‹ OceanieChapitre 63 sur 172 · LE PEUPLEMENT · texte numérisé non relu

LE PEUPLEMENT

Le 26 janvier 1788, cinq petits navires de guerre et six transports, dont le plus gros ne jaugeait pas 450 tonneaux, débarquaient sur les blanches dunes de Sydney Cove, à l'intérieur de Port Jackson, 1 204 personnes, officiers, soldats, marins et convids. Un siècle et demi après l'arrivée du capitaine Arthur Phillip, la grande République, dont le berceau fut, comme celui de Moïse, dans les roseaux du rivage, possède 6 225 111 habitants, sans compter 59 296 indigènes pur sang (pl. XXIX, A).

L'immigration. — Pendant des dizaines d'années, le peuplement fut d'une lenteur extrême : 5 945 habitants en 1801, 11 875 en 1811, 35 492 en 1821, 75 981 en 1831, 220 968 en 1841. Ce sont les éleveurs qui franchirent les montagnes côtières et, fuyant la surveillance étroite d'une administration peureuse et tracassière, peuplèrent spontanément le Sud-Est du continent1. Les commencements de l'Australie donnent une pauvre idée des facultés colonisatrices du gouvernement anglais d'alors : les colons ont tout fait par eux-mêmes, sans aide ou même contre l'opposition des autorités. L'Australie étatiste d'aujourd'hui a fourni dans sa jeunesse d'admirables exemples d'action individuelle.

En vain on recourut en 1838 à l'immigration «assistée», c'est-à-dire subventionnée par l'autorité publique2. Au 31 décembre 1850, soixante-deux ans après l'occupation, 405 356 habitants se partageaient un continent grand comme les trois quarts de l'Europe.

Alors, brusquement, ce fut la découverte de l'or et le rush, la ruée brutale. L'année 1851 est le grand tournant de l'histoire australienne. Les squatters furent submergés par les mineurs. Sur les placers, dans les cailloutis et les sables des torrents, on ramassait l'or à la pelle. Un bloc d'or, le Welcomc Slranger, trouvé à Moliagul, en Victoria, fut vendu 238 000 francs. Ballarat et Bendigo étaient de féeriques Eldorados, où le travail de quelques semaines faisait des fortunes, que

1, Parmi eux, il y avait beaucoup de voleurs de bétail, des convicts qui avaient fui avec le troupeau de leur patron, des aventuriers comme Ben Marston et Stirling, les héros de Robberi] under arms, le célèbre roman de Roi.r Boldriîwood.

2. L'immigration assistée, supprimée quelque temps dans certains Étals, y a été peu à peu rétablie. De 1838 à 1926, elle a introduit en Australie 995 559 personnes.

l'australasie.

parfois l'orgie et le jeu défaisaient en quelques jours. L'Australie était devenue, dans l'imagination toujours biblique des Anglo-Saxons, la Terre promise, the Land of promise. La « fièvre dorée », the yellow fever, gagna le monde. Et, d'Europe, d'Amérique, de partout, des foules accoururent pour conquérir le fabuleux métal.

Dans la décade précédente, l'augmentation de la population avait été de 216 697 personnes; de 1851 à 1861, elle fut de 730484. Le nombre des habitants tripla presque dans ces dix années, et le premier million fut atteint en 1858, soixante-dix ans après l'occupation. En 1877, c'était le second million après dix-neuf ans, puis le troisième en 1889 après douze ans, le quatrième en 1905 après seize ans, le cinquième, malgré la guerre, en 1918 après treize ans, enfin le sixième, après huit ans seulement, en 1926.

Après la grande poussée de l'or, l'immigration s'est ralentie, et ses variations traduisent les à-coups de l'histoire australienne. A une période de calme, durant laquelle la moyenne annuelle des arrivées, départs compris, ne dépassait guère 15 000, succéda, entre 1876 et 1890, un temps de prospérité inouïe, de spéculation fiévreuse, de boom, comme disent les Australiens : les arrivées dépassèrent 38 000 par an, nombre qui n'a jamais été atteint de nouveau depuis. Mais alors ce fut la crise, la déconfiture des banques, une série de sécheresses et la guerre Sud-africaine. Plusieurs fois les départs furent supérieurs aux arrivées. De 1891 à 1910, en quinze ans, il n'y eut que 65 364 nouveaux immigrants, tout juste 3 268 par an. Des lamentations pathétiques sur l'irrémédiable décadence de l'Australie étaient alors un thème favori pour les économistes. Prophéties heureusement démenties par les faits, comme il arrive fréquemment dans ce pays aux brusques changements. Malgré la guerre, la moyenne annuelle des arrivées, départs déduits, moyenne qui a dépassé 20 000 entre 1910 et 1920, est montée, de 1921 à 1926, au-dessus de 35 000, presque le chiffre de la grande période d'opulence. Il est donc inexact de dire que l'immigration a fléchi1. Ce qui est vrai, c'est qu'elle n'a jamais été forte.

L'accroissement naturel. — Contrairement à ce qui se passe en général dans les pays neufs, c'est surtout le croît naturel qui a assuré l'augmentation de la population du continent austral. Il a été autrefois un des pays les plus prolifiques du monde : le taux de la natalité y a atteint 42 p. 1 000, mais pour décroître régulièrement et rapidement, et tomber en 1927 à 21,7. L'Australie occupe donc un rang moyen, à côté des autres nations jeunes, entre les pays à forte natalité de l'Orient, de l'Extrême-Orient et de la Méditerranée (Japon, 33,6 ; Russie. 44,9) et les pays de natalité faible, les vieux États de l'Europe occidentale (Grande-Bretagne, 18,3 ; Allemagne, 18,3 ; France, 18,1). Mais il y a des symptômes inquiétants pour l'avenir. L'âge du mariage recule : il n'est pas en Australie l'âge de l'amour, mais bien celui de la position faite. Le mouvement féministe, très ardent, n'est pas favorable à la multiplication des naissances. Enfin les pratiques malthusiennes, étranges dans un pays où il y a tant de débouches, se sont largement répandues. L'esprit australien est volontiers prohibitionniste et abstinent.

Par bonheur pour l'Australie, la faiblesse relative de sa natalité est largement compensée par une très faible mortalité : seule, la Nouvelle-Zélande est plus favo-

Page 1