‹ Océanographie (statique)Chapitre 6 sur 206 · AR · texte numérisé non relu

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de la nature de ses fonds, de la composition chimique et des propriétés physiques des eaux. La seconde, l’océanographie dynamique, étudie spécialement les mouvements des eaux, les glaces, les vagues, les marées, les courants, ainsi que les phénomènes qui s’accomplissent le long des rivages au contact de la mer et de la terre ferme. Cette division est arbitraire et une foule de sujets pourraient être indifféremment classés dans l’un ou l’autre de ces chapitres. Tout s’enchaine dans les phénomènes naturels et tout s’enchaîne dans leur exposé didactique, les diverses sciences humaines ; mais, comme il faut adopter un ordre quelconque, on en est réduit à choisir celui qui semble se prêter à la plus grande clarté dans le développement.

Historique. — L’océanographie est une science moderne, plus que moderne, elle est actuelle, elle vient en quelque sorte de naître et il ne pouvait en être autrement. Aucune science n’apparaît spontanément; elle provient d'une immense somme antérieure de travaux et d'efforts de l’esprit humain inconscient lui-même du but vers lequel il marche lentement ; c’est seulement à partir d’une époque déterminée qu’elle se manifeste dans son individualité, alors qu’elle est en état d’asseoir son œuvre sur une base solide. L’océanographie étant une science de mesure et d’expérimentation, il lui faut des instruments sans lesquels elle est incapable d'exister : tous ceux qu’elle emploie sont de découverte récente et plusieurs auraient même besoin d’être perfectionnés.. Avant de les posséder, on devait se contenter d’observer vaguement des faits impossibles à réunir autrement que par des lois empiriques; une découverte exacte n’était qu'un heureux hasard, privée d’ailleurs de sanction puisque rien n’affirmait son exactitude et sa généralité.

La mer s’étudie avec des sondes, des thermomètres, des aréomètres, des bouteilles à recueillir les eaux profondes, des mesureurs de courants. Or la plupart de ces appareils, simples en apparence, présentent en réalité de grandes difficultés d'exécution. Rien ne semble plus aisé qu’un sondage : on attache un plomb à une corde, on laisse couler et aussitôt que la descente s’arrête on mesure la corde filée. Le jour où l’on exécute l’opération en mer profonde, la corde file indéfiniment sans communiquer aucun choc et quand on essaye de la ramener, elle se brise. Il suffit, pour connaître une tem-

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10 INTRODUGOTION.

pérature de descendre un thermomètre enregistreur et de le retirer de l'eau pour en faire la lecture; soumis aux effroyables pressions des grands fonds, le thermomètre donne des indications fausses parce que, s'il ne s'est pas brisé ce qui est le cas le plus fréquent, le verre s'est comprimé, sa cavité à diminué de volume et la colonne mereurielle est montée bien au-dessus du point où elle aurait dù s’arrôter sous l'action seule de la température. A une profondeur relativement faible, aucun appareil à rouages métalliques ne fonclionne, tous se faussent et se rompent. Autrefois on pouvait faire de la météorologie, de l'hydrographie, de histoire naturelle, mais pas d’océanographie proprement dite.

L'esprit de l'homme est ainsi fait que généralement il aborde l'œuvre par son côté le moins escarpé. La première base d’une étude systématique de l'Océan est une carte des profondeurs : elle était impossible à dresser avant 185%, époque où Brooke inventa son sondeur à poids perdu et où les officiers de la marine américaine, à force d'expériences patientes, découvrirent la loi de descente de la ligne qui permet de s’apercevoir du moment où le plomb est parvenu au fond. Antérieurement à 1859, on soupçonnait à peine l’erveur dont la pression entachait toutes les observations thermométiques et l'on ignorait complètement la manière de l'éviter par la double enveloppe du thermomètre. Aujourd'hui même, malgré des milliers d'observations précises, malgré la facilité qu'il y aurait à exécuter une carte des profondeurs par courbes de niveau, malgré L'intérêt capital d’un pareil document, il n’est pas encore aux mains des gens de science, au moins à une échelle suffisamment grande pour rendre de véritables services. Que dirait-on cependant d'études géologiques, géographiques, climatologiques, météorologiques commencées, continuées sans une carte générale de la région à laquelle elles s'appliquent! Les différentes nations travaillent isolément; on ne s'accorde pas sur la façon d'opérer et de combiner les eflorts vers un but commun qui serait utile à tous, car ce but est la navigation scientifique et par conséquent précise. On ne s'entend même pas sur les termes employés et, landis que le mot densité d'un liquide, par exemple, n’a qu'une seule acception parmi les physiciens, le mot densité de l'eau de mer en possède huit ou dix pour les océanographes.

Après les voyages purement géographiques des navigateurs dont

les découvertes out ouvert l'ère des temps modernes, Colomb, Magellan, Vasco de Gama, Cabot, les Dieppois, Jacques Cartier et qui appartiennent à l’histoire de la géographie, commencent les voyages scientifiques des Cook, des Lapérouse, des d’Entrecasteaux qui tous avaient des naturalistes à leur bord, Peu à peu on soupçonne l'intérêt d’études plus graves et ainsi se passe le premier tiers ou le premier quart du XIXe siècle, Alors on invente ou l'on perfectionne des instruments de mesure et l’on arrive au début de la véritable océanographie, à l'énoncé sinon à la solution des problèmes relatifs à la forme et à la nature du fond des mers, à la distribution de la température, à la composition des eaux, à la salure, à la densité; aujourd’hui cet élan, cette ardeur à la recherche s'accentuent tellement qu'il n’est plus permis à aucun pays de se montrer indifférent et de résister à un mouvement général de toutes les nations.

En 1772-75, James Cook accomplit sur la Hesolution son grand voyage autour du monde. 11 partait dans un but où la science pure avait une large part et, accompagné du naturaliste Forster, il devait observer à Taïti le passage de Vénus. En route, on fit quelques mesures de température de la mer dans le Pacifique et l’on s’avança jusque sur les bords du continent antarctique. Pendant ce temps, près de l’autre pôle, John Phipps, plus tard lord Mulgrave, avec ses deux navires Racehorse et Carcass (1773), où se trouvait un jeune midshipman de onze ans qui devait devenir l'amiral Nelson, mesurait aussi des températures entre la Norvège, le Spitzberg et il parvenait à 800 48° de latitude septentrionale. De 1778 à 1779, Cook ayant sous ses ordres les navires Resolute et Discovery commandés par King et par Clarke, explorait la mer et le détroit de Behring. La distribution des températures marines souleva dès le début les préoccupations des savants et, vers 1780, de Saussure se livrait déjà à des recherches relatives à cette question dans la Méditerranée, entre Nice et Gênes.

L'exemple que donnaient les Anglais en mettant les navigateurs au service de la science et en atteignant ainsi le double résultat de se procurer des équipages expérimentés et de développer les connaissances humaines, fut imité d’abord par les Russes bien que cette nation semble peut-être moins directement intéressée que les autres à la solution des problèmes de la mer, Les premiers travaux hydrographiques datent de Pierre le Grand qui en confia l'exécution,

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sous sa direction, à quelques officiers spécialistes remplacés en 1724 par le collège de l’Amiraulé et aujourd'hui par le Département hydrographique. La mer d’Azow fut sondée en 1696, la Baltique en 1710, la mer Blanche de 1798 à 1801. Behring! dans des voyages d'exploration qui durèrent de 1725 à 1727 et de 1734 à 1742, découvrit le détroit qui porte son nom et releva les côtes de la Sibérie. Les autres expéditions russes ayant pour but exclusif les découvertes géographiques et l’hydrographie eurent pour théâtre principal les mers de Behring, d'Okhotsk et du Japon. Le premier voyage autour du monde est celui des capitaines Krusenstjerna à bord de la Nadegda et Lissiansky à bord de la Néva (1803-1806), pendant lequel on mesura des températures et on observa avec sagacité un grand nombre de phénomènes naturels dans l’Atlantique et le Pacifique. Il fut suivi des expéditions des navires Néva (1806-1808), Diana (1807-1811), Souvorow (1813-1816), Koutousow (1816-1818) et Rurik (1815-1818), commandant Kotzebue, avec lequel était embarqué le naturaliste Chamisso. En 1819 partent de Cronstadt deux expéditions polaires : l’une sous la direction de Bellingshausen, et composée du Vostok et du Mirnij, s’avance jusque par 6906’ lat. S. dans l’océan Antarctique; l’autre sous le commandement du capitaime Vassiliew, avec les deux navires Ofkritijé et Blagonamerenni), atteint 710 6’ lat. N. dans le Pacifique nord.

La nécessité d'étudier les régions septentrionales du Pacifique baignant les possessions russes de l’extrème Asie et de l'Amérique, obligeait tout navire quittant la mer Baltique à contourner le globe entier, Aussi les voyages de circumnavigation se continuent-ils sans interruption exécutés par les vaisseaux Borodino (1819), Koutousow (1820), Rurik et Élisabeth (1821-1822), Apollon et Ajax (1821), Kreiser et Ladoga (1822-189%5), Predpriatijé (1823), Hélène (1824), Krotkij (1825), Moller et Seniavine (1826), commandant Lütke qui, au retour, en 1829, publia un atlas de 51 cartes ainsi qu'un nombre considérable d'observations sur la météorologie, les courants, le magnétisme, le baromètre, le pendule et la température des eaux. En 1828, nouvelles campagnes de l’Helène et du Krotkiÿj, de l'Amérique (1831), du Kamtchatka (1833), de l'Amérique (1834),

1 Voyez pour plus de détails Aperçu des travaux géographiques en Russie, par le baron Nicolas Kaulbars; Saint-Pétersbourg, 1889. Publication de Ja Société impériale russe de géographie,

de l’Hélène (1835-1836), du Nicolas (1837-1839), du Czaréwitch- Alexandre (1840-1841), de l’Abo (1840), de l’Zrtych (1843-1845), du Baïkal (1848), de l’Achta (1847-1849), commandant Lutke, qui mesura des températures dans l'Atlantique et le Pacifique, de la Pallada (1852), du Vostok (1854) et d’autres encore. D’une façon générale, en histoire naturelle, on recueille promptement la moisson de plantes, d'animaux et de roches qu'on décrira à loisir au retour; on cherche à visiter un grand nombre de contrées et l’on accomplit surtout des voyages de circumnavigation. Aujourd’hui, on ressent le besoin d’études plus précises, plus détaillées et par conséquent plus lentes et, comme on possède une vue des lois générales, on préfère des expéditions restreintes. En océanographie proprement dite, l’opportunité des voyages de circumnavigation si récents du Challenger et de la Gazelle est déjà passée, et il faudrait plutôt, pour compléter nos connaissances, des observations prolongées dans un même endroit. ù

Les expéditions polaires anglaises ont été particulièrement nombreuses et chacune d’elles recueillit une ample moisson de faits. Après Hore, Hughes Willoughby, Chancelor, Frobisher, Davis et Hudson, Scoresby fit son premier voyage au Groenland et au Spitzberg en 1806 sur la Resolution; de 1810 à 1822, il en exécuta dix autres dans les mêmes régions. En 1818, John Ross est déjà embarqué sur l’/sabella, et Franklin accompagne en qualité de lieutenant l’expédition arctique de la Dorothea et du Trient ; l'un y retourne de 1839 à 1843 avec les navires Discovery et Research et va ensuite reconnaître les terres antarctiques avec les navires £rebus et Terror. Franklin succombe dans les glaces en 1848 et l’on n’est fixé sur son sort qu'après l’expédition de trente bâtiments envoyés à sa recherche de 1848 à 1857. Sur l’un d’eux, le Phænir, était embarqué le lieutenant Bellot, de la marine française, qui périt glorieusement en 1853 près de l’île Beechey.

Les navigateurs anglais qui ont tenté de s’approcher du pôle sont trop nombreux pour que leurs noms puissent être cilés ici; parmi eux, nous nous bornerons à mentionner Sabine, à bord du Griper qui, en 1833, fit ses mémorables observations sur le pendule; Parry, successivement à bord du Fury (1821-29) et de l’Hécla (1824-25) ; Mac Clintock, Mac Clure, Beechey ; pour finir par le plus récent de tous, le commandant Nares, à bord de Alert et du Discovery,

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en 1876. Tous les marins célèbres dont l’Angleterre s’enorgueillit ont été élevés à la rude école des expéditions polaires.

Les efforts ne se bornaient pas à ces régions désolées. Le Blossom, commandé par Beechey, accomplissait de 1825 à 1828 un voyage autour du monde et plus tard, de 1826 à 1886, il en était de même des vaisseaux Adventure et Beagle, commandés par Fitzroy. Ce dernier avait à son bord Darwin qui a résumé ses observations dans l'ouvrage intitulé : Voyage d’un naturaliste. Rien ne montre mieux combien il est avantageux de joindre des hommes de science aux expéditions maritimes, que la lecture de ce livre où l’on distingue comme l’aurore de toutes les théories qui ont rendu leur auteur à jamais illustre. Cette succession infinie et rapide de flores, de faunes, de contrées, de climats, de phénomènes de tous genres que seul un voyage de circumnavigation est susceptible d'offrir, devait exciter le spectateur dans la force et la vivacité de sa jeunesse, les yeux comme l’intelligence constamment ouverts à cause de la multiplicité des spectacles et des impressions, à essayer de réunir cette immense variété de faits en un faisceau, à les condenser en une loi, se formulant par un mot unique : la lutte pour l'existence. Sans l’expédition du Beagle, malgré son génie, Darwin n'aurait jamais si nettement compris l’influence toute-puissante de la sélection naturelle; il n’aurait pas été Darwin.

Après cette époque, la science avait progressé. Il ne suffisait plus d'autoriser un savant à s’embarquer sur un bâtiment de l’État en lui fournissant ainsi la chance de glaner quelques observations et d’en rer parti de son mieux sans lui permettre jamais de suivre une expérience malgré son intérêt et son utilité, si elle dérange de la manière la plus légère les conditions de la navigation. Il fallait maintenant placer en quelque sorte les marins au service exclusif de la science et confier au talent nautique d’un officier, un personnel civil composé des savants Les plus éminents, munis des instruments les plus perfectionnés. L'expérience a montré que marins et savants étaient dignes de s'entendre et que leur alliance était aussi profitable aux uns qu'aux autres.

La première de ces expéditions eut lieu sur le Lightning, d'août à septembre 1868, entre les Hébrides et Les Faroër, sous la direction du professeur Wyville Thomson et du docteur Carpenter. Ces mêmes naturalistes, auxquels avait été adjoint M. Gwynn Jeffreys, exécu-

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