IV. — LA COLONISATION ET LE RÉGIME DES TERRES
Fixer la condition légale des terres a été le souci le plus constant de la législation australienne, et le plus important peut-être aussi, car toute richesse vient d'elles. Infiniment variable dans le temps et variée dans l'espace, la législation agraire a reflété tour à tour les théories sur la colonisation et les conceptions politiques des partis démocratique et ouvrier. Mais en fait elle a été conditionnée surtout par les besoins propres du milieu géographique.
On a commencé par le gaspillage : les gouverneurs distribuaient sans mesure aux officiers, aux fonctionnaires, à quelques colons privilégiés, à des compagnies agricoles un territoire qui paraissait illimité. Alors est venu un idéologue, constructeur de systèmes sociaux, Edward Gibbon Wakefield. Il croyait à la nécessité d'une aristocratie foncière et, pour la constituer, recommandait la vente du terrain à prix fixe et à bon prix ; l'argent ainsi recueilli devait permettre de faire venir de la main-d'œuvre. L'expérience tentée en 1836 dans la plaine d'Adelaide aboutit à une faillite. Toutefois un des promoteurs de l'entreprise, le colonel Torrens, imagina un procédé juridique qui, en Australie et ailleurs, a rendu de grands services. En vertu de l'acte Torrens, tout acquéreur peut imposer à son vendeur l'inscription de sa terre sur un registre public : chaque propriété possède ainsi un état civil et se transmet facilement et en toute sécurité : peu à peu, sans
1. Aux élections d'octobre 1929, le parti travailliste a reconquis la majorité.
Fig. 37. — Les terres agricoles et les terres pastorales de l'Australie occidentale. 1, Terres agricoles ; 2, Terres pastorales ; 3, Forêts (jarrah, karri, tuart). — 4, Principales voies ferrées. — 5, Barrière de défense contre les lapins. — 6, Route des troupeaux. — A la fin de 1926, sur les 252 665 700 hectares de l'Australie occidentale, 145 535 400, soit 57,6 p. 100, n'étaient pas occupés (c'est, dans les États australiens, la plus vaste surface et la plus forte proportion de terres inoccupées), 94 749 600 (37,5 p. 100) étaient loués à des éleveurs (baux pastoraux pastoral leases) et seulement 12 380 600 (4,9 p. 100) étaient aliénés ou en cours d'aliénation ; ces derniers sont les terres de culture ou de mixed farming, combinaison de l'agriculture et de l'élevage. — Échelle, 1 : 15 000 000. — D'après Western Anstralia, Department of Lands arui Survey, Perth, 1922.
l'australasie.
dépenses pour l'État, sans contrainte pour personne, le cadastre s'établit. Les libéraux anglais, Lord Grey et Lord Melbourne, amis et disciples de Wakefield, favorisaient les squatters, en qui ils voyaient l'aristocratie rêvée, de sorte que ceux-ci accaparèrent pour des redevances infimes des terres immenses, louées avec baux renouvelables et droit de préemption, ce qui en faisait de véritables propriétés. On vit quatre d'entre eux occuper un territoire aussi vaste que la Belgique. Tout l'intérieur se trouva fermé aux nouveaux venus et interdit à la culture.
Mineurs et immigrants, arrivés en masse après 1851 et hostiles d'instinct aux féodaux du bush, inaugurèrent, on l'a vu, une période démocratique. L'Angleterre dut abandonner aux Parlements coloniaux la libre disposition des terres de la Couronne, et, dès 1860, Victoria, donnant un exemple qui fut suivi partout, créait la free sélection, c'est-à-dire le droit pour n'importe qui d'occuper sur les terres publiques, même louées à des particuliers, jusqu'à plusieurs centaines d'hectares, payés à termes différés. Mais les sélecteurs ne constituèrent pas l'élément stable qu'on avait rêvé : certains n'étaient que les hommes de paille des spéculateurs ; d'autres revendaient leur lot au squatter ; établis de préférence près des sources ou le long des rivières, ils rendaient le reste du pays inutilisable. Ce fut de nouveau « le pillage du patrimoine colonial » (A. Métin).
C'est seulement quand le parti ouvrier eut conquis la prépondérance politique, après 1890, que commença la lutte décisive et nécessaire contre ceux qui, par l'accaparement du sol, maintenaient l'intérieur du continent désert et partiellement improductif. On limita la superficie des terres vendues, celle aussi des terres louées, en même temps qu'était limitée la durée de la location. A la suite de l'Australie méridionale (1893), on mit sur les grands domaines, les estâtes, d'énormes impôts progressifs qui en provoquèrent souvent le morcellement spontané. En 1899, Victoria prit l'initiative du rachat de gré à gré et, en 1905, portant hardiment atteinte au droit de propriété, si respecté pourtant des Anglo-Saxons, inaugura l'expropriation. De là est né le closer seulement et l'établissement des petits fermiers. Les ennemis de la grande propriété sont en Australie des partisans déterminés de la moyenne et de la petite. En reprenant aux squatters des terres détournées souvent sans droit du domaine commun et dont l'étendue exagérée paralysait l'activité générale, les chefs du mouvement ouvrier, travaillant dans la logique géographique, rétablissaient l'équilibre normal du pays. Ils ont créé la classe moyenne rurale qui est l'avenir du continent austral.
Tous les États possèdent une administration des terres publiques (Crown lands) dont la vente et la location constituent une des principales ressources des budgets coloniaux. Les modalités en sont très nombreuses et varient d'un État à l'autre. On pratique la vente aux enchères, la vente partie au comptant, le surplus étant payé par annuités, la vente acquise par l'accumulation des loyers, la location avec promesse de vente, etc. Les terres aliénées ou en voie d'aliénation ne représentaient, au 31 décembre 1925, que 9,10 p. 100 du territoire. Dans l'intérieur, les petits fermiers peuvent seuls acquérir des propriétés ; les éleveurs n'ont droit qu'à des licences d'occupation, renouvelables tous les ans, et à des baux pastoraux de vingt-huit ans parfois, mais soumis à des réévaluations périodiques (48,84 p. 100). Plus on est proche du désert, moins on paie cher ; les terrains couverts de scrub sont même en général exempts de redevances. La législation se plie avec souplesse aux conditions naturelles (fig. 37).
L'ÉTAT SOCIAL ET ÉCONOMIQUE DE L'AUSTRALIE