CHAPITRE V
LE PEUPLEMENT DU PACIFIQUE
/. — LES POPULATIONS
Origine des Océaniens. — Comme les plantes et les animaux, les hommes ont peuplé le Grand Océan, et cette occupation d'un territoire plus vaste que tous les continents réunis a donné lieu à de nombreuses études aux conclusions souvent contradictoires.
G. d'Eichthal, Jules Garnier et Lang ont fait venir les Océaniens d'Amérique, mais cette hypothèse ne s'est pas accréditée. Il y a plus de 6 000 kilomètres entre le Pérou et l'archipel le plus rapproché, celui des Marquises. Les Espagnols ont trouvé désertes les îles Juan Fernandez et Galapagos. D'ailleurs, les anciens peuples américains étaient des continentaux sans aptitudes maritimes ; que sont les balsas et les jangadas du Pérou et de l'Équateur, ces lourds radeaux à voiles, à côté des sveltes pirogues polynésiennes qui faisaient l'admiration des premiers navigateurs, lorsqu'ils les voyaient suivre leurs navires couverts de toile et glisser, légères et stables, au travers des vagues, couchées sur leur balancier par le souffle de l'alizé ?
On admet généralement aujourd'hui que les Océaniens sont venus de l'Ouest. D'après les travaux de Keane, de Percy Smith, de J. Danes et de P. Rivet, on peut se représenter, sous toutes réserves, la succession des faits de la manière suivante.
Groupe de races diverses et d'ailleurs mélangées, mais qui ont une parenté linguistique, les Océaniens seraient originaires de l'Asie Sud-orientale d'où ils auraient essaimé, d'une part, vers le Pacifique et, d'autre part, vers Madagascar. Il y aurait eu six vagues d'invasion successives.
Tasmaniens et Austhaliens. — Les premières migrations, remontant sans doute au Pleistocène, seraient celles des Tasmaniens et des Australiens, races négroïdes dont il sera parlé ultérieurement, et qui sont restées au stade paléolithique. Les Australiens ont peut-être occupé la Mélanésie ; on retrouve à Espiritu-Santo des Nouvelles-Hébrides leur arme caractéristique, le boomerang, mais ce peut n'être là qu'un emprunt. D'après P. Rivet, il existe d'étroites affinités entre les langues australiennes et le groupe linguistique Sud-américain des Tson, qui comprend les Patagons et leur branche fuégienne, les Ona. Si vraiment les Australiens, qui ne sont aucunement marins, ont été en Amérique,
LE GRAND OCÉAN
comme le supposent P. Rivet et R. Verneau, ils auraient, d'après une hypothèse de A. Mendes Corrêa, suivi la bordure du continent antarctique, lequel était, semble-t-il, dans des conditions moins défavorables qu'aujourd'hui au moment de l'optimum post-glaciaire.
Mélanésiens. — Après les Tasmaniens et les Australiens, seraient venus les Malayo-Polynésiens ; on appelle ainsi les Mélanésiens, les Polynésiens et les Indonésiens, tous plus évolués que leurs prédécesseurs et de civilisation néolithique.
Les Mélanésiens, peut-être précédés par des Negritos dont on retrouve la trace en Micronésie, en Nouvelle-Guinée et aux Nouvelles-Hébrides, sont des négroïdes, mais ils diffèrent des Nègres d'Afrique par leurs cheveux, frisés ou crépus, mais non laineux, par leur peau, couleur chocolat ou couleur de suie plutôt que noire, et par leur double prognathisme maxillaire. Leur domaine actuel comprend les grandes terres du Pacifique occidental, à l'exception de la Nouvelle-Zélande ; toutefois, ils paraissent avoir occupé jadis un territoire plus étendu. Pour A. de Quatrefages et E. T. Hamy, un élément mélanésien est intervenu dans le peuplement de la Polynésie, et il est certain que les Papous ont exercé leur influence sur les Micronésiens, variété de Polynésiens, des Palau et des Carolines. Ils sont peut-être mélangés d'Australiens et aussi de Negritos. ces populations de petite taille qu'on rencontre en divers points de l'Insulinde et que Lorentz, en 1909, Rawling et Goodfellow, en 1910, ont découvertes dans les montagnes de la Nouvelle-Guinée. Haddon pense, toutefois, que ces Pygmées ne sont qu'un type dégénéré de la race principale.
On divise assez généralement les Mélanésiens en Papous et en Mélanésiens proprement dits. Mais, pour certains auteurs comme R. Verneau, les Papous ne sont qu'un type mélanésien aberrant, et le nom de papoua, qui en malais signifie « crépu », devrait s'appliquer à tous les Noirs des îles océaniennes. D'ailleurs, la chevelure en boule, considérée parfois comme une des caractéristiques des Papous, se retrouve aux îles Salomon et en Nouvelle-Calédonie. Pourtant, on peut distinguer deux types extrêmes bien opposés. Le Papou de la Nouvelle- Guinée occidentale est généralement grand, avec un visage ovale et un nez long, très arqué, tandis que les Mélanésiens des îles plus orientales sont de plus petite taille et ont une face large et un nez droit ou concave. Keane a supposé que les Papous sont mélangés de Malais à l'Ouest et de Polynésiens à l'Est ; Haddon et C. G. Seligmann, d'autre part, pensent que les Papous dominent dans l'Ouest et le Centre de la grande île et sont remplacés, à l'Est, par des Mélanésiens ou des Papous-Mélanésiens (pl. VIII, A et B).
Les Mélanésiens sont peut-être allés jusqu'en Amérique. Ils sont apparentés, par la langue, aux peuples Hoka, qui s'étendent de l'Orégon à l'isthme de Tehuantepec. Les travaux de R. Verneau et de P. Rivet ont mis. semble-t-il, en évidence, un type mélanésien dans la race fossile de Lagôa Santa au Brésil et chez les Téhuelches et les Péricués, anciennes populations de la Patagonie et de la Basse-Californie. Depuis dix ans environ et les travaux de Palaveeino, d'Imbelloni, de Bertoni, de E. Safir, de R. Verneau et de P. Rivet, travaux dont les conclusions ne sont d'ailleurs pas toujours d'accord, il ne paraît pas possible de rejeter a priori l'hypothèse de migrations transpacifiques, bien qu'elle soit combattue par des auteurs compétents, comme C. Vallaux1.
1. Voir les études toponomastiques de Ka.rl Tauber (Pelcrmanns Mitteilungen, 1928, Heft 3-4V
LE PEUPLEMENT DU PACIFIQUE
Polynésiens et Indonésiens. — Les Polynésiens auraient formé la quatrième vague d'invasion du Pacilique. Ce sont des populations au teint clair et aux cheveux lisses, ces « sauvages blancs » dont parlaient avec étonnement les anciens navigateurs. Comme leur civilisation et leur langue sont assez uniformes, leur race a été regardée par beaucoup comme homogène, ou à peu près. Cette idée, déjà combattue par A. de Quatrefages, n'est plus admise aujourd'hui : nous avons affaire à une race nettement mélangée. Les auteurs modernes, Percy Smith, J. Danes, Dixon, Louis R. Sullivan, ne sont pas absolument d'accord. Toutefois, si nous laissons de côté l'influence des Indonésiens et des Negritos, qui est discutée, les Polynésiens seraient composés de trois éléments.
L'élément blanc se rattacherait à la race caucasique orientale, et l'élément jaune serait essentiellement malais. Percy Smith a beaucoup insisté sur l'action des Malais, que trahiraient le teint cuivré, le nez aplati et les pommettes saillantes de certains Polynésiens ; pourtant on ne la constate nettement qu'en Micronésie, aux Mariannes et dans les Carolines occidentales. Quant à l'élément négroïde, nous ne savons si les Polynésiens en ont subi l'influence quand ils étaient encore au voisinage de l'Asie ou s'ils ont trouvé en Polynésie une race noire. Ce qui est certain, c'est que les Hawaiiens et les indigènes des îles Cook et Tuamotu ont, outre parfois des cheveux frisés, le teint plus foncé que les Marquisiens, les Samoans et les Tongans, et que, assez généralement, les classes supérieures sont plus blanches que les classes inférieures. En Nouvelle-Zélande, on peut distinguer un type blanc, ou à peu près, et deux types plus ou moins négroïdes, tous deux de peau foncée, mais l'un avec le grand nez crochu des Papous, et l'autre avec le nez épaté et les traits grossiers des Mélanésiens. Les traditions locales racontent l'extermination par les Maoris, venus de la Polynésie, de populations noires, les Maero et les Ngatimamoe. C'est à elles que ressemblaient les Morioris des îles Chatham, dont il ne reste que quelques représentants. Dans les îles de la Société et aux Hawaii, toute une classe de la population, descendant peut-être de peuples asservis, rappelle le type nègre ; on les nomme, à Tahiti, les Menehune. La question des races du Pacifique est encore obscure (pl. IX, A, B et C).
Mélanésiens et Polynésiens ne sont pas séparés par une limite précise ; entre la zone noire et la zone blanche, il y a, pour ainsi dire, une zone grise, marquée par les Palau, les Carolines, les Gilbert, l'archipel Bismarck, les îles Trobriand, les Salomon (îles Bellona et Bennell), Ongtong Java, les Santa Cru/, (îles Anouda, Taumaco et Tucopia), les Nouvelles-Hébrides (îles Mai. Espiritu- Santo, Shepherd, Erronan, Tanna), Futuna des Wallis, les Loyalty, l'île des Pins, la Nouvelle-Calédonie sans doute (Balade, Hiengbène, Canala) et les Fiji, surtout les petites Fiji (pl. VIII, C).
Le mélange a-t-il eu lieu lors du passage supposé des Polynésiens à travers le domaine mélanésien, ou bien les Polynésiens ont-ils reflué parfois vers l'Ouest ? Les deux hypothèses sont possibles, et la seconde paraît certaine dans quelques cas où l'on voit des groupements au moins mi-polynésiens sur les côtes et dans les îles voisines. Les Polynésiens, ces « Phéniciens du monde oriental », suivant l'expression de Cook, aiment à s'installer au bord de la mer.
Indonésiens et Malais. - Les Indonésiens, frères des Polynésiens, seraient venus en cinquième ligne. En Polynésie occidentale ou Micronésie, les
LE GRAND OCÉAN
Chamorros, antique population des Mariannes, sont des Indonésiens, comme le sont probablement les Micronésiens en général ; mais ceux-ci ont été, suivant les lieux, mélangés avec des Negritos peut-être, sûrement avec des Papous et des Mélanésiens, leurs voisins, avec des Polynésiens ayant reflué de l'Est et avec des Malais qui les ont suivis en une sixième vague d'invasion. Le teint des habitants, qui varie du brun clair au brun cuivré et au noir, et leurs cheveux, tantôt lisses et tantôt frisés ou même crépus, accusent ces mélanges.