BOIS DE NIAOULIS A PAITA (NOUVELLE-CALÉDONIE
Troncs décortiqués et blanchâtres. Maigre feuillage, formant toutefois une voûte continue de verdure, parce que les arbres sont, par exception, très serrés. La rivière qu'on aperçoit est la O.aricouïé.
G. U., t. X, Pl. VI.
LA VIE VÉGÉTALE ET LA VIE ANIMALE
faire route par-dessus, véritable mer de verdure qui monte, en Nouvelle-Guinée, jusqu'à l'altitude de 3 500 et 4 000 mètres. Cette forêt tropicale, la tropical rain forest des auteurs anglais, est l'expression végétale du climat chaud et humide. Dans l'air immobile et lourd, dans le demi-jour que laissent à peine filtrer les épaisses frondaisons, surtout dans l'obscurité des nuits tièdes et moites, les végétaux poussent avec une vigueur et une rapidité singulières. La force du courant de sève, aspiré, pour ainsi dire, par une intense transpiration, durcit et lignifie les tissus. Des quantités de plantes, herbacées et annuelles dans les climats tempérés, sont ici arborescentes. C'est le royaume des arbres, une Dendrogée, et le royaume des grands arbres : beaucoup ont 40, 50 et 60 mètres. En l'absence de saisons, l'activité vitale ne connaît pas de repos, le feuillage est persistant et d'un vert éclatant et vif, dû à la réflexion de la lumière sur l'épiderme durci des feuilles. Toute l'année, les bourgeons éclatent et déversent de longues pousses en feuillages pendants, et des fleurs naissent sur les rameaux et même sur les troncs.
Dans l'obscurité du sous-bois, une grande lutte se livre pour la lumière : la forêt vierge est un champ de bataille. Chaque arbre se hâte vers les hauteurs pour prendre sa part de soleil. Beaucoup s'élancent d'un seul jet et ne déploient leurs feuilles qu'arrivés au but : tels les palmiers, les cycadées et, de moindre hauteur, les fougères arborescentes, si caractéristiques de la forêt tropicale. Ce n'est pas en bas, c'est à la couronne des arbres que sont les fleurs. D'autres plantes se servent de supports : ce sont les lianes, les héroïnes de la lutte pour la lumière. Elles ont été dans un passé lointain des plantes étiolées dans la pénombre du sous-bois ; étirées et molles, elles ont rampé sur le sol jusqu'à ce qu'elles aient trouvé à quoi s'accrocher. L'habitude atavique de l'enroulement leur est restée. On les voit, tordues comme des serpents autour des arbres, passer de l'un à l'autre, balançant dans l'air des guirlandes de verdure et faisant de l'ensemble des plantes un tout continu, une inextricable masse, solide et élastique, jusqu'à ce qu'elles arrivent enfin, récompense d'un dur effort et d'une longue constance, à épanouir leurs fleurs au grand soleil. Il y a des rotangs (Calamus), palmiers tropicaux grimpants, longs de 200 et 300 mètres, preuve des difficultés jadis éprouvées à trouver un support.
L'humidité contribue, elle aussi, à donner à la forêt primitive quelques-uns de ses caractères distinctifs. Elle est parfois extraordinaire : à la fin de la nuit et vers deux heures du matin, on note souvent 97° ou 98° à l'hygromètre. Sous cette influence, des racines adventives se détachent parfois du tronc, comme les racines obliques du pandanus, ou descendent verticalement des branches, comme chez les banyans1 ; même quand la tige mère est disparue, l'accroissement horizontal est presque indéfini. « L'arbre a son corps entièrement en l'air, étalé vers la source lumineuse et parallèlement au sol ; il rappelle ainsi une sorte d'animal monstrueux qui s'appuierait sur la terre par des milliers de pattes2. »
C'est grâce à l'humidité que certaines plantes, les épiphytes, peuvent vivre sur les branches, sans être obligées, comme les parasites, de se nourrir de la substance de leur support. On trouve ces « parasites de l'espace » à différents stades d'adaptation : les uns possèdent des racines nutritives géotropiques,
1. Le nom de « banyans » s'applique à plusieurs espèces du genre Ficus.