V. — LE PROBLÈME DE L'EAU
Pour l'Australie intérieure, la solution du problème de l'eau est affaire de vie ou de mort. La « politique de l'eau », la water policy, s'est attachée à la résoudre de deux manières: par l'aménagement des rivières et par le forage des puits artésiens.
Les barrages. — L'utilisation des rivières consiste à retenir, par un barrage à l'entrée en plaine, les eaux abondantes de l'hiver, dues aux pluies et aux neiges de la Dividing Range, et à les distribuer en été (pl. XXX, B). Les travaux en cours d'exécution sur la Murrumbidgee comportent la construction d'une digue de retenue à Burrinjuck, en aval du confluent de la Yass, d'un barrage de distribution à Berembed, en amont de Narrandera, et de neuf digues-écluses, en outre le creusement, sur la rive droite, d'un canal principal et de quatre canaux secondaires. La digue maîtresse, de 72 mètres de hauteur, créera un lac de 51 kilomètres carrés, emmagasinant 1 200 millions de mètres cubes d'eau. Un barrage sur la Lachlan à Wyangala, au-dessus du confluent de l'Abercrombie, le complément de la mise en état du lac Cudgellico et deux barrages sur la Macquarie, l'un en aval de Bathurst, l'autre à Burrendong, au-dessus de Wellington, sont à l'étude. Les travaux entrepris sur les affluents victoriens du Murray, la Goulburn, la Campaspe et la Loddon, déjà utilisés, tripleront ou quadrupleront la surface actuellement irriguée. La Darling, que sa faible pente et sa maigreur rendent peu propre à l'irrigation, mais qui est une voie active de transport pour les laines, sera surtout aménagée en vue de la navigation. Divers lacs seront transformés en réservoirs, et la rivière, éclusée de Bourke à Menindee, sera « débouclée » pour réduire les distances et augmenter la pente.
Quant au Murray, il se trouve dans des conditions très spéciales, et la « question du Murray » a donné lieu à de nombreuses polémiques et à de longues négociations entre les États riverains. C'est que la Nouvelle-Galles et Victoria font surtout de l'irrigation, tandis que l'Australie méridionale, où la hauteur des berges rend celle-ci difficile et coûteuse, se préoccupe surtout de la navigation ; en outre, ne fournissant pas elle-même d'eau au fleuve et située en aval des deux autres colonies, elle est sous leur dépendance et, pour ainsi dire, à leur merci. On a fini par se mettre d'accord. Un barrage est en construction à Hume, en amont d'Albury, qui emmagasinera 600 millions de mètres cubes d'eau. Le lac Victoria, au-dessous du confluent de la Darling, a été aménagé, une partie des vingt-six digues-écluses, prévues d'Echuca à Blanchetown, sont terminées. La Murray River Commission veillera à la répartition de l'eau, fournie particulièrement pour l'irrigation à la Nouvelle-Galles et à Victoria pendant cinq mois, de février à juin, et, pour la navigation, à l'Australie méridionale pendant sept mois, de juillet à janvier.
Les puits artésiens. — Les premiers puits artésiens furent creusés dans le bassin du Murray-Darling, en 1880 en Nouvelle-Galles et en Victoria et en 1888 au Queensland. En 1927, il y en avait 4 595, dont 3 138 dans le seul Qucuisland. La moitié à peu près sont des puits jaillissants ; 800 environ ont été forés par lis gouvernements ou les pouvoirs locaux, mais le plus grand nombre est dû à des particuliers. Le plus profond mesure 2 135 mètres, et la profondeur totale
l'australasie.
des forages atteint 1 585 kilomètres, une fois et demie la longueur de la France. Le débit connu, qui dépasse 2 millions de mètres cubes par jour, 770 millions de mètres cubes par an, n'est peut-être pas la moitié du débit réel (pl. XXX, A).
La législation de l'eau. — La législation de l'eau fournit un exemple des modifications apportées à un droit traditionnel par les nécessités qu'impose le milieu géographique. D'après le vieux droit anglais, la propriété de l'eau est attachée à la terre, et l'eau courante appartient à la collectivité des riverains. Un pareil principe, dans un pays aux rivières irrégulières, eût risqué de ruiner les propriétaires de l'aval. Aussi les Australiens ont-ils, au nom de l'intérêt général, porté atteinte à une propriété particulière : dès que l'eau intéresse plus d'une personne, elle devient propriété publique. Qu'il s'agisse d'exécuter un travail hydraulique nouveau ou de se servir de travaux déjà faits, il faut une permission, conditionnelle et temporaire. D'autre part, la répression des délits, usage abusif, gaspillage, dégradation des ouvrages, est extrêmement dure : les pénalités peuvent être un emprisonnement de cinq ans et même les travaux forcés. Une sévérité si exceptionnelle est la conséquence directe d'un fait géographique : la rareté et, par suite, la valeur vitale de l'eau. Par contre, le forage des puits artésiens est libre : c'est qu'on admet, à tort ou à raison, qu'ils s'alimentent à une nappe pratiquement inépuisable. L'exception confirme la règle.
Les résultats. — L'œuvre la plus remarquable, pour l'alimentation des districts miniers, est l'aqueduc qui conduit l'eau de la rivière Helena, dans la Darling Range, à Coolgardie et à Kalgoorlie, sur une longueur de 566 kilomètres (pl. XXIX, B).
L'arrosage méthodique permet aux éleveurs de remplacer le hand feeding, c'est-à-dire l'entretien du bétail pendant la mauvaise saison au moyen de fourrages importés à haut prix, par la culture du maïs, du sorgho et surtout de la luzerne ; le nombre des animaux que peut contenir un domaine, ce qu'on appelle sa stocking capacity, est ainsi considérablement augmenté. L'eau a rendu possible également la création d'abreuvoirs, public watering places, sur les pistes que suivent les troupeaux pour gagner les stations de chemin de fer.
Pour l'art pastoral, il ne s'agit que de l'entretenir, en assurant sa sécurité ; pour l'agriculture, au contraire, les Australiens rêvent de lui conquérir de proche en proche les régions à demi arides de l'intérieur. Depuis une quarantaine d'années se sont fondés de nombreux trusts d'irrigation, associations de propriétaires ou de tenanciers, administrées par des fidéicommissaires ou trustées élus et qui ont reçu le droit de posséder, d'emprunter, de lever des taxes et de trancher les questions relatives à l'eau, sous réserve d'appel à une cour agraire. Ces trusts donnent à bail de petites fermes ; l'occupant doit clôturer sa terre, se bâtir une maison et payer l'eau qu'on lui fournit ; les fruits, le vin et le beurre sont les principaux produits de ces « districts d'irrigation ». En Victoria et en Nouvelle-Galles, la plupart des trusts ont été remplacés par des organisations officielles qui pratiquent activement la politique du doser seulement. En matière d'irrigation, Victoria tient le premier rang : en 1925, on y comptait 25 territoires irrigués.
L'avenir. — Les Australiens fondent sur l'eau de grands espoirs : des spécialistes admettent que les travaux faits ou à faire sur les quatre grandes rivières assureront la conquête de 200 000 kilomètres carrés, plus du tiers de la France.
l'état social et économique de l'australie.
Mais il est prudent de faire des réserves. L'eau n'est pas si abondante qu'on pourrait le croire : l'ensemble des puits artésiens ne fournit qu'un tiers du débit moyen de la Seine à Paris. Pas mal d'entre eux, fortement minéralisés, sont inutilisables. L'eau est en partie gaspillée, parce que toutes les cultures n'ont pas les mêmes besoins ; peut-on envisager une réglementation qui serait un esclavage économique? Et elle disparaît encore par évaporation au cours de longs trajets dans des domaines trop étendus. Surtout, il y a un fait géographique auquel on ne peut remédier : c'est l'irrégularité des pluies. Le cultivateur libre est rebelle à l'abonnement : les années pluvieuses, il n'irrigue pas, et alors une grande quantité d'eau est perdue.
La grosse crainte pour l'avenir résulte de la tendance à la diminution, parfois de la disparition des eaux artésiennes. Dans le Grand Bassin, 11p. 100 des puits qui ont primitivement jailli ont cessé de jaillir ; certains ont tari, beaucoup se sont affaiblis. Si, comme on tend à l'admettre d'après les travaux de G. Richert, les eaux « juvéniles » jouent un rôle, au moins accessoire, dans l'artésianisme, il est normal qu'elles diminuent peu à peu, ce qui doit provoquer un enfoncement progressif du niveau aquifère. L'avenir des puits artésiens est incertain.
L'irrigation, pour précieuse qu'elle soit, ne changera pas du tout au tout les conditions agricoles et pastorales de l'intérieur australien, conditions naturelles et impératives. Toutefois, elle est en train de modifier d'une manière heureuse l'état social du pays. L'Australie, on l'a vu, souffre d'un manque d'équilibre : campagnes à demi désertes et capitales surpeuplées. La puissance productive est d'un côté, la puissance politique, de l'autre, ce qui va à l'encontre de l'intérêt général. C'est l'eau qui changera tout cela : elle permet l'établissement des petits tenanciers, producteurs infatigables. Ainsi sera rétabli, grâce à elle, l'accord nécessaire entre l'état social et les conditions géographiques.