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LES RIVALITÉS COLONIALES ET LES AXXEXIOXS

L'époque des missions (1797-1840). — L'action religieuse a précédé et préparé l'action politique ; la « géographie des missions » a été l'ébauche de la géographie politique de l'Océanie. Les protestants se sont partagé le Pacifique : anglicans à Tahiti, aux îles Cook, aux Samoa, aux Marquises et aussi en Nouvelle-Zélande où les presbytériens écossais les suivirent ; méthodistes aux Tonga et aux Fiji, méthodistes épiscopaliens des États-Unis aux Hawaii. Les catholiques, venus les derniers, s'installèrent à peu près partout où se trouvaient déjà les protestants ; ce fut la Congrégation de Picpus dans l'Océanie orientale, la Société de Marie et, plus tard, les Pères du Sacré-Cœur d'Issoudun dans l'Océanie occidentale. Les protestants étaient tous anglais ou américains, alors que les catholiques étaient presque tous français. C'est la présence face à face de confessions religieuses représentant des nationalités différentes qui a fait naître les conflits et suscité les interventions.

A Tahiti, soutenus par les missionnaires anglais dans leurs efforts pour soumettre les archipels voisins, les trois premiers Pomaré et la reine Pomaré IV (1827-1877) leur permirent d'exercer une autorité absolue. Les Pères de Picpus furent expulsés, et il fallut qu'en 1838 Dupetit-Thouars et Dumont d'Unille et, en 1839, Laplace intervinssent pour faire respecter les droits des Français.

Aux Hawaii, les missionnaires américains aidèrent la dynastie des Kamehameha à s'imposer à tout l'archipel, et ils furent tout-puissants sous Kamehameha II et III. Les Picpusiens furent exilés, et Dupetit-Thouars en 1S37 et Laplace en 1839 durent intervenir.

L'ère des conflits et des annexions ( 1 840-1 870). — En Nouvelle-Zélande, où, comme ailleurs, les missionnaires réclamaient l'annexion, l'Angleterre s ciait tenue sur la réserve et s'était épargné les charges d'une occupation tant qu'elle

LE PARTAGE DE l'OCEANIE.

n'avait pas de rivaux. Mais l'entrée en scène des missionnaires et des aventuriers français et la menace d'une annexion par la France déterminèrent le gouvernement britannique à agir. Il fit prendre possession de l'île en 1840, ouvrant ainsi l'ère du partage politique du Pacifique.

Longtemps encore, pourtant, l'Angleterre songea plutôt à empêcher les autres d'agir qu'à agir elle-même ; elle se borna à annexer, de 1861 à 1868, quelques îlots : Fanning, Starbuck, Malden et Caroline. Les initiatives vinrent alors de la France et surtout de la marine française : ce sont ses marins qui ont débordé la politique incertaine et vacillante de Louis-Philippe.

Dupetit-Thouars, qui venait d'annexer les Marquises (1842), fit accepter, la même année, à la reine Pomaré, un traité de protectorat. Conseillée par le missionnaire anglais Pritchard, elle amena le drapeau français, et Dupetit- Thouars, outrepassant ses instructions, proclama l'annexion de l'archipel, en 1843. Il fut désavoué et rappelé. Pritchard continuant ses menées contre la France, le commandant d'Aubigny le fit expulser. On sait quel bruit « l'affaire Pritchard » fit en Angleterre. Il fallut négocier, c'est-à-dire céder quelque chose, et les Français durent, en 1847, par la convention signée à Londres par M. de Jarnac et qui a gardé le nom symbolique de « convention de Jarnac », reconnaître l'indépendance des îles Sous-le-Vent, que Pomaré avait habilement proclamée. Ils ne gardèrent sous leur protectorat que Tahiti et Moorea, l'archipel Tuamotu et les deux petites îles australes de Tubuai et de Raivavae. Sous Napoléon III, la Nouvelle-Calédonie, qui devint une colonie pénitentiaire, et les îles Loyalty furent annexées en 1853 et en 1864, et le protectorat français fut établi à Rapa en 1867.

Les États-Unis se contentaient de défendre jalousement les Hawaii ; quand, en 1843, Lord George Paulet eut proclamé l'annexion de l'archipel à l'Angleterre, ils protestèrent et le firent désavouer. Mais les résidents américains étaient loin de montrer la même réserve. Comme les Anglais coloniaux, ils ont été les artisans de l'expansion de leur pays ; leur ardeur combative et envahissante manifestait les premiers signes d'un impérialisme qui s'ignorait encore. Planteurs et négociants, leur prospérité ne pouvait être que précaire tant qu'elle dépendait des caprices d'un gouvernement indigène. Forts de l'appui de Kamehameha III, élève des missionnaires de Boston, ils firent promulguer la constitution de 1852, qui, en accordant le droit de vote à tous les habitants, les rendait, grâce à leurs nombreux ouvriers, maîtres des destinées du pays. C'était l'annexion à bref délai, sans une réaction nationale, sous Kamehameha IV et Kamehameha V, réaction dont le principal agent fut un Français, C. de Varigny. En 1864, une nouvelle constitution exclut du vote la population flottante, composée surtout d'ouvriers américains et chinois asservis aux planteurs.

La période de l'impérialisme. — Vers 1870, les peuples entrent en scène. Pour des raisons économiques et politiques, la conquête devient un besoin, et le besoin de conquérir, une théorie : l'impérialisme. Alors les annexions se multiplient et se précipitent ; elles ne cesseront que faute de terres à annexer.

L'impérialisme européen est né en Angleterre. Son acte de naissance est le livre célèbre de Sir Charles Dilke, Greater Brilain, paru en 1868 et suivi, la même année, de la fondation du Royal Colonial Institute. Le ministère de Disraeli (1874-1880) le fit entrer dans la politique active. Depuis, malgré les répu-

LE GRAND OCÉAN

gnances de Gladstone que hantaient des scrupules de justice, tous les ministères, soutenus et même poussés par l'opinion publique, ont été annexionnistes, et l'Angleterre entière a vibré en lisant les travaux historiques de Seeley, les poèmes de Rudyard Kipling et les discours de Joseph Chamberlain.

C'est alors une succession ininterrompue de traités, de proclamations de protectorat, d'annexions, d'occupations : en 1874, annexion des Fiji et, en 1880, de Rotuma ; en 1883, prise de possession par les Australiens d'une partie de la Nouvelle-Guinée ; en 1885, occupation des Kermadec ; en 1885 et 1886, conventions avec l'Allemagne pour le partage de la Nouvelle-Guinée et des Salomon ; en 1888, protectorat de l'archipel de Cook et occupation des îles Fanning, Caroline, Flint, Christmâs et Penrhyn ; en 1889, annexion de Suwarrow, de Manihiki, de Rakahanga, des Tokelau et des Phœnix et, en 1892, des îles Gardner, Danger, Nassau, Johnston et des archipels Gilbert et Ellice ; en 1893, prise de possession des Salomon méridionales ; en 1895, traité de délimitation avec la Hollande en Nouvelle-Guinée ; en 1899, annexion des Tonga et nouveau partage des Salomon avec l'Allemagne ; en 1906, enfin, organisation du condominium franco-anglais des Nouvelles-Hébrides.

Les hésitations de la France font contraste avec les initiatives hardies et répétées de la politique britannique. Ses efforts se sont bornés à l'établissement de son protectorat sur les Gambier en 1871, à l'annexion des îles Chesterfield en 1878, du royaume tahitien, cédé à l'amiable par Pomaré Y, en 1880, et des îles Gambier en 1881, à l'installation du protectorat français aux îles Wallis en 1886, à l'annexion de Rapa en 1887 et des îles Sous-le-Vent en 1888, enfin à la mise sous la protection de la France, en 1889, et sous sa domination directe, en 1900, des îles Rurutu et Rimatara. Par contre, elle a consenti, en 1887, à évacuer les Nouvelles-Hébrides où, à la suite de troubles, elle avait débarqué quelques forces militaires, décliné les avances des chefs de l'archipel de Cook et de l'île de Pâques et laissé le Chili s'emparer de celle-ci en 1888. L'annexion des Wallis, proclamée en 1913 par le résident français, n'a pas été ratifiée par le Parlement.

Les États-Unis ont été les derniers à pratiquer la politique d'annexion. C'est aux Hawaii qu'ils se sont fait la main. Les résidents américains avaient repris leur influence sous David Kalakaua, élu roi en 1872 ; la constitution de 1887 les rendit à nouveau tout-puissants. Mais il y eut une deuxième réaction contre les étrangers, et, en 1893, la nouvelle reine, Liliuokalani. annonça son intention de revenir à la constitution xénophobe de 1864. Alors ce fut le drame. Les Américains se soulevèrent et proclamèrent, en 1894, la République hawaiienne, qui fut reconnue par les États-Unis ; en 1896, à l'arrivée au pouvoir des républicains, l'annexion fut votée, et la prise de possession eut lieu le 12 août 1898. Le même jour, par le traité de Paris, l'Espagne vaincue cédait les Philippines, ainsi que Guam dans les Mariannes aux États-Unis, qui, l'année suivante, partageaient avec l'Allemagne les Samoa et gardaient pour eux l'île de Tntnila.

Après 1880, on a vu entrer dans la lice coloniale un peuple nouveau, les Allemands, ces « tard-venus de la colonisation En Allemagne, plus encore qu'en Angleterre et en Amérique, c'est l'opinion publique qui a pousse à agir un gouvernement peu entreprenant. Bismarck n'était pas « colonial » : il le devint

1. Marcel Dubois, Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs. Paris, 1S05, p. 201.

LE PARTAGE DE l'oCÉANIE.

avec l'âge, mais sans cesser d'être un politique réaliste, et il laissa aux commerçants le soin de montrer par leur succès les places que l'Allemagne pouvait un jour avoir intérêt à prendre. De puissantes firmes, comme les maisons Godeffroy et Von Hansemann de Hambourg, et des sociétés de colonisation, comme la Deutsche Handels und Plantagen Gesellschaft et la Jaluit Gesellschaft, établirent en Océanie des comptoirs et des plantations. L'opinion se passionna pour les questions coloniales, considérées comme des questions nationales, et trouva son expression dans des associations comme la Deutsche Kolonial Gesellschaft, fondée en 1887 et servie par un organe de propagande très influent, la Kolonial Zeitung. Le gouvernement, entraîné par le mouvement, en prit la tête. A partir de 1883, l'Allemagne a occupé, en Nouvelle-Guinée, outre l'archipel Bismarck, la Terre de l'Empereur Guillaume, dont elle a fixé, en 1885, d'un commun accord avec l'Angleterre, les frontières avec le territoire anglo-australien de Papua ; en même temps, elle annexait les Marshall et essayait de s'emparer des Carolines espagnoles, tentative que l'arbitrage de Léon XIII a fait échouer. En 1886, les Salomon ont été partagées, avec attribution à l'Allemagne des îles Bougainville, Buka, Choiseul et Isabelle; elle a rétrocédé, d'ailleurs, ces deux dernières à l'Angleterre en 1899, quand elle a acquis, par un arrangement avec les États- Unis, les deux îles principales des Samoa. La même année, elle a acheté à l'Espagne les Palau, les Mariannes et les Carolines.

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