‹ OceanieChapitre 29 sur 172 · IL — LES MIGRATIONS POLYXÉSIEXXLS · texte numérisé non relu

IL — LES MIGRATIONS POLYXÉSIEXXLS

Si, dans les terres vastes et proches l'une de l'autre du Pacifique occidental, l'établissement des Mélanésiens s'explique assez facilement, le peuplement de la Polynésie, avec ses îles minuscules et semées à d'énormes distances sur l'immense Océan, est un problème dont aucune des solutions qui lui ont été données ne satisfait complètement l'esprit.

L'hypothèse d'un état des terres et des mers différent de celui d'aujourd'hui a été formulée par Dumont d'Urville et reprise par J. Danes. La géologie ne nous autorise pas à admettre, à une date rapprochée, de grands changements dans le Pacifique. Il y a eu, de toute nécessité, des migrations maritimes.

Les Polynésiens, on l'a vu, ne peuvent être venus que de l'Ouest, de quelque part du côté de l'archipel asiatique, après un séjour peut-être dans l'Inde et en Indochine ; eux-mêmes se donnent comme première patrie une île occidentale, la légendaire Hawaiki. On s'étonne de ces voyages effectués en sens inverse des vents et des courants normaux du Pacifique central et occidental ; seul, le contre-courant équatorial porte à l'Est, mais il parcourt des mers désertes. Cependant les vents n'ont pas la constance que leur prêtent les cartes météorologiques, et les courants eux-mêmes se renversent parfois, comme on l'a vu pour le courant du Pérou.

On a invoqué, pour expliquer le peuplement de l'Océanie. les voyages involontaires. On connaît de nombreux exemples de pirogues jetées hors de leur route et ayant abordé à des îles souvent fort éloignées. En 1833, une jonque de Yeddo vint s'échouer près de Honolulu, et, l'année suivante, une autre lit naufrage au détroit de Juan de Fuca, en Amérique. Il n'y a peut-être pas une île de l'Océanie où ne subsiste le souvenir de pirogues ou de jonques ainsi perdues. Beaucoup de ces voyages, dus à un changement imprévu de l'atmosphère, ont été faits contre les vents et les courants réguliers. 0. Sittig a pu dresser la carte d'un assez grand nombre de ces traversées accidentelles ; elle montre qu'elles se sont, accomplies dans toutes les directions. Tous les archipels océaniens ont pu, ainsi, être atteints. On se demande pourtant si ces voyageurs de hasard, qui n'étaient pas, en général, accompagnés de femmes, ont pu peupler la Polynésie.

Il faut donc, sans doute, admettre des migrations en masse, volontairement accomplies, migrations que rendent d'ailleurs vraisemblables l'aptitude maritime des Polynésiens et leurs connaissances astronomiques et géographiques, dont la carte dressée pour Cook par le Tahitien Tupaia est un témoignage fameux1.

1. Sauf pour les îles Sous-le-Vent, les Tuamotu et les Marquises, cette carte est peu précise : les proportions manquent, et les distances sont inexactes. Elle n'en révèle pas moins la connaissance d'archipels et même d'îles isolées, situés très loin de Tahiti.

LE PEUPLEMENT DU PACIFIQUE

Les insulaires du Pacifique voyagent beaucoup. On a vu des Carolins se rendre chaque année à Guam, à 500 ou 600 kilomètres, des Wallisiens aller aux Salomon, des Tongans aux Santa Cruz à 2 000 kilomètres, à Uvea des Wallis et à Ouvéa des Loyalty, dont les noms viennent peut-être de l'Uvea des Tonga ; les Tongans ont fait aussi de nombreuses expéditions militaires aux Fiji. Dans tous les archipels, parents et amis se visitent d'île à île, montés sur de frêles canots. D'ailleurs,

40° 0°Gr. 40* 80° 120° 160° 180* 160' 120* 80e 40° O'Gr 40°

40* 80* 120° 160* 180* 160* 120* 80* 40* O'Or.

Fig. 17. — ■ Migrations polynésiennes, d'après A. de Quatrefages. — Échelle, 1 : 200 000 000. Un certain nombre d'îles sont désignées sur la carte par les numéros suivants : 1, Boeroe (Bourou) ; 2, Ponupe ; 3, Savaii; 4, Baiatea ; 5, Tahiti; 6, Barolonga; 7, Bimatara; 8, Bapa; 9, FatuHiva ; 10, Nuka-Miva ; 11, Vavau ; 12, Uvea (Wallis) ; 13, Ouvéa (Loyalty) ; 14, Pâques; 15, Mangareva (Gambier).

les pirogues dont les Polynésiens se servaient pour leurs guerres maritimes et leurs courses aventureuses n'étaient pas des barques, mais bien de véritables navires ; munies d'un pont, elles portaient de 150 à 180 personnes ; appuyées sur leur balancier, et quelquefois soutenues par une seconde pirogue accouplée, elles tenaient la mer mieux qu'un petit voilier européen. Sans doute, les distances à parcourir sont énormes : 450 kilomètres des Tonga aux Fiji, 1 775 des Fiji à la Nouvelle-Zélande, 2 800 des Phœnix aux Hawaii, 3 300 et 3 500 de celles-ci aux Marquises et aux Samoa. Mais comment les Polynésiens n'auraient-ils pas franchi, à l'occasion, de pareilles distances avec leurs pirogues qui ne peuvent, pour ainsi dire, pas chavirer, quand le capitaine Bligh, jeté sur un simple canot par l'équipage révolté du Bountij, a accompli l'extraordinaire odyssée qui l'a mené des îles de la Société à Timor et a traversé le Pacifique sur 12 000 kilomètres1 ?

Les migrations polynésiennes ne paraissent pas douteuses (fig. 17). Des

1. En 1913, VEldorado a sombré à 1 250 kilomètres au Sud-Ouest de l'île de Pâques. L'équipage a gagné en canot, et parfois dans la tempête, Pâques, les Gambier, puis Tahiti, avant ainsi parcouru 5 870 kilomètres.

LE GRAND OCÉAN

noms, toujours les mêmes, jalonnent, semble-t-il, les anciens itinéraires des Polynésiens qui, comme les navigateurs modernes, semaient à travers l'Océan les souvenirs de leur lointaine patrie. Raiatea, dans les îles Sous-le-Vent, se nommait autrefois Hawaii comme les Sandwich, et ses voisines, Tahaa et Bora- Bora, s'appelaient Upolu et Vavau, appellations qu'on retrouve dans les archipels plus occidentaux des Samoa et des Tonga ; le nom de Savaii des Samoa n'est qu'une corruption de Hawaii ; les îles de l'Ouest sont, pour les Tahitiens, Avaiki Raro, ce qui veut dire « Hawaii Sous-le-Vent », et les Rarotongans de l'archipel de Cook désignent quelquefois Tahiti sous le nom de Avaiki Runga, « Hawaii Au- Vent ». L'uniformité de la civilisation et de la langue polynésiennes parle en faveur de la réalité des migrations. Le Tahitien Mai, qui accompagnait Cook, se fit comprendre très facilement des Néo-Zélandais; le Tagal que La Pérouse avait avec lui put servir d'interprète aux Samoa, et aujourd'hui il suffit de quelques jours à un Hawaiien pour apprendre le tahitien. L'altération des langues, plus on va vers l'Orient, la diminution du nombre des mots et la disparition de certaines lettres, qui rappellent l'appauvrissement progressif de la llore et de la faune d'origine asiatique, semblent d'ailleurs confirmer que les voyages des Polynésiens se sont accomplis, d'une manière générale, en sens inverse du cours du Soleil.

Nous connaissons mal les causes de ces migrations. Si l'on en croit les traditions indigènes, c'étaient quelquefois des chefs vaincus qui emmenaient avec eux leurs partisans. D'autres fois, l'excès de la population a pu déterminer des déplacements en masse : à Mangareva (îles Gambier), on raconte que de nombreux jeunes gens furent envoyés par les prêtres vers l'Orient, à la recherche de terres vierges ; montés sur des paepae, ces anciens radeaux mangaréviens formés de troncs d'arbres, et munis d'eau et de popoi, pâte fermentée du fruit de l'arbre à pain, ils seraient allés peupler les îles orientales des Tuamotu et peut-être aussi Pitcairn, où les mutins du Bounty trouvèrent des squelettes accompagnes de coquilles d'huîtres perlières, qui n'existent pas à Pitcairn, mais qui abondent à Mangareva. Il se peut que, dans des conditions semblables, les habitants de Rapa Iti, la petite Rapa des îles Australes françaises, se soient établis à l'autre Rapa, la grande, Rapa Nui, plus connue aujourd'hui sous le nom d'île de Pàqiu s.

Haie, A. de Quatrefages et Percy Smith ont essayé d'écrire l'histoire des migrations polynésiennes depuis la Malaisie, où le second plaçait le berceau de la race à l'île de Boeroe (Bourou), peut-être la Bouroutou, « Bourou la sainte », des traditions samoanes. Les trois systèmes sont à peu près semblables dans leurs traits principaux : ils font des Samoa un lieu d'étape, d'où seraient partis des courants secondaires d'émigration. Mais, pour A. de Quatrefages. préoccupe de rendre compte du teint foncé des habitants des Hawaii et des Tuamotu. des Carolins, plus noirs que les Polynésiens ordinaires, se seraient rendus directement dans ces deux archipels. Ces constructions ingénieuses sont naturellement tout à fait hypothétiques, étant surtout fondées sur des traditions indigènes. Quant à l'époque des migrations, déduite de documents fort douteux, les généalogies royales ou princières conservées par les harepo, sortes de bardes, les trois auteurs aboutissent parfois à des conclusions très différentes : 827 avant Jésus- Christ ou 419 de l'ère chrétienne pour les Marquises. Toutefois, ils s'accordent pour fixer du ixe au xie siècle l'occupation de Tahiti, du xe au xne celle des Fiji et des Samoa, et au xiveet au xve celle de la Nouvelle-Zélande. On tend aujour-

Phot. comm. par M. G. Coulon.

Page 1