‹ Octave CremazieChapitre 3 sur 8 · LIBRAIRIE BEAUCHEMIN, LIMITÉE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE BEAUCHEMIN, LIMITÉE

: 79, Rue St] acques. Los

Enregistré, conformément à l'acte du Parlement du Canada, en l’année 1885, par BEAUCHEMIN & VALOIS, au bureau du ministre de l'Agriculture.

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EU de personnes ont connu aussi bien que vous Octave Crémazie, .

me disait un écrivain dont le nom fait autorité. Vous avez

vécu pendant plusieurs années dans son intimité à Québec. C’est à vous qu’il a confié le soin de publier ses poésies après son départ. Vous avez correspondu avec lui pendant son exil; vous l’avez revu ensuite à Paris, où vous avez demeuré plusieurs mois dans sa compagnie. Vous savez sur sa vie, Son Caractère, ses poésies, son exil, bien des choses 4 qui ne sont connues que d’un très petit nomqe (1) Cette biographie qui a paru en tête des Œuvres complètes de Crémazie, publiées en 1882, a été revue et aug-

mentée de plusieurs détails inédits obtenus depuis cette date.

bre et que le public lirait avec curiosité.

Pourquoi ne publiez-vous pas cela ? Octave Crémazie est une de nos grandes figures littéraires. Ses poésies ont fait époque ; et elles resteront tant qu'il y aura une nationalité canadienne-française. La jeunesse actuelle n’a point connu Crémazie, et elle saura gré à quiconque lèvera un coin du voile qui enveloppe sa vie. L’histoire s’est faite pour lui; et l’on peut en parler avec d’autant plus de liberté que le dernier des Crémazie est mort. C'est une famille éteinte, et bientôt rien ne rappellera plus son souvenir que les poésies auxquelles Octave Crémazie a attaché son nom. Et puis le malheur a donné à la physionomie du poète ce je ne sais quoi d’achevé qui commande la sympathie et arrête l'attention.

— Vous êtes en cela meilleur juge que moi, répondis-je à mon ami. Toutefois vous n'avez lu qu’une partie des lettres qu'Octave Crémazie m'a adressées. Nous les relirons ensemble, si vous le voulez; et si vous persistez à croire qu'elles offrent un intérêt réel, je les livrerai à la publicité.

— Parfait, reprit-il ; mais n'y eût-il que les lettres dont j'ai pris lecture, elles suffiraient pour me déterminer, car elles renferment des aperçus littéraires, des jugements sur nos hommes de lettres, des coups d'œil sur la situation intellectuelle du pays qui sont d'autant plus intéressants qu'ils datent déjà d'une quinzaine d'années. Ils serviront à mesurer la marche des esprits et le mouvement des lettres pendant cette période.

— Mais, objectai-je encore, il y a dans ces lettres des témoignages de reconnaissance pour de petits services que j'ai eu occasion de lui rendre, des éloges qu'il se croyait obligé de m'adresser pour me remercier des justes appréciations que j'avais faites de ses poésies. La plupart de ces passages sont enclavés dans des considérations d’une haute portée qu'il faudrait retrancher, ce qui ferait perdre le sens d’une partie des lettres. Il me répugne de livrer aux profanes ces secrets de l'amitié. . __ Donnez-vous garde de rien retrancher, repartit mon ami, le public d'aujourd'hui a en horreur ces mutilations : il lui faut tout ou rien. D'ailleurs on conçoit qu'écrivant à

vous-même pour reconnaître les compliments que vous lui aviez faits, il devait vous payer

de retour. Mais le lecteur qui sait lire entre

les lignes n’aura pas de peine à découvrir le correctif caché sous les fleurs de rhétorique ».

Pr

Quel est le citoyen de Québec de 1860 qui

ne se rappelle la librairie Crémazie, rue de

la Fabrique, dont la vitrine, tout encombrée

de livres frais arrivés de Paris, regardait la.

caserne des Jésuites, cette autre ruine qui,

elle aussi, a disparu sous les coups d’un van-

dalisme que je ne veux pas qualifier ? C’é-

tait le rendez-vous des plus belles intelligences

d'alors: l'historien Garneau s’y coudoyait avec le penseur Étienne Parent : le baron

Gauldrée-Boilleau, alors consul général de France à Québec, que j’ai revu depuis à

Paris, emprisonné à la Conciergerie, à deux

pas de la cellule de Marie-Antoinette, le baron :

Gauldrée-Boilleau, dis-je, y donnait la main

à l'abbé Ferland, pendant que Chauveau

feuilletait les Samedis de Pontmartin ; J.-C. Taché discourait là à bâtons rompus avec son

mir

OCTAVE CRÉMAZIE. 15 antagoniste Cauchon ; Fréchette et Lemay y venaient lire leurs premiers essais ; Gérin- Lajoie avec Alfred Garneau s'y attardait au sortir de la bibliothèque du parlement. Octave Crémazie, accoudé nonchalamment sur une nouvelle édition de Lamartine ou de Sainte-Beuve, tandis que son frère faisait l’article aux clients, jetait à de rares intervalles quelques réparties fines parmi les discussions qui se croisaient autour de lui, ou bien accueillait par un sourire narquois les excentricités de quelques-uns des interlocuteurs.

Onétait à l’époque des Soirées canadiennes ; la popularité dont cette revue jouissait à sa naissance avait répandu une vie nouvelle, pleine d’entrain et d'espérance, dans notre petite république des lettres. On avait foi dans l'avenir et on avait raison. La phalange des jeunes talents se groupait avec une ardeur fiévreuse autour des vieux maîtres, prête à tout entreprendre sous leurs ordres.

Nature sympathique et ouverte, modeste comme le vrai talent, n'ayant jamais rêvé, pour son malheur, que lecture et poésie, toujours

disposé à accueillir les nouveaux venus dans l’arène, Crémazie était le confident de chacun. Que de pas hésitants il a raffermis ! Que d’écrivains de mérite qui s’ignoraient et qu'il a révélés à eux-mêmes ! Personne n’a eu une plus large part que lui au réveil littéraire de

Né à Québec, le 16 avril 1827, d’une famille originaire du Languedoc (1), il avait fait ses études au séminaire de cette ville. Ilétait entré ensuite dans le commerce et était devenu l'associé de ses deux frères Jacques et Joseph, fondateurs d’une maison de librairie qui vient de s’éteindre après avoir duré au-delà de trente ans. Humble dans ses commencements, elle prit après 1855, sous la direction .

(1) Jacques Crémazie, bisaïeul du poète, était né en 1537 à Artigat, petit village de l’ancien diocèse de Rieux, en Languedoc (aujourd’hui dans le département de l’Ariège). On voit par son certificat de liberté déposé, à l’époque de son premier mariage en 1762, à l'évêché de Québec, qu’après avoir séjourné sept ans à Pamiers et deux à Bayonne, il s’était embarqué sur la flûte du roi le Canon, et était arrivé à Québec en 1759. M. l'abbé Tanguay, dans son excellent Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, nous apprend que ce Jacques Crémazie épousa en secondes

noces, à Québec, le 27 avril 1783, Marie-Josette Le Breton.

De ce mariage naquit, le 14 octobre 1786, Jacques, père d’'Octave Crémazie.

d'Octave, un développement considérable, trop rapide peut-être, trop hâtif à une époque où les livres étaient encore d’un débit assez difficile; ce qui fut la première cause du désastre qu’elle a éprouvé quelques années plus tard. Quoi qu'il en soit, il convient d'ajouter ici que cette maison française est une de celles qui ont le mieux servi le mouvement littéraire au milieu de nous.

Crémazie a été l’un des fondateurs de l’Institut canadien de Québec, et l’un de ses membres les plus actifs tant qu'il a vécu au Canada.

Tout au fond de sa librairie s’ouvrait un petit bureau, à peine éclairé par une fenêtre percée du côté de la cour, et où l'on se heurtait contre un admirable fouillis de bouquins de tout âge, de tout format et de toute reliure. C'était le cénacle où il donnait ses audiences intimes. On s’asseyait sur une caisse ou sur une chaise boiteuse, et on laissait la causerie chevaucher à tous les hasards de l’imprévu.

C’est alors, dans ces cercles restreints, que Crémazie s’abandonnait tout entier et qu'il

livrait les trésors de son étonnante érudition. Les littératures allemande, espagnole, anglai-

se, italienne, lui étaient aussi familières que

la littérature française ; il citait avec une égale facilité Sophocle et le Ramayana, Juvénal et les poètes arabes ou scandinaves. Il avait étudié jusqu’au sanscrit!

Disciple du savant abbé Holmes, qui a laissé un nom impérissable au séminaire de Québec, et qui en avait fait son ami plus que son élève, il avait appris de lui à ne vivre que pour la pensée. Il avait fait de l'étude

l'unique passion de sa vie, et elle lui suffisait.

Elle fut sa compagne sous la bonne comme

sous la mauvaise étoile. Quand tout le reste

l'eut abandonné, elle s’assit à son chevet pour animer sa solitude, endormirses douleurs,

calmer ses insomnies et adoucir les amertumes

de l'exil. | Abstème comme un anachorète, négligé dans sa tenue, méditatif autant qu’un fakir, il ne vivait que pour l'idéal ; le monde ne lui était rien, l’étude lui était tout. Le travail de la composition et de la lecture absorbait une grande partie de ses nuits”: il com-

posait ses vers la nuit, couché dans son lit. Le silence, la solitude, l’obscurité évoquaient . chez lui l'inspiration : la nuit était sa muse. Souvent il ne prenait pas même la peine de confier ses poésies au papier ; il ne les écrivait qu’au moment de les livrer à l'impression.

Elles étaient gravées dans sa mémoire mieux que sur des tablettes de marbre.

Obligé par nécessité de s’occuper d’affaires pour lesquelles il n’avait ni goût ni aptitude, il les expédiait d’une main distraite, s’en débarrassait avec une incurie et une imprévoyance qui finirent par creuser un abîme sousses pieds. Il oubliait d’escompter un billet à la

banque pour courir après une rime qui lui échappait. Quand il se réveilla de ce long rêve, il était trop tard.

Au physique, rien n’était moins poétique que Crémazie : courtaud, large des épaules, la tête forte et chauve, la face ronde et animée, un collier de barbe qui lui courait d’une oreille à l’autre, des yeux petits, enfoncés et myopes, portant lunettes sur un nez court et droit, il faisait l'effet au premier abord d’un de ces bons bourgeois positifs et rangés

dont il se moquait à cœur Joie : « braves gens, disait-il,

Qui naissent marguilliers et meurent échevins, »

et qui ont «toutes les vertus d’une épitaphe ».

C'est ainsi qu’il les dépeignait lui-même dans la seconde partie de sa Promenade de trois morts, dont il me citait, à Paris, quelques bribes qu'il gardait dans sa mémoire et qu’il n'a jamais écrites. Son sourire, le plus fin du monde, et les charmes de sa conversation faisaient perdre de vue la vulgarité de sa personne.

À part certains hommes d’affaires, nul ne soupçonnait le volcan sur lequel il marchait et qui allait éclater sous ses pas. Quelques mots amers qui lui échappaient ou qu'il plaçait en vigie dans la conversation, quelques Sarcasmes inexplicables, qui paraissaient en singulière contradiction avec sa vie calme en apparence et insouciante, étaient les seuls indices des orages intérieurs qu'il subissait..

On n'y faisait pas attention : la suite en fit comprendre le sens.

Son dernier poème, resté inachevé, la Promenade de trois morts, venait de paraître dans les Soirées canadiennes. Remarquécomme toutes ses compositions, ce poème avait pris ses admirateurs par surprise et révélait une nouvelle phase de son talent. Personne ne pouvait s'expliquer l'étrangeté de ce cauchemar poétique ; on n’en saisit que plus tard les analogies avec sa situation. La réalité était plus étrange que le rêve.

La stupeur fut universelle lorsqu'un matin on apprit qu'Octave Crémazie avait pris le chemin de l'exil: le barde canadien s'était tu pour toujours. Où était-il allé? S’étaitil réfugié aux États-Unis ? Allait-il traverser l'Océan pour venir vivre en France? Pendant plus de dix ans, ce fut un mystère pour Me public ; quelques intimes seulement étaient au fait de ses agissements et connaissaient le lieu de sa retraite.

Au printemps de 1864, il m'écrivit la lettre suivante, afin de me remercier du travail auquel je m'étais livré pour faire imprimer ses poésies dans le volume de la Littérature cana- : dienne qui avait été donné en prime aux

abonnés du Foyer canadien. L’omission de deux de ses meilleures pièces, dont il parle dans cette lettre, était due à une inadvertance de sa part. Lorsqu'il m'avait fait remettre par un de ses frères le carnet dans lequel il avait collectionné ses poésies éparses dans les journaux, il n'avait pas songé à m'écrire que ces deux pièces ne s’y trouvaient pas, et, de mon côté, je n’eus pas le moindre soupçon de cette lacune.

2 avril 1864.

« Cher monsieur,

» J'ai bien reçu en son temps votre lettre du mois de juin dernier. Si je ne vous ai pas répondu alors, c’est que j'étais tellement malade que j'avais à peine la force nécessaire pour écrire à mes frères. Depuis mon départ de Québec jusqu’au mois dernier, j'ai existé, mais je n’ai pas vécu.

» Ma tête, fatiguée par les inquiétudes et les douleurs qui m'ont fait la vie si pénible pen-

dant les dernières années de mon séjour au

OCTAVE CRÉMAZIE. Ho pays, n’est que depuis quelques semaines revenue à son état normal. Mes frères m'ont envoyé le volume contenant mes poésies.

Je vous remercie des soins que vous avez bien voulu apporter à la publication de ces vers.

Poufquoi n’avez-vous donc pas publié les deux pièces sur la guerre d'Orient, qui ont paru, l’une dans le Journal de Québec du premier janvier 1855, l’autre dans la même feuille du premier janvier 1856? Je les regarde comme deux de mes bonnes pièces, et j'aurais préféré les voir reproduites plutôt que les vers insignifiants faits sur la musique de Rossini pour la fête de Mgr de Laval. Cette autre pauvreté intitulée: Qu'il fait bon d'être Canadien, ne méritait pas non plus les honneurs de l’impression.

» Je reçois assez régulièrement les livraisons du Foyer canadien. J'ai lu avec un plaisir et un intérêt infinis la vie de Mgr Plessis par l'abbé Ferland. J’ai appris avec un vif regret que cet écrivain si sympathique avait eu deux attaques d’apoplexie. Espérons que la Providence voudra bien conserver longtemps encore au Canada ce talent si beau et si

modeste, qui est à la fois l'honneur de l'Église

et la gloire des lettres américaines.

» M. Alfred Garneau a publié une très jolie pièce de vers dans le numéro de janvier 1864. Si je ne me trompe, c’est un peu dans le pere de mes Mille Iles.

» Mais une chose m'a frappé dans le Foyer :

où sont les nouveaux noms que vous vous promettiez d’offrir au public? Si l’onexcepte

re PRES

Auger, qui a donné un joli sonnet dans le mois

de janvier 1863, je ne rencontre que les signatures déjà connues. Que font donc les jeunes gens de Québec ? Etes-vous trop sévères pour eux ? Je ne le crois pas, car après avoir donné asile à la Maman de M. X,, vous n’aviez plus le droit de vous montrer

bien difficiles. Avez-vous donc mis de côté

cette règle, établie dès la fondation des Soirées canadiennes, que les écrivains du pays devaient seuls avoir accès au Foyer? S'ilen

est ainsi, je le regrette, car ce recueil perdra

ce qui faisait son principal cachet.

» Du moment que vous avez abandonné

cette ligne de conduite, qui me paraissait si sage, ne Croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux

alors donner à vos abonnés les œuvres des écrivains éminents du jour, que d'ouvrir votre répertoire aux minces productions des rimailleurs français échoués sur les bords du Saint-Laurent ? J’admets volontiers que la Maman de M. X. a toujours raison, mais êtesvous bien sûr, en admettant cette respectable dame, d’avoir eu raison?

» Les Soirées canadiennes existent-elles toujours ? Quels sont les écrivains qui alimentent cette revue ? Quand vous n’auriez rien de mieux à faire, vous me feriez un indicible plaisir en me donnant quelquefois des nouvelles de la petiterépubliquelittéraire de Québec.

» Préparez-vous quelques belles légendes ?

Légende ou poème, histoire ou roman, quel que soit le sujet que vous traitiez, j'ose espérer que vous voudrez bien en remettre un exemplaire à mes frères, afin qu'ils me le fassent parvenir. Car, de loin comme de près, je suis toujours un admirateur de votre talent ». | Votre tout dévoué

La situation intellectuelle du pays, telle

qu'elle existait il y a quinze ans, est tracée de main de maître dans la correspondance qui suit et qui n’a pas besoin de commentaires.

« Cher monsieur,

» J'ai reçu, il y a quelques jours, le numéro du Foyer canadien, qui contient votre article magistral sur le mouvement littéraire en Canada.

» Dans cette étude vous avez bien voulu vous souvenir de moi en termes beaucoup trop élogieux pour mon faible mérite ; c’est donc plutôt à votre amicale bienveillance qu'à ma valeur d'écrivain que je dois cette appréciation louangeuse de mon BU bagage poétique.

» Dans ce ciel sombre que me font les tristesses et les amertumes de l’exil, votre voix Sympathique a fait briller un éclair splendide dont les rayons ont porté dans mon âme, avec les souvenirs chers de la patrie absente, une consolation pour le sic, une espérance pour l’avenir.

» Pour ces fleurs que vous avez semées sur mon existence maintenant si aride, soyez mille fois remercié du plus profond de mon cœur.

» Comme toutes les natures d'élite, vous avez une foi ardente dans l’avenir des lettres canadiennes. Dans les œuvres que vous appréciez, vous saluez l’aurore d’une littérature nationale. Puisse votre espoir se réaliser bientôt! Dans ce milieu presque toujours indifférent, quelquefois même hostile, où se trouvent placés en Canada ceux qui ont le courage de se livrer aux travaux de l'intelligence, je crains bien que cette époque glorieuse que vous appelez de tous vos vœux ne soit encore bien éloignée.

» MM. Garneau et Ferland ont déjà, il est vrai, posé une base de granit à notre édifice littéraire ; mais, si un oiseau ne fait pas le printemps, deux livres ne constituent pas une littérature. Tout ce qui s’est produit chez nous en dehors de ces deux grandes œuvres ne me semble pas avoir chance de vie.

Qui lira X*** dans cinquante ans ? Et, s'il m'est permis de parler de moi, qui songera à mes pauvres vers dans vingt ans ?

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» Nous n’avons donc réellement que deux œuvres hors ligne, les monuments élevés par MM. Garneau et Ferland. Dans la poésie, dans le roman nous n’avons que des œuvres de second ordre. La tragédie, le drame sont encore à naître. La cause de cette infériorité. n’est pas dans la rareté des hommes de talent, mais dans les conditions désastreuses que fait. à l'écrivain l'indifférence d’une population qui n'a pas encore le goût des lettres, du moins des œuvres produites par les enfants du sol. |

» Dans tous les pays civilisés, il est admis que si le prêtre doit vivre de l’autel, l'écrivain doit vivre de sa plume. Chez tous les peuples de l’Europe, les lettres n’ont donné signe de vie que lorsqu'il s’est rencontré des princes pour protéger les autres. Avant la Renaiïissance, les couvents possédaient le monopole des travaux intellectuels, parce que les laïques qui auraient eu le goût et la capacité de cultiver les lettres ne pouvaient se vouer à un travail qui n'aurait donné du pain ni à eux ni à leurs familles.

» Les moines, n'ayant pas à lutter contre

les exigences de la vie matérielle, pouvaient se livrer, dans toute la sérénité de leur intelligence, aux travaux littéraires et aux spéculations scientifiques, et passer ainsi leur vie à remplir les deux plus nobles missions que puisse rêver l'esprit humain, l'étude et la prière.

» Les écrivains du Canada sont placés dans les mêmes conditions que l'étaient ceux du moyen-âge. Leur plume, à moins qu'ils ne fassent de la politique (et Dieu sait la littérature que nous devons aux tartines des politiqueurs), ne saurait subvenir à leurs moindres besoins. Quand un jeune homme sort du collège, sa plus haute ambition est de faire insérer sa prose ou ses vers dans un journal quelconque. Le jour où il voit son nom flamboyer pour la première fois au bas d’un article de son cru, ce jour-là il se croit appelé aux plus hautes destinées ; et il se rêve l’égal de Lamartine, s’il cultive la poésie ; de Balzac, s’il a essayé du roman. Et quand il passe sous la porte Saint-Jean, il a bien soin de se courber de peur de se cogner la tête. Ces folles vanités de jeune homme s’évanouis-

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anis 0e OCTAVE CRÉMAZIE.

sent bientôt devant les soucis quotidiens de la vie. Peut-être pendant un an, deux ans, continuera-t-il à travailler ; puis un beau . jour sa voix se taira. Le besoin de gagner le pain du corps lui imposera la dure nécessité de consacrer sa vie à quelques occupations arides, qui étoufferont en lui les fleurs suaves de l’imagination et briseront les fibres intimes et délicates de la sensibilité poétique. Que de jeunes talents parmi nous ont produit des fleurs qui promettaient des fruits magnifiques; mais il en a été pour eux comme, dans certai-. nes années, pour les fruits de la terre. La gelée est venue qui a refroidi pour toujours le feu de leur intelligence. Ce vent d'hiver

qui glace les esprits étincelants, c’est le res

angusta domi dont parle Horace, c’est le pain quotidien.

» Dans de pareilles conditions, c’est un

malheur que d’avoir reçu du ciel une parcelle du feu sacré. Comme on ne peut gagner sa

vie avec les idées qui bouillonnent dans le

cerveau, il faut chercher un emploi, qui est

presque toujours contraire à ses goûts. Il arrive le plus souvent qu’on devient un mau-

vais employé et un mauvais écrivain. Permettez-moi de me citer comme exemple.

Si je n’avaisipas reçu, en naissant, sinon le talent, du moins le goût de la poésie, je n’aurais pas eu la tête farcie de rêveries qui me faisaient prendre le commerce comme un moyen de vivre, jamais comme un but sérieux de la vie. Je me serais brisé tout entier aux affaires, et j'aurais aujourd’hui l’avenir assuré. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé ? J'ai été un mauvais marchand et un médiocre poète.

» Vous avez fondé une revue que vous donnez presque pour rien. C’est très beau pour les lecteurs. Ne pensez-vous pas que si l’on s’occupait un peu plus de ceux qui produisent et un peu moins de ceux qui consomment, la littérature canadienne ne s’en porterait que mieux ? Si une société se formait pour fournir le pain à un sou la livre, à la condition de ne pas payer les boulangers, croyez-vous que ceux-ci s’empresseraient d'aller offrir leur travail à la susdite société ?

» Puisque tout travail mérite salaire, il faut donc que l’écrivain trouve dans le produit de ses veilles, sinon la fortune, du moins

le morceau de pain nécessaire à sa subsistance. Autrement vous n'aurez que des écrivains amateurs.

» Vous savez ce que valent les concerts d'amateurs; c’est quelquefois joli, ce n’est jamais beau. La demoiselle qui chante:

Robert, loi que J'aime, sera toujours à cent lieues de la Pasta ou de la Malibran. Le meilleur joueur de violon d’une société philharmonique ne sera toujours qu’un racleur, comparé à Vieuxtemps ou à Sivori. La Httérature d'amateurs ne vaut guère mieux que la musique d'amateurs. Pour devenir un grand artiste, il faut donner toute son intelligence, tout son temps à des études sérieuses, difficiles et suivies. Pour parvenir à écrire en maître, il faut également faire de l’étude non pas un moyen de distraction, mais l’emploi et le but de toute son existence. Lisez la vie de tous les géants qui dominent la littérature, et vous verrez que le travail a été au moins pour autant dans leurs succès que ‘le génie qu’ils avaient reçu de Dieu. Tous les grands noms de la littérature actuelle sont ceux de piocheurs, et ils ont trouvé dans

eur labeur incessant la fortune en même emps que la gloire. Pour qu'un écrivain puisse ainsi se livrer à un travail assidu, 1 faut qu'il soit sûr au moins de ne pas mourir de faim. Pour donner le pain quotidien au jeune homme qui a le désir et la capacité de cultiver les lettres, il faudrait fonder en Canada une revue qui paierait cinq, dix et même quinze sous la ligne les œuvres réellement supérieures. Quand un jeune auteur recevrait pour un travail d’un mois, pendant lequel il aurait produit 400 à 500 lignes bien limées, bien polies, soixante à quatre-vingts piastres, comme il trouverait dans cette somme de quoi vivre pendant deux mois, soyez sûr que, s’il avait réellement le mens divinior, il continuerait un métier qui, en lui donnant le nécessaire, lui apporterait encore la gloire par-dessus le marché!

» Mais comment arriver à ce résultat? Par une société en commandite. C'est ainsi qu'ont été fondées toutes les grandes revues européennes. On perd de l'argent les premières années, mais un jour vient où le goût public

K'épure par la production constante d'œuvres a 4058

grandes et belles, et alors la revue qui a produit cet heureux changement, voit chaque mois sa liste d'abonnés augmenter, et cette affaire, qui ne semblait d’abord n'être qu'un: sacrifice patriotique, devient bientôt une!

excellente opération commerciale. Il en a été de même dans tous les pays. Pourquoi en serait-il autrement dans le Canada ?

On jette, chaque année, des capitaux dans des entreprises qui présentent beaucoup plus de risques aux actionnaires et qui n’ont pas pour elles le mérite de contribuer à conserver notre langue, le second boulevard de notre nationalité, puisque la religion en est le premier.

» J'ai souvent rêvé à cela dans les longues heures de l’exil. J’ai tout un plan dans la tête, mais les bornes d’une lettre ne me permettent pas de vous le détailler aujourd’hui. D'ailleurs la tête me fait toujours un peu souffrir, et Je suis éreinté quand j'écris trop longtemps. Je finirai demain cette trop longue missive.… |

» Ce qui manque chez nous, c’est la critique littéraire. Je ne sais si, depuis que j'ai quitté le pays, on a fait des progrès dans cette partie

essentielle de la littérature; mais de mon temps c'était pitoyable. Les journaux avaient tous la même formule, qui consistait en une réclame d’une dizaine de lignes.

» Pour parler de vers, on disait: « Notre poète, etc.» S’agissait-il de faire mousser la boutique d’un chapelier qui avait fait cadeau d'un gibus au rédacteur, on lisait: « Notre intelligent et entreprenant M*** vient d’inventer un chapeau, etc.» Réclames pour poésies, pour chapeaux, pour modes, etc.

tout était pris dans le même tas.

» Dans votre article sur le mouvement littéraire, vous venez de placer la critique dans sa véritable voie ; comme vous aviez pour but de montrer la force de notre littérature canadienne, vous avez dû naturellement ne montrer que le beau côté de la médaille. S1 Je me permettais de vous adresser une prière, ce serait de continuer ce travail plus en détail, en louant ce qui est beau, en flagellant ce qui est mauvais. C’est le seul moyen d’épurer le goût des auteurs et des lecteurs.

» Personne n’est mieux doué que vous pour créer au Canada la critique littéraire.

» Du long verbiage qui précède, je tire cette conclusion: aussi longtemps que nos écrivains seront placés dans les conditions où ils se trouvent maintenant, le Canada pourra bien avoir de temps en temps, comme par le passé, des accidents littéraires, mais il n'aura: pas de littérature nationale.

» Dans votre lettre du 127 juin 1864, à laquelle les douleurs physiques et morales m'ont empêché de répondre, vous me demandez de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts. Cette œuvre n’est pas terminée, et des sept ou huit cents vers qui sont composés; pas un seul n'est écrit. Dans la position où je me trouve, je dois chercher à gagner le pain quotidien avant de songer à la littérature.

Ma tête, fatiguée par de rudes épreuves, ne me permet pas de travailler beaucoup. Ce que vous me demandez, d’autres amis me l'ont également demandé, en m'écrivant que je devais cela à mon pays. Ces phrases sont fort belles, mais elles sont aussi vides qu'elles sont sonores. Je sais parfaitement que mon pays n’a pas besoin de mes faibles travaux, et qu'il ne me donnera jamais un sou pour

OCTAVE CRÉMAZIE. in 4

m'empêcher de crever de faim sur la terre de ‘exil. Ilest donc tout naturel que j’emploie à gagner ma vie les forces qui me restent.

J'ai bien deux mille vers au moins qui trainent dans les coins et les recoins de mon cerveau. À quoi bon les en faire sortir ? Je suis mort à l'existence littéraire. Laissons donc ces pauvres vers pourrir tranquillement dans la tombe que je leur ai creusée au fond de ma mémoire. Dire que je ne fais plus de poésie serait mentir. Mon imagination travaille toujours un peu. J’ébauche, mais je ne termine rien, et, suivant ma coutume, je n’écris rien. Je ne chante que pour moi.

Dans la solitude qui s’est faite autour de moi, la poésie est plus qu’une distraction, c'est un refuge. Quand le trappeur parcourt les Îorêts du nouveau monde, pour charmer la longueur de la route solitaire, il chante les-refrains naïfs de son enfance, sans s'inquiéter si l'oiseau dans le feuillage ou le castor au bord de la rivière prête l'oreille à ses accents. Il chante pour ranimer son courage et non pour faire admirer sa voix : ainsi de moi.

» J'ai reçu hier les journaux qui m’'appren-

nent la mort de Garneau. Le Canada est bien éprouvé depuis quelque temps. C'est une perte irréparable. C'était un grand talent et, ce qui vaut mieux, un beau caractère. Si ma tête me le permet, je veux payer mon tribut à cette belle et grande figure. Je vous enverrai cela, et vous en ferez ce que vous!

voudrez. |

» Votre tout dévoué **X),

10 août 1866. .

« Cher monsieur, » Je ne saurais vous exprimer le bonheur que j'ai éprouvé en lisant votre lettre du 29 juin. Vos paroles sympathiques et conso- Jantes ont ramené un peu de sérénité dans mon âme accablée par les douleurs du passé, les tristesses du présent et les sombres incertitudes de l’avenir. Cette lettre, je l’ai lue et relue bien des fois et je la relirai encore ; car me reportant à ces Jours heureux où je pouvais causer avec vous de cette littérature canadienne que j'ai, sinon bien servie, du moins tant aimée, cette lecture saura chasser

es idées noires qui trop souvent s'emparent le moi.

» En même temps que votre lettre, le ourrier m'a apporté la notice biographique le Garneau. Ce petit volume m'a causé le ius grand plaisir. Le style est élégant et sobre, comme il convient au sujet, et on sent à chaque page courir le souffle du patriotisme e plus vrai. Tous les hommes intelligents ndosseront le jugement que vous portez sur aotre historien national. On ne saurait ap-, Jrécier ni mieux ni en meilleurs termes la plus delle œuvre de notre jeune littérature.

» Il est mort à la tâche, notre cher et grand. aistorien. Il n’a connu ni les splendeurs de a richesse, ni les enivrements du pouvoir.

[l a vécu humble, presque pauvre, loin des plaisirs du monde, cachant avec soin les rayonnements de sa haute intelligence pour les concentrer sur cette œuvre qui dévora sa vie en lui donnant l’immortalité. Garneau a été le flambeau qui a porté la lumière sur notre courte mais héroïque histoire, et c’est »n se consumant lui-même qu'il a éclairé es compatriotes. Qui pourra jamais dire

de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire ? ; » Dieu seul connaît, dites-vous, les trésors

d'ignorance que renferme notre pays. D'après votre lettre je dois conclure que, loin si progresser, le goût littéraire a diminué chez

nous. Si j'ai bonne mémoire, le Foyer canadien avait deux mille abonnés à son début, et vous me dites que vous ne comptez plus qu quelques centaines de souscripteurs. A quoi

cela tient-il ?

» À ce que nous n’avons malheureusement qu'une société d’épiciers. J’appelle épicier tout homme qui n’a d’autre savoir que celui qui lui est nécessaire pour gagner sa vie, car pour lui la science est un outil, rien de plus. L'avocat qui n'étudie que les Pandectes et les Statuts refondus, afin de se mettre “en état de gagner une mauvaise cause et d’en perdre une bonne ; le médecin qui ne cherche dans les traités d'anatomie, de chirurgie et de thérapeutique, que le moyen de vivre en faisant mourir ses patients ; le notaire qui n’a d’autres connaissances que celles qu’il a puisées dans Ferrière et dans Massé, ces deux

urces d’où coulent si abondamment ces uvres poétiques que l'on nomme protêts contrats de vente; tous ces gens-là ne nt que des épiciers. Comme le vendeur de élasse et de cannelle, ils ne savent, ils ne eulent savoir que ce qui peut rendre leur étier profitable. Dans ces natures pétriées par la routine, la pensée n’a pas d’horion. Pour elles, la littérature française n’eiste pas après le dix-huitième siècle. Ces 1essieurs ont bien entendu parler vaguement e Chateaubriand et de Lamartine, et les lus forts d’entre eux ont peut-être lu les Martyrs et quelques vers des Méditations.

fais les noms d'Alfred de Musset, de Gautier, le Nicolas, d’'Ozanam, de Mérimée, de Raignan, de Lacordaire, de Nodier, de Sainte- 3euve, de Cousin, de Gerbet, etc., enfin de oute cette pléiade de grands écrivains, la loire et la force de la France du dix-neuvième jècle, leur sont presque complètement inconlus. N’allez pas leur parler des classiques trangers, de Dante, d'Alferi, de Goldoni, de ;œæthe, de Métastase, de Lope de Véga, de ‘aldéron, de Schiller, de Schlegel, de Lemon-

dorff, etc., car ils ne sauraient ce que vous voulez dire. Si ces gens-là ne prennent pas la peine de lire les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, comment pourrions-nous espérer qu'ils s’intéresseront aux premiers écrits de notre littérature au berceau ? Les épiciers s’abonnent volontiers à une publication nouvelle, afin de se donner du genre et de se poser en protecteurs des entreprises naissantes; mais, comme cette mise de fonds, quelque minime qu'elle soit, ne leur rapporte ni plaisir (margarilas ante porcos) ni profit, ils ont bien soin de ne pas renouveïer leur abonnement.

» Le patriotisme devrait peut-être, à défaut du goût des lettres, les porter à encourager tout ce qui tend à conserver la langue de leurs pères. Hélas! vous le savez comme moi, nos messieurs riches et instruits ne comprennent l'amour de la patrie que lorsqu'il se présente sous la forme d’actions de chemin de fer et de mines d’or promettant de beaux dividendes, ou bien encore quand il leur montre en perspective des honneurs politiques, des appointements et surtout des chances de jobs.

» Avec ces hommes vous ferez de bons pères de famille, ayant toutes les vertus d’une épitaphe ; vous aurez des échevins, des marguilliers, des membres du parlement, voire même des ministres, mais vous ne parviendrez jamais à créer une société littéraire, artistique, et je dirai même patriotique, dans la belle et grande acception du mot.

» Les épiciers étant admis, nous n'avons malheureusement pas le droit de nous étonner si le Foyer canadien, qui avait deux mille abonnés à sa naissance, n’en compte plus que quelques centaines. Pendant plus de quinze ans, j'ai vendu des livres et je sais à quoi m'en tenir sur ce que nous appelons, chez nous, un homme instruit. Qui nous achetait les œuvres d’une valeur réelle ? Quelques étudiants, quelques jeunes prêtres, qui Consacraient aux chefs-d'œuvre de la littérature moderne les petites économies qu'ils pouvaient réaliser. Les pauvres donnent souvent plus que les riches ; les produits de l'esprit trouvent plus d'acheteurs parmi les petites bourses que parmi les grandes. Du reste, cela se conçoit. Le pauvre intelligent a be-

soin de remplacer par les splendeurs de la pensée les richesses matérielles qui lui font. défaut, tandis que le riche a peut-être peur que l'étude ne lui apprenne à mépriser cette! fortune qui suffit, non pas à son bonheur, !

mais à sa vanité. En présence de ce déplo- | rable résultat de quatre années de travaux et de sacrifices de la part des directeurs du Foyer canadien, je suis bien obligé d’avouer. que vous avez raison, cent fois raison, de traiter mon plan de rêve irréalisable. Il ne nous! reste donc plus qu’à attendre des jours meil-. leurs. Attendre et espérer, n'est-ce pas IE le dernier mot de toutes les illusions perdues. comme de toutes les affections brisées ?

Pourquoi Fréchette n'’écrit-il plus ? Est-ce. que le res angusta domi aurait aussi éteint la verve de ce beau génie ? N’aurait-on pas un peu le droit de l’appeler marâtre cette | patrie canadienne qui laisse ainsi s’étioler. cette plante pleine de sève, qui a déjà pro-. duit ces fleurs merveilleuses qui se nomment Mes loisirs? Alfred de Musset a dit dans

Rolla : |

« Je suis venu trop tard dans un pays trop vieux ».

Fréchette pourra dire :

« Je suis venu trop tôt dans un pays trop jeune ».

» Vous voulez bien me demander de nouveau la fin de mes Trois morts, et vous m'offrez même une rémunération pécuniaire. Je vous remercie de tout mon cœur de l’importance que vous voulez bien attacher à mes pauvres vers. Je ne sais pas trop quand je pourrai me rendre à votre désir. J'ai bien, il est vrai, 700 à 800 vers composés et mis en réserve dans ma mémoire, mais la seconde partie est à peine ébauchée, tandis que la troisième est beaucoup plus avancée. Il faudrait donc combler les lacunes et faire un ensemble. Puis il y a bientôt quatre ans que ces malheureux vers sont enfermés dans les tiroirs de mon cerveau. Ils doivent avoir une pauvre mine et ils auraient joliment besoin d’être époussetés; c'est un travail que je ne me sens pas le courage de faire pour le moment. Puisque le Foyer canadien ne compte plus que quelques centaines d’abonnés, ce n’est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver les ho-

noraires que vous m'offrez. C’est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer ce sacrifice ?

Le public canadien se passera parfaitement de mon poème, et moi Je ne tiens pas du tout à le publier. Qu'est-ce que cela peut me faire ?

» Quand j'aurai le temps et la force, car depuis que j’ai reçu votre lettre J'ai été très malade, je mettrai un peu en ordre tout ce :

que j'ai dans la tête, et je vous enverrai ces . œuvres dernières comme un témoignage de ma reconnaissance pour la sympathie que vous me témoignez dans le malheur. Je ne vous demanderai pas de livrer ces poèmes à la publicité, mais seulement de les garder comme un souvenir.

» Oui, vous m'avez parfaitement compris .

quand vous me dites que je n’avais nulle ambition, si ce n'est de causer poésie avec quelques amis et de leur lire de temps en temps quelque poème fraîchement éclos. Réver en écoutant chanter dans mon âme l’oiseau bleu de la poésie, essayer quelquefois de traduire en vers les accords qui berçaient :

mes rêéveries, tel eût été le bonheur pour moi. Les hasards de la vie ne m'ont malheureusement pas permis de réaliser ces désirs de mon cœur. Aujourd’hui jai trente-neuf ans, c'est l’âge où l’homme, revenu des errements de ses premières années, et n ‘ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse, entre véritablement dans la pleine possession de ses facultés. Il me semble que j'ai encore quelque chose dans la tête.

» Si j'avais le pain quotidien assuré, j'irais demeurer chez quelque bon curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail Peut-être est-ce une illusion, mais je CroIS que je pourrais encore produire quelques bonnes pages. J'ai dans mon cerveau bien des ébauches de poèmes, qui, travaillés avec soin, auraient peut-être une valeur. Je voudrais aussi essayer la prose, ce mâle outil, comme l'appelle Veuillot; y réussirais-je ?

je n’en sais rien. Mais tout cela est impossible. Il ne me reste plus qu’à bercer dans mon imagination ces poëmes au maillot, et à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d’or qu’une mère est toujours

sûre de trouver près du berceau de son enfant.

» Votre tout dévoué + % »

«P. S. — Je vous écrirai bientôt une se-

conde lettre à propos de M. Thibault et du Foyer canadien, la présente étant déjà bien |

assez longue ».

Cette seconde lettre annoncée ici par M.

Crémazie avait été provoquée par une critique

assez vive que M. Norbert Thibault, ancien professeur à l’École normale Laval, avait

publiée dans le Courrier du Canada sur la Promenade de trois morts. Le poète s’y peint lui-même avec une ironie piquante. Ils’élève ensuite à des considérations esthétiques que n'auraient reniées ni Lessing, ni Cousin, et qui nous font voir un homme familier à tous les maîtres en cette science : Schiller, Tieck, Winckelmann, Schlegel, etc. etc. Au commencement de cette lettre, il signale d’une

main sûre les fautes trop réelles que l’inex- |

périence avait fait commettre aux directeurs du Foyer canadien, et qui furent les principales causes de sa chute.

Dans cette lettre d'Octave Crémazie, encore plus que dans les précédentes, il y a des retours sur lui-même qui jettent du jour sur sa vie d’exil, et qui mettent à découvert les plaies toujours saignantes de cette âme brisée. On'en trouvera des expressions non moins douloureuses dans la suite de sa correspondance.

29 janvier 1867.

« Cher monsieur,

» Nous voici à la fin de janvier, et je n'ai ‘pas encore tenu la promesse que je vous faisais dans ma lettre du 10 août. Depuis, j'ai eu le bonheur de lire les paroles sympathiques et bienveillantes que vous m'avez adressées au mois d'octobre. Je suis soumis depuis assez longtemps à un traitement médical qui a pour but de me débarrasser de ves douleurs de tête qui ne m'ont presque jamais quitté depuis quatre ans. C'est ce qui vous explique pourquoi j'ai tant tardé à répondre à vos lettres si bonnes et si amicales.

» Aujourd’hui que ma tête est en assez bon état, je viens causer avec vous du Foyer canadien et de la critique des Trois morts.

» Permettez-moi de vous dire que, dans mon opinion, le Foyer canadien ne réalise pas les promesses de son début. La rédaction manque de variété. Vous avez publié les œuvres remarquables sans doute: les travaux de l’abbé Ferland, le Jean Rivard de.

Lajoie, votre étude sur le mouvement littéraire en Canada, votre biographie de Garneau peuvent figurer avec honneur dans les grandes revues européennes ; mais on cherche vainement dans votre recueil les noms des jeunes écrivains qui faisaient partie du comité de collaboration formé à la naissance du Foyer.

Pourquoi toutes ces voix sont-elles muettes ? Pourquoi Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Garneau n'écrivent-ils pas ? De ces deux derniers, j'ai lu une pièce, peut-être deux, depuis bientôt quatre ans. Il ne m'a pas été donné d’admirer une seule fois dans le Foyer le génie poétique de Fréchette.

» Je reçois ici les journaux de Québec et je vois dans leurs colonnes le sommaire des

articles publiés par la Revue canadienne de Montréal. Comment se fait-il donc que presque tous les jeunes littérateurs québecquois écrivent dans cette revue au lieu de donner leurs œuvres à votre recueil ? Est-ce que, par hasard, leurs travaux seraient payés par les éditeurs de Montréal ? J’en doute fort.

La métropole commerciale du Canada n’a pas, jusqu’à ce jour, plus que la ville de Champlain, prodigué de fortes sommes pour enrichir les écrivains. Il y a dans ce fait quelque chose d’anormal que je ne puis m'expliquer.

» Dès la naissance du Foyer canadien, j'ai regretté de voir, comme dans les Soirées Canadiennes, chacun de ses numéros rempli par une seule œuvre. Avec ce système, le Foyer n’est plus une revue; C ’est tout simple- | ment une série d'ouvrages publiés par livraisons. Une œuvre, quelque pelle qu’elle soit, ne plaît pas à tout le monde ÿ sil psi, donc évi- | dent que si, pendant cinq ou six mois, Uhr -abonmé ne trouve dans le Foyer qu "une lecture sans attrait pour : lui, il prendra bientot-vôtre recueil en dégoût ‘et ne ‘tardera pas à se désabonner. Si, au contraire, chaque livrai-

son apporte au lecteur des articles variés, il trouvera nécessairement quelque chose qui |

lui plaira et il demeurera un abonné fidèle.

Je crois sincèrement que le plus vite le Foyer abandonnera la voie qu’il a suivie jusqu’à ce jour, le mieux ce sera pour ses intérêts.

» Ne pouvant remplir toutes les pagés du Foyer avec les produits indigènes, la direction

de ce recueil fait très bien d'emprunter quel- | ques gerbes à l’abondante récolte de la vieille !

TE = cit inials

patrie. Ce que je ne comprends pas, pardon- !

nez-moi ma franchise, c’est le choix que les

directeurs ont fait du Fratricide. D'abord ce n'est pas une nouveauté, car, dans les pre-

miers temps que j'étais libraire, il y a déjà | vingt ans, nous vendions ce livre. Puisque

vous faites une part aux écrivains français, il me semble qu’il faudrait prendre le dessus

du panier. Le vicomte Walsh peut avoir une k

place dans. le: niifiqu du. “panier, mais sur le dessus; jamais. J'ai “an peir étui é les œuvres littéraires du XTXE-iècle, J'ai lu bien des

at ©

critiques, “et: jamais, au grañd. fäniais, je n’ai

CCE

vu citer l'auteur du Frairicide comme un écrivain du premier ordre ; et s’il me fallait

prouver qu ’il est le premier parmi les seconds, e crois que je serais fort empêché.

. » Écrivain catholique et légitimiste, le vicomte Walsh a été sous Louis-Philippe la coqueluche du faubourg Saint-Germain, mais n’a jamais fait un grand tapage dans le monde littéraire. Il a publié un Voyage à Locmaria qui l'a posé on ne peut mieux auprès des vieilles marquises qui ne juraient que par Henri V et la duchesse de Berry. Quelques années plus tard, son Tableau poétique des fêtes chrétiennes le faisait acclamer par la presse catholique comme le successeur de Chateaubriand. Cet engouement est passé depuis longtemps et de tout ce feu de paille, s’il reste une étincelle pour éclairer dans l'avenir le nom du noble vicomte, ce sera certainement le Tableau des fêtes chrétiennes.

. »Qu'il ya loin de Walsh, écrivain excellent au point de vue moral et religieux, mais médiocre littérateur, à ces beaux génies catholiques qui se nomment Gerbet, Montalembert, Ozanam, Veuillot, Brizeux, etc. Ne croyezvous pas que vos lecteurs apprécieraient quelques pages de la Rome chrétienne de Gerbet, des

a à &1 SF: EURE

Moines d'Occident de Montalembert, Du Dante et de la philosophie du XVIIIe siècle d’Ozanam, des Libres penseurs de Louis Veuillot ?

Et ce charmant poëte breton, Brizeux, ne trouverait-il pas aussi des admirateurs sur les bords du Saint-Laurent ?

» Je ne cite que les écrivains catholiques, mais ne pourrait-on pas également faire un choix parmi les auteurs ou indifférents ou.

hostiles ? Puisque dans nos collèges on nous fait bien apprendre des passages de Voltaire, pourquoi ne donneriez-vous pas à vos abonnés ce qui peut se lire de maîtres tels que Hugo, Musset, Gautier, Sainte-Beuve, Guizot, Mérimée, etc? Ne vaut-il pas mieux faire sucer à vos lecteurs la moelle des lions que celle des lièvres ? :

» Je crois que le goût littéraire s’épurerait bientôt en Canada si les esprits pouvaient s'abreuver ainsi à une source d’où couleraient sans cesse les plus belles œuvres du génie contemporain. Le roman, quelque religieux qu'il soit, est toujours un genre secondaire : on s'en sert comme du sucre pour couvrir les pilules lorsqu'on veut faire accepter cer-

taines idées bonnes ou mauvaises. Si les idées, dans leur nudité, peuvent supporter

Jes regards des honnêtes gens de goût, à quoi bon les charger d’oripeau et de clinquant ?

C’est le propre des grands génies de donner à

Jeurs idées une telle clarté et un tel charme,

qu’elles illuminent toute une époquesans avoir besoin d’endosser ces habits pailletés que savent confectionner les esprits médiocres

de tous les temps: Ne croyez-vous pas qu'il

vaudrait mieux ne pas donner de romans

à vos lecteurs (je parle de la partie française,

car le roman vous sera nécessairement imposé

par la littérature indigène), et les habituer

à se nourrir d'idées sans mélange d’intrigues

et de mise en scène 9 Je puis me tromper,

mais je suis convaincu que Île plus tôt on se débarrassera du roman, même religieux, le

mieux ce sera pour tout le monde. Mais Je

m'aperçois que je bavarde et que vous allez

me répondre : C'est très joli ce que vous me

. chantez là, mais pour faire ce choix dans les

œuvres contemporaines, il faudrait d’abord les acheter, ensuite il faudrait payer un ré- . dacteur pour cueillir cette moisson ; OT vous

savez que nous avons à peine de quoi payer l’imprimeur.

— Mettons que je n’aie rien dit et DA

d'autre chose.

» Plus je réfléchis sur les destinées de la lit- : térature canadienne, moins je lui trouve de :

chances de laisser une trace dans l’histoire. Ce qui manque au Canada, c’est d’avoir une

langue à lui. Si nous parlions iroquois ou :

huron, notre littérature vivrait. Malheureusement nous parlons et écrivons d’une assez piteuse façon, il est vrai, la langue de Bossuet et de Racine. Nous avons beau dire et beau faire, nous ne serons toujours, au point de vue littéraire, qu’une simple colonie; et quand bien même le Canada deviendrait un

pays indépendant et ferait briller son drapeau

au soleil des nations, nous n’en demeurerions pas moins de simples colons littéraires.

Voyez la Belgique, qui parle la même langue que nous. Est-ce qu’il y a une littérature belge ? Ne pouvant lutter avec la France pour la beauté de la forme, le Canada aurait pu conquérir sa place au milieu des littératures du vieux monde, si parmi ses enfants

ï S s'était trouvé un écrivain capable d’initier, avant Fenimore Cooper, l’Europe à la grandiose nature de nos forêts, aux exploits légendaires de nos trappeurs et de nos voyageurs. Aujourd'hui, quand bien même un talent aussi puissant que celui de l’auteur du Dernier des Mohicans se révélerait parmi nous, ses œuvres ne produiraient aucune sensation en Europe, car il aurait l'irréparable tort d'arriver le second, c’est-à-dire trop tard.

Je le répète, si nousparlions huron ou iroquois, les travaux de nos écrivains attireraient l'attention du vieux monde. Cette langue mâle et nerveuse, née dans les forêts de l'Amérique, aurait cette poésie du cru qui fait les délices de l'étranger. On se pâmerait devant un roman ou un poème traduit de l’iroquois, tandis que l’on ne prend pas la peine de lire un livre écrit en français par un colon de Québec ou de Montréal. Depuis vingt ans, on publie chaque année, en France, des traductions de romans russes, scandinaves, roumains. Supposez Ces mêmes livres écrits en français, ils ne trouveraient pas cinquante Jecteurs.

» La traduction a cela de bon, c’est que si | un ouvrage ne nous semble pas à la hauteur

de sa réputation, on a toujours la consolation

de se dire que ça doit être magnifique dans l original.

: » Mais qu'importe après tout que les œuvres des auteurs canadiens soient destinées à ne pas franchir l'Atlantique . Ne sommes-

nous pas un million de Français oubliés

par la mère patrie sur les bords du Saint- Laurent ? N'est-ce pas assez pour encourager tous ceux qui tiennent une plume que de savoir que ce petit peuple grandira et qu'il gardera toujours le nom et la mémoire de ceux qui l’auront aidé à conserver intact le plus précieux de tous les trésors : la langue de ses aïeux ?

» Quand le père de famille, après les fatigues de la journée, raconte à ses nombreux enfants les aventures et les accidents de sa longue vie, pourvu que ceux qui l'entourent s'amusent et s’instruisent en écoutant ses récits, 1l ne s'inquiète pas si le riche propriétaire du manoir voisin connaîtra ou ne connaîtra pas les douces et naïves histoires qui

font le charme de son foyer. Ses enfants sont heureux de l’entendre, c’est tout ce qu'il demande.

» Il en doit être ainsi de l'écrivain canadien. Renonçant sans regret aux beaux rêves d’une gloire retentissante, il doit se regarder comme amplement récompensé de ses travaux s’il peut instruire et charmer ses compatriotes, s’il peut contribuer à la conservation, sur la jeune terre d'Amérique, de la vieille nationalité française.

| » Maintenant, parlons un peu de M. Thibault et de sa critique de mes œuvres. Le jeune écrivain à certainement du talent, et Je le félicite d’avoir su blâmer franchement ce qui lui a semblé mauvais dans mon petit bagage poétique. Dans une de mes lettres je vous disais que ce qui manquait à notre litterature, c'était une critique sérieuse. Grâce à M. Thibault, qui a su faire autrement et mieux que ses prédécesseurs, la critique canadienne sortira bientôt de la voie ridicule dans laquelle elle a marché jusqu’à ce jour. M.le professeur de l'École normale n’a que des éloges pour toutes les pièces qui ont précédé

la Promenade de trois morts. Ses appréciations ne sont pas toutes conformes aux miennes, mais comme un pêre ne voit pas les défauts de ses enfants, je confesse humblement que le critique qui est tout à fait désintéressé dans la question doit être un meilleur Juge que moi. Pour M. Thibault, comme pour beaucoup de mes compatriotes, le Drapeau de Carillon est un magnifique. poème historique. Je crois vous l’avoir déjà dit : à mon avis, c’est une pauvre affaire, comme valeur littéraire, que ce Drapeau qui a volé sur toutes les lèvres, d’après mon bienveillant critique. Ce qui a fait la fortune de ce petit poème, c’est l’idée seule, car, pour la forme, il ne vaut pas cher. IH faut bien le dire, dans notre pays on n’a pas le goût très délicat en fait de poésie.

Faites rimer un certain nombre de fois gloire avec vicioire, ateux avec glorieux, France avec espérance ; entremêlez ces rimes de quelques mots sonores comme notre religion, notre patrie, notre langue, nos lois, le sang de nos péres ; faites chauffer le tout à la flamme du patriotisme, et servez chaud. Tout le monde dira que c’est magnifique. Quant à moi,

DU JOCTAVE CRÉMAZIE. | | 61 je crois que si je n’avais pas autre chose pour me recommander comme poête que ce malheureux Drapeau de Carillon, il y a longtemps que ma petite réputation serait morte et enterrée aux yeux des littérateurs sérieux.

A la vogue du magnifique poème historique, comparez l'accueil si froid qui fut fait à la pièce intitulée les Morts. Elle parut, le. 1 novembre 1856, dans le Journal de Québec.

Pas une seule autre feuille n’en souffla mot, et pourtant, c’est bien ce que j'ai fait de moins mal. L'année suivante, Chauveau reproduisit cette pièce dans le Journal de l Instruction publique, et deux ou trois Journaux en parlèrent dans ce style de réclame qui sert à faire l'éloge d'un pantalon nouveau tout aussi bien que d’un poème inédit.

: »M. Thibault me reproche de n'avoir pas donné, dans La Fiancée du marin, plus de vigueur d'âme à mes héroïnes et de ne pas leur faire supporter plus chrétiennement leur malheur. Si la mère et la jeune fille trouvaient dans la religion une consolation à leur désespoir, ce serait plus moral, sans doute, mais où serait le drame? Cette Fesnee n’en

serait plus une, ce ne serait plus que le réci d’un accident comme il en arrive dans toutes les familles. On ne fait pas de poèmes, encore bien moins des légendes, avec les faits jour. naliers de la vie. D'ailleurs, la mère tombe à l’eau par accident et la fiancée ne se préci: pite dans les flots que lorsque son âme a déji sombré dans la folie. Où donc la morale est:

elle méconnue dans tout ce petit poème‘ La morale est une grande chose, mais il n& faut pas essayer de la mettre là où elle n’e que faire. M. Thibault doit bien savoir qui lorsque la folie s'empare d’un cerveau malade cette pauvre morale n’a plus qu’à faire sor paquet.

» S1 le critique du Courrier du Canada es!

tout miel pour mes premiers écrits, ce n’es que pour mieux tomber à bras raccourcis sul mes pauvres Trois morts, qui n’en peuven mais.

» Les dieux littéraires de M. Thibault neson pas les miens; cramponné à la littératur classique, il rejette loin de lui cette malheu: reuse école romantique, et c’est à peine si daigne reconnaître qu’elle a produit quelque:

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