de vapeur, qui servirent souvent aux explorateurs de précieux repère météorologique. Pendant la nuit hivernale, on voyait souvent la fumée de l'Erebus colorée de reflets rouges par la lave bouillante du cratère. On ne dénombra pas moins d'une centaine de fumerolles, signalées par la curieuse alternance de concrétions minérales et de lits de glace. Il se peut que depuis 1841, selon Debenham, la montagne ait subi une importante éruption qui aurait surélevé son cône de près de 300 mètres (pl. LXII et LXIIL A).

Le satellite de l'Erebus, le Terror, bien que moins élevé, a une base presque aussi large, parce qu'il consiste en basaltes plus fluides. Son cône, beaucoup plus régulier, est accidenté de nombreux cratères adventices. Les monts Bird et Terra Nova se réduisent à des dômes plats et sans saillie. Le flanc Est du mont Terror (cap Crozier) sert de point d'appui à la Barrière de Ross, dont le front se poursuit ininterrompu sur près de 800 kilomètres jusqu'à la terre Edouard VII (voir plus haut, p. 328) (pl. LXI, B).

Très proche de l'île Ross, et pourtant distinct et indépendant, comme l'atteste un chenal marin qui forme séparation, un autre groupe de coulées et de cônes barre l'horizon du Sud. Ce sont les îles allongées dites Blanche, Noire et Brune, l'étrange promontoire tentaculaire du Minna Bluff (1 048 m.) et les deux cônes du mont Discovery, le plus symétrique de tous ces appareils (2 760 m.) et du Morning (1 800 m.), le moins connu actuellement.

Il existe un contraste saisissant entre ce vaste ensemble de laves et de tufs, demeuré presque absolument indemne de toute action érosive, dépourvu de vallées et de ravins, et la topographie disséquée, excavée de cirques, incisée de profondes vallées, qu'on a le loisir de contempler en face, de l'autre côté du détroit de Mac Murdo, dans la chaîne de la Société Royale.

Climat et glaciers. — On ne connaît réellement bien le climat de la terre Victoria que dans le détroit de Mac Murdo, où non moins de cinq expéditions ont hiverné entre 1901 et 1916. Mais ce district lui-même donne sans doute une idée inexacte du climat régional moyen, car le voisinage réciproque de la Barrière de Ross, du plateau intérieur et de la mer périodiquement libre y entretient une sorte de conflit permanent d'influences météorologiques distinctes. En outre, les vents y sont déviés de leur direction normale par le haut pilier de l'île Ross.

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On a vu plus haut combien ce climat est glacial. Mais le trait le plus saillant, entre 75° et 78° latitude Sud, en est à coup sûr la sécheresse. L'insolation y est très forte en été. On y a noté des contrastes de température entre l'ombre et le soleil allant de 47° à [66° centigrade. Pendant douze jours de suite, en décembre 1903, on vit le soleil briller dans un ciel parfaitement pur. L'humidité relative supporte la comparaison avec celle des régions les plus sèches du Globe. Aussi l'évaporation, ainsi que la fusion de la neige et de la glace s'y exercent-elles avec une extrême intensité. Les précipitations sont trop faibles pour en compenser les effets ; la neige y paraît en déficit. Il en résulte qu'on rencontre assez fréquemment des saillies rocheuses libres de glace, de menues plages libres, des moraines, des cônes de débris, des polygones de solifluction, voire des vallées morainiques entièrement débarrassées. On y voit aussi des falaises ou des paquets de glace usés, salis, noirâtres, qui concentrent dans leur masse les poussières et les dépôts terreux de nombreuses années, et qui sont visiblement le résidu de formations déjà vieilles. L'érosion par l'eau courante n'y est nullement négligeable : David a observé sur le glacier Ferrar, Priestley sur les glaciers de la baie Terra Nova des ruisseaux, de petits lacs, des cascades. C'est à l'action intermittente, mais énergique de l'eau qu'il faut attribuer les aspects insolites du glacier Kœttlitz : le front de glace y apparaît déchiqueté, tailladé, pinnacled, comme disent les Anglais, de la façon la plus étrange et la plus fantaisiste.

Trois grands exutoires surtout ont fait l'objet des investigations d'une série de géologues, Ferrar, T. W. E. David, Priestley, Wright, Debenham, Griffith Taylor. D'abord, la remarquable confluence d'appareils qui contribuent à former la Barrière Drygalski dans la baie Terra Nova. Elle correspond à l'abaissement de la ligne de faîte dans les monts du Prince Albert et ne comprend pas moins d'une demi-douzaine de glaciers, dont deux émissaires de l'inlandsis, les glaciers David et Reeves. Ensuite, le glacier Ferrar, le mieux connu de tous et le plus indolent. Enfin l'énorme glacier Beardmore, long de 160 kilomètres, large par endroits de 30 à 35, qui a servi de route vers le pôle.

Il se peut que les vallées de ces puissants exutoires soient l'œuvre exclusive de l'action glaciaire. En tout cas, toutes les traces d'une érosion préglaciaire possible y ont été effacées, et une controverse s'est ouverte sur la question de savoir si ces vallées, comme le soutient G. Taylor, sont l'aboutissement d'un cycle uniquement en rapport avec l'érosion régressive des cirques, ou si, comme inclinerait à le penser Priestley, elles sont issues du débordement des névés intérieurs par-dessus le rebord du « horst » relevé que constitue la terre Victoria.

Les conditions de la vie sont conformes à ce qui a été dit de la biologie antarctique en général. Cependant il est clair que l'été glacial rend la vie particulièrement dure aux végétaux. On n'a trouvé dans la terre Victoria que 35 espèces de lichens, contre 186 dans l'Antarctide américaine. Les mousses, selon J. Cardot, y donnent des signes de dégénérescence : feuilles déformées, tiges d'aspect malade, impossibilité presque complète de mûrir ou de développer un sporogone.

Phoques de Weddell, pingouins d'Adélie et impériaux abondent partout jusqu'au pied (h; la Grande Barrière. Un fait nouveau est l'inauguration, depuis 1923, de l'industrie baleinière dans ces parages. Pour en assurer la réglementation, l'Angleterre a annexé, le 30 juillet 1923, tout le secteur de la mer de Ross et de la terre Victoria, sous le nom de Ross Dependency (au Sud du 60e parallèle et entre 160° longitude Est et 150° longitude Ouest Greenwich). C. A. Larsen,

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à qui l'on devait déjà la renaissance de la pêche à la baleine dans les archipels au Sud de l'Amérique, a effectué deux campagnes de pêche fructueuses dans la mer de Ross, en 1923 et 1924, et y a capturé plus de 500 baleines bleues et rorquals. Ces animaux étaient connus depuis longtemps pour hanter particulièrement les baies permanentes de la Grande Barrière : la baie des Baleines et le Discovery Inlet.

Il a fallu créer une technique particulière de cette industrie, car il n'existe pas, sur tout le littoral, un seul port sûr. Le dépeçage des baleines et la fabrication de l'huile doivent se faire, en mer, à bord d'une grande usi::e flottante, tandis que de petits vapeurs rayonnent en tous sens pour découvrir et capturer les cétacés.

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