V. — LA FAUNE TERRESTRE
La faune terrestre ne présente ni l'unité ni la simplicité d'explication de la faune marine, que rappellent seuls les oiseaux, par suite de la concordance générale des courants aériens et marins.
La répartition des animaux terrestres, d'autre part, est assez différente de celle des plantes : s'ils ont une plus grande facilité de déplacement, beaucoup ne peuvent franchir la mer. Le climat ne s'impose pas autant que pour la végétation : l'île Macquarie, de type déjà presque polaire, possède des perroquets comme la Nouvelle-Guinée équatoriale. La localisation des groupes zoologiques dépend surtout de l'ancien état des terres et des mers, que nous connaissons très
1. Les albatros ont leurs rookeries dans les îles australes, Campbell, Macquarie, etc. ; ils ne dépassent pas 35° latitude au Nord et, au Sud, ne vont pas jusqu'à la banquise.
2. E.-L. Trouessart, La Géographie zoologique, Paris, 1890, p. 40.
3. Otaria Arctocephalus et Phocarclos au Sud, Eumetopias et Callorhinus au Nord. Le genre Zalophus est commun aux deux hémisphères.
LA VIE VÉGÉTALE ET LA VIE ANIMALE
mal. On se trouve en présence de problèmes à solutions contradictoires : les mollusques et les poissons d'eau douce de la Nouvelle-Guinée indiquent une union récente avec l'Australie, alors que les lézards et les serpents semblent révéler une séparation ancienne. C'est seulement dans les caractères de la vie animale, dans les adaptations biologiques, que se manifeste l'action des causes géographiques actuelles.
Toute la partie occidentale de l'Océanie accuse un caractère archaïque prononcé : c'est le pays des « animaux attardés ». Ce serait la preuve que les communications avec l'Ancien Continent auraient été pour le moins peu faciles : les formes animales les plus récentes n'ont pas eu le temps de se propager jusquelà. Les chiens, les porcs, les rats et les souris, les volailles, que les premiers voyageurs européens trouvèrent dans les îles du Pacifique, étaient évidemment venus avec les indigènes. En dehors de quelques mammifères supérieurs qui ont passé à Celebes, des rats qui suivent l'homme partout, et des chiroptères, les chauvessouris, qui sont en fait des oiseaux et possèdent, comme eux, un grand pouvoir de dispersion, la Malaisie orientale et la Nouvelle-Guinée, comme l'Australie, dont il sera parlé plus loin, sont essentiellement le domaine des mammifères inférieurs, marsupiaux et monotrèmes, disparus de l'Europe dès le début de l'ère tertiaire.
Le dernier marsupial, en allant vers l'Est, se trouve aux îles Salomon : c'est le phalanger (Cuscus ou Dactylopsila). Plus loin, il n'y a plus de mammifères du tout, à l'exception des chauves-souris.
Ce sont les oiseaux qui tiennent la place des mammifères. L'Océanie est le royaume des oiseaux, l'Ornithogée de P. L. Sclater. Nombreux sont ceux qui ont pris des habitudes terrestres, les uns, aptes encore au vol, mais ne se servant de leurs ailes que pour courir et nichant par terre, les autres, peu à peu dégradés, ne possédant plus que des rudiments d'ailes et devenus tout à fait incapables de voler. Il ne s'agit point là d'un type originel, mais du terme d'une évolution régressive. Des cas du même genre s'observent dans l'Amérique du Sud. Ce paraît être un des traits caractéristiques de l'hémisphère austral, hémisphère océanique, pauvre en mammifères et, par suite, en carnassiers. Ceux-ci manquent complètement dans l'Océanie proprement dite. Sans parler de l'Australie ni de la Nouvelle-Zélande, les casoars (Casuarius), les mégapodes (Megapodiidae), les talégalles (Talegallidae), le tohokko (Piltagigas) et certains paradisiers (Paradiseidae) de Nouvelle-Guinée, le cagou (Rhynochctus jubatus) de Nouvelle- Calédonie et le diduncle (Diduneulus strigirostris) d'Upolu dans l'archipel Samoa sont des exemples de ce type et rappellent Y /lïpyornis de Madagascar, le dronte de Maurice et le solitaire de la Réunion, aujourd'hui disparus. L'homme lui-même n'est pas l'ennemi des oiseaux : le Polynésien pêche, mais ne chasse guère. A l'arrivée des Européens, les oiseaux, si tranquilles et si indolents qu'ils ne chantent même plus, ne montrèrent nulle frayeur. Ils se laissaient « cueillir comme des fleurs ».
Quelles qu'aient pu être autrefois les communications de l'Océanie avec l'Amérique, sa faune, comme sa flore, est surtout originaire de l' Indo-Malaisie. Il est donc naturel que, plus on avance vers l'Orient, où d'ailleurs les îles sont de plus en plus disséminées et où abondent les atolls, le nombre des espèces diminue, surtout dans les groupes supérieurs, car les mollusques échappent complètement à cette loi ; leur ressemblance avec ceux de l'Amérique du Sud
LE GRAND OCÉAN
fournit un argument en faveur de l'existence jadis d'un continent polynésien. Des groupes entiers font défaut dans le Pacifique oriental. Les mammifères terrestres ne dépassent pas les îles Salomon, et les grandes chauves-souris, les roussettes (la grande roussette est le genre Pteropus), les îles Tonga ; au delà, il n'y a plus que de petites espèces insectivores (notamment Vespertilio) ; encore manquent-elles aux Marquises, aux Tuamotu et aux Gambier. La chauve-souris des Sandwich est de type américain. Les pigeons (Columbidae) et les perroquets, si abondants dans le Pacifique occidental, sont absents dans l'archipel hawaiien, d'ailleurs plus riche qu'on ne s'y attendrait, notamment en oiseaux aux affinités américaines. Parmi les reptiles, les crocodiles ont leur dernier représentant aux Salomon, et les serpents aux Fiji, exception faite des serpents marins. Les iguanes (Iguanidae), famille américaine, sont aux Fiji et aux Tonga. Pas de tortues terrestres, pas de vrais lézards, remplacés par de petits insectivores, les scinques (Scincidae), qui vivent dans l'écorce des troncs d'arbres et sont ainsi facilement transportés par les courants, et les geckos (Geckonidae), qui voyagent comme les rats, à bord des navires. Au delà des Fiji, il n'y a plus de grenouilles, à l'exception d'une espèce aux Hawaii, où elle a été sans doute introduite avec le crapaud, qui est de type américain. Les insectes, si nombreux en Nouvelle- Guinée, deviennent très rares aux Hawaii et à Tahiti.
L'endémisme est aussi fréquent dans la faune que dans la flore. Un peu partout, on trouve des types spéciaux mélangés à d'autres, dont l'extension est plus ou moins considérable. Pour ne citer que quelques exemples, aux Sandwich, les achatinelles (genre Achatinella, famille des Helideridae), mollusques terrestres qui comptent quelque 300 espèces, forment un groupe tout à fait à part et varient, non seulement d'île à île, mais de vallée à vallée. En Nouvelle- Calédonie, plus de la moitié des oiseaux et beaucoup de mollusques sont particuliers. La Nouvelle-Guinée est un vrai musée de cas zoologiques ; les serpents et les lézards sont différents de ceux de l'Australie voisine, à l'exception des serpents d'arbres, que les rivières entraînent avec leur support et qui ont. de ce fait, une grande faculté de dispersion. Des genres à part caractérisent des îles tout près de la côte : chaque île possède son tohokko spécial ; le multifil (Scleucides alba), qui est un oiseau de paradis, ne se rencontre qu'à Salwatty. Les trois quarts des oiseaux sont propres au pays. Les paradisiers, confinés dans la Nouvelle-Guinée, à Ceram, à Amboine et dans le Nord de l'Australie, manquent dans l'archipel Bismarck, tout proche. Et quelle singulière répartition que celle des perroquets, à la fois très étendue et très lacunaire ! On ne les trouve guère que dans l'hémisphère austral, dont ils occupent les parties tropicales. Mais, de la côte d'Amérique, ils n'ont pas passé dans les Galapagos, ni de la Nouvelle- Zélande dans l'archipel Chatham, tout à côté ; les îles équatoriales de la Micronésie, de même que les Hawaii, au climat si favorable, n'en ont pas. Par contre, ils vivent près du cap Horn et dans l'île Macquarie, par 54° latitude Sud.