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œuvres remarquables. Pour moi, tout en admirant les immortels chefs-d’œuvre du XVIIe siécle, j'aime de toutes mes forces cette école romantique qui a fait éprouver à mon âme les jouissances les plus douces et les plus pures qu'elle ait jamais senties. Et encore aujourd’hui, lorsque la mélancolie enveloppe mon âme comme un manteau de plomb, Ja lecture d’une méditation de Lamartine ou d’une nuit d'Alfred de Musset me donne plus de calme et de sérénité que je ne saurais en trouver dans toutes les tragédies de Corneille et de Racine. Lamartine et Musset sont des hommes de mon temps. Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations, leurs regretstrouvent un écho sonore dans mon âme, parce que moi, chétif, à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les mêmes rêves et j'ai ouvert mon cœur aux mêmes aspirations pour adoucir l’amertume des mêmes regrets. Quel lien peut-il y avoir entre moi et les héros des tragédies ? En quoi la destinée de ces rois, de ces reines peut-elle m'intéresser ? Le style du poète est splendide,
Ni
il flatte mon oreille et enchante mon esprit ;: mais les idées de ces hommes d'un autrel temps ne disent rien ni à mon âme, ni à mon cœur. 1
» Le romantisme n’est après tout que le, fils légitime des classiques ; seulement les, idées et les mœurs n'étant plus au XIXe.
siècle ce qu’elles étaient au XVII, l’école romantique a dû nécessairement adopter une.
forme plus en harmonie avec les aspirations.
modernes, et les éléments de cette forme nouvelle, c’est au XVI® siècle qu’elle est allée. les demander. Le classique, si je puis m'’exprimer ainsi, c’est le grand-père que l'on.
vénère, parce qu'il est le père de votre père, mais qui ne peut prétendre à cette tendresse profonde que l’on réserve pour celui qui aida notre mère à guider nos premiers pas dans le chemin de la vie.
» M. Thibault préfère son grand-père, j'aime mieux mon père.
Des dieux que nous servons telle est la différence.
» Je n'ai nullement le désir de faire l'éloge du romantisme, et ce n’est pas à vous, l’au-
| OCTAVE CRÉMAZIE. 65 eur des Légendes canadiennes, de ces poétiques récits qui portent si profondément creuée l'empreinte de l’école contemporaine, qu il est nécessaire de présenter une défense le cette formule de l’art au XIX® siècle.
\ l: » Le romantisme n’aurait-il d’autre mérite que de nous avoir délivrés de la mythologie et. de la tragédie, que nous devrions encore lui élever des autels. A propos de la mythologie, j'ai vu, il y a deux ans, dans les journaux canadiens une longue discussion au sujet des auteurs païens ; j'ai toujours été de l’opinion de l'abbé Gaume:; on nous fait ingurgiter beaucoup trop d’ auteurs païens quand nous sommes au collège. Pourquoi n’enseigne-ton que la mythologie grecque ? Les dieux candinaves, la redoutable trinité sévienne, sont, il me semble, bien plus poétiques et surtout bien moins immoraux que cet Olympe tout peuplé de bandits et de gourgandines.
Dans l'histoire des dieux scandinaves, on reconnaît les plus nobles instincts de l’humanité divinisés par la reconnaissance d’un peuple, tandis que, sous ce ciel tant vanté
L le la Grèce, on a élevé beaucoup plus d’autels
à ty À à:
aux vices qu'aux vertus. Cette mythologie
grecque, ces auteurs païens qui défient souvent des hommes qui méritent tout bonne ment la corde, ne peuvent à mon sens inspirer aux élèves que des idées fausses et des curio-= sités malsaines. Est-ce que les chefs-d'œuvre des Pères de l’Église ne peuvent pas partager avec les auteurs païens le temps que l’on consacre à l'étude du grec et du latin, et corriger l'influence pernicieuse que peuvent avoir les écrivains de l'antiquité ? Je sais bien que saint Basile et saint Jean Chrysostôme, que saint Augustin et saint Bernard ne peuvent, sous le rapport littéraire, lutter avec les génies du siècle de Périclès, ni avec ceux du siècle d’Auguste ; mais ne vaudrait-il pas mieux être moins fort en grec et en latin, deux langues qui ne sont en définitive que des objets de luxe pour les quatre cinquièmes des élèves, et recevoir dès l’enfance des idées saines et fortes, en rapport avec l’état social actuel, qui, malgré ses cris et ses blasphèmes, est fondé sur les grands principes chrétiens et ne vit que par eux ? J’ai été heureux.
de voir cette discussion s'élever en Canada.
Car j'ai toujours pensé, dans mon petit jugement, qu'il était bien ridicule de tant nous bourrer d’idées païennes, qui prennent les prémices de notre jeune imagination et nous Jaissent bien froids devant les grandeurs splendides mais austères de la vérité chrétienne.
| » Mais revenons à nos moutons.
» Le genre fantaisiste, dit M. Thibault, est un genre radicalement mauvais. Je crois que mon critique est dans l'erreur. La fantaisie n’est pas un genre dans le sens ordinaire du mot. Est-ce que la causerie dans un journal est un genre spécial de littérature ? Quand on écrit en tête de sa prose : Causerie, cela veut dire tout simplement qu'on parlera de omnibus rebus et quibusdam aliis, comme feu Pic de la Mirandole, qu'on racontera des anecdotes, des âneries, sans prendre la peine de les lier les unes aux autres par des transitions. Il en est de même de la fantaisie, c'est un prétexte pour remuer des idées, sans avoir les bras liés par les règles ordinaires de . Ja poétique. C'est justement parce que la fantaisie n’est pas et ne saurait être un genre qu’elle s’appelle Ja fantaisie, car du moment
qu'elle serait soumise à des règles comme les autres parties du royaume littéraire, elle ne serait plus la fantaisie, c’est-à-dire la liberté pleine et entière dans le fond et dans la forme. Qu'est-ce que le Faust de Gœthe, ce drame impossible, sinon une formidable, une titanesque fantaisie, où se heurtent, dans un monde énorme, les idées les plus étranges et les plus magnifiques ?
» Il y a une autre espèce de fantaisie qui consiste à donner une forme à des êtres dont l'existence est certaine, mais dont la manière d’être nous est inconnue. Les anges et les démons existent, quelle est leur forme ?
C'est à cette espèce de fantaisie qu’appartient la première partie de mon poème des Trois morts. Les morts dans leurs tombeaux souffrent-ils physiquement ? Leur chair frémitelle de douleur à la morsure du ver, ce roi des effarements funèbres? Je l’ignore,et je serais bien en peine s’il me fallait prouver l’affirmative; maisje défie M. Thibault de me donner les preuves que le cadavre ne souffre plus. C’est là un de ces mystères redoutables dont Dieu a gardé le secret pour lui seul. Cette idée
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pole du chemin Saint-Louis les ossements
Campo-Santo de la rue Couillard. En
oyant ces ossements rongés, ces lambeaux
chair qui s’obstinaient à demeurer atta-
és à des os moins vieux que les autres,
me demandai si l’âme, partie pour l’enfer
Je purgatoire, ne souffrait pas encore
s cette prison charnelle dont la mort lui
it ouvert les portes ; si, COMME le soldat
qui sent toujours des douleurs dans la jambe
portée par un boulet sur le champ de ba-
le, l'âme, dans le séjour mystérieux de
expiation, n’était pas atteinte par les fréissements douloureux que doit causer à la hair cette décomposition du tombeau, juste nition des crimes commis par le corps vec le consentement de l'âme.
» Cette pensée, qui me trottait souvent dans tête, a donné naissance à la Promenade de
LE morts.
Je puis avoir mal rendu cette idée, mais
c'est elle que l’on doit chercher dans cettl fantaisie qui fait jeter les hauts cris à M Thibault. La suite du poème, si jamais Je Is publie, lui montrera que, du moment que l'expiation est finie, la souffrance du cadavr cesse en même temps, et que les vers ne peu:
vent plus toucher à ces restes sanctifiés pal J’âme qui vient d’être admise à jouir de la présence de Dieu. va
» Le réalisme, pas plus que la fantaisie, ne trouve grâce aux yeux de mon critique.
La nouvelle école, dit-il, a une prédilection pour tout ce qui est laid et difforme. M.
Thibault se trompe. L'école romantique ne préfère pas le laid au beau, mais elle accepte la nature telle qu’elle est ; elle croit qu'elle peut bien contempler, quelquefois même chanter ce que Dieu a bien pris la peine de créer. Si je puis m'exprimer ainsi, elle a démocratisé la poésie et lui a permis de ne plus célébrer seulement l'amour, les yeux, les ris, le ruisseau murmurant, mais encore d’accorder sa lÿyre pour chanter ce qu’on est convenu d'appeler le laid, qui n’est souvent qu’une autre forme du beau dans l’harmonie univer-
elle de la création. Je ne dis pas, comme ictor Hugo, que le beau, c'est le laid, mais e crois qu'il n'y a que le mal qui soit laid June manière absolue. La prairie émaillée de fleurs est belle, mais le rocher frappé par a foudre, l’est-il moins ?
. » Toute cette guerre que l’on fait au réalisme est absurde. Qu'est-ce donc que ce monstre qui fait bondir tant de braves gens ? C’est le 89 de la littérature qui devait nécessairement suivre le 89 de la politique ; ce sont toutes les idées, toutes les choses foulées aux pieds, sans raison, par les privilégiés de l’école classique, qui viennent revendiquer leur place au soleil littéraire ; et soyez sûr qu elles sauront se la faire tout aussi bien que les serfs et les prolétaires ont su faire a leur dans la société politique.
» Le réalisme, la fantaisie, est-ce qu'ils in'ont pas pour chefs Shakespeare, Dante, Byron, Gæthe.
, Ézéchiel, le plus poétique, à mon avis, “de tous les prophètes, n est-il pas tantôt un magnifique, un divin fantaisiste, et tantôt un sombre et farouche réaliste ?
» La fantaisie, elle est partout. Le monde intellectuel et moral nous fournit à chaque instant matière à fantaisie, ou si vous l’aimez mieux, à hypothèse, car tout ce tapage n’est qu'une querelle de mots. La foi et la raison nous apprennent l'existence d’un lieu de:
punition éternelle pour les méchants et d'un séjour de délices sans fin pour les élus. Mais sous quelle forme de souffrance le damné doit-il expier ses crimes ? Comment se manifestent la bonté et la grandeur de Dieu dans la récompense de ses serviteurs ? Nous en savons bien peu de chose, et la description qu on nous en fait, qu’est-elle, sinon une sainte, une austère fantaisie ?
» Pourquoi rechercher l’horrible ? dit M.
Thibault. Pourquoi s’écarter du vrai et du beau ?
» Je pourrais bien demander au professeur de l’École normale, qu'est-ce que le vrai, qu'est-ce que le beau en littérature ? Je sais bien qu’il me répondrait tout de suite par le récit de Théramène ou par les imprécations de Camille. C’est magnifique, sans doute, mais il y a une foule de choses qui sont
RTS
ut aussi belles, mais d’une autre manière; et ce qu’il appelle horrible n est souvent qu’une des formes, non pas du beau isolé, mais du eau universel ; tout cela dépend du point de
ue. Et, après tout, quand ce serait aussi
Ï orrible que vous voulez bien le dire, pourquoi
e pas regarder en face ces fantômes qui
ous semblent si monstrueux ? Pour ma
part, je crois qu'il est plus sain pour l’intelli-
nce de se lancer ainsi à la recherche de l'in-
nnu, à travers ces fantaisies, horribles si
ous le voulez, mais qui ont cependant un
Ôté grandiose, que d’énerver son âme dans es éternelles répétitions de sentiments et idées à l’eau de rose, qui ont traîné dans la aire de tous les professeurs de rhétorique.
» S'il fallait supposer, ajoute mon jeune ritique, que le corps souffrira encore des orsures du ver, que deviendrait l’existence, and Dieu !
— Pourquoi pas ? croyez-vous donc que les urments que Dieu infligera aux coupables seront pas plus terribles que les morsures ce malheureux ver ? Pour noi, Je me s toujours formé de l’enfer et du purgatoire
une idée beaucoup plus formidable que M:
Thibault, et je croirai en être quitte à bon: marché si le bon Dieu, pour me faire expier mes péchés, ne me fait souffrir d'autres tourments que la morsure du ver. Pour le moment, je ne vois pas du tout en quoi la pers= pective de souffrir dans mon âme, peut me rendre l’existence insupportable. Ce que je sais, c’est que je dois souffrir, parce que j'ai offensé le Seigneur ; mais, quelle que soit la forme de cette souffrance, je suis certain que Dieu proportionnera mes forces à l'in:
tensité de la douleur et à la longueur de l'expiation.
. » Sommes-nous à ce point devenus sybarites que nos esprits ne puissent plus concevoir que des idées anacréontiques, que nos regards ne puissent plus s'arrêter que sur des tableaux riants comme ceux de l’antique Arcadie ?..
M. Thibault ne sait pas trop quel charme la douce fiancée pourrait trouver à contempler dans son bouquet nuptial le cœur de sa sœur trépassée. Ni moi non plus; mais ce que je sais, c'est que la matière ne s’anéantit pas, qu'elle se transforme au contraire et que nous som-
nes tous, êtres et choses, imprégnés de la oussière humaine tout aussi bien que de la joussière terrestre.
. , Mais il est inutile de prolonger cette disussion. M. Thibault est attaché d'une maière trop absolue à l’école classique pour que e songe à le convertir.
» L'éclectisme, absurde en religion et en philosophie, m'a toujours paru nécessaire en littérature. Vouloir ne regarder que par l'œil classique, c’est rétrécir volontairement l'horizon de la pensée. Au siècle où nous vivons, nous devons marcher en avant, en suivant, tant qu'elles ne sont pas contraires à la religion et à la morale, les aspirations de notre temps. Quand on ne marche pas, on recule, puisque ceux qui sont derrière nous. vonten avant. A cette époquetourmen- Fe d’une activité fiévreuse qui nous entraîne
malgré nous, il me semble que nous devons dire comme chrétiens: Sursum corda | et, comme membres d’une société en travail d’un monde nouveau, nous devons ajouter, en PO- ! ditique comme en littérature: Go ahead !
» Je ne connais pas M. Thibault. Je ne me
actuelle, j est ns dans son droit en IA
tl à
blâmant, voire même en la détestant. Del gustibus non est disputandum. ;
» Pour ce poème des Trois morts, voici le plan de la deuxième et de la troisième partie Les trois anis vont frapper, le père à la porte de son fils, l'époux à celle de sa femme, le fils à celle de sa mère. Le malheureux père ne trouve chez son fils que l’orgie et le blasphème. | Pour l'épouse, elle est occupée à flirter avechl
les soupirants à sa main, et le pauvre mari se. À retire tristement en se disant à lui-même :
Seul, le fils trouve sa mère agenouillée, pis rant toujours son enfant et priant Dieu pour. lui. Un ange recueille à la fois ses prières,
OCTAVE CRÉMAZIE. nurl
occupent toute la seconde partie. Dans la troisième, le lecteur se trouve dans l'église, le jour de la Toussaint, à l’heure où l’on récite l'office des morts. Le père et l'époux viennent demander à la mère universelle, l’Église, ce souvenir et ces prières qu'ils n'ont pu trouver à leurs foyers profanés par des affections nouvelles. Le fils les accompagne, mais son regard n’est pas morne comme celui de ses compagnons ; on sent que les prières de sa mère ont déjà produit leur effet. La
scène s'agrandit, le ciel et l’enfer se dévoilent aux regards des morts. Les chœurs des élus alternent avec les chants des damnés. Les “habitants du ciel qui ont été sauvés par les
. conseils de ces morts qui souffrent encore dans le purgatoire, demandent à Dieu de
les admettre dans le paradis, tandis que les
damnés, pour qui ces mêmes morts ont été une cause de scandale, demandent comme une justice que ceux qui les ont perdus partagent leurs tourments. Ici je crois être dans le vrai, car il faut être bien pur pour n’avoir jamais contribué à la chute de son prochain, et il faut
jamais, par ses conseils ou ses exemples, , empêché son frère de commettre une faute, »
peut-être un crime. Le duo des élus et des 4 damnés est assez difficile à faire. Le chant. des maudits éternels va assez bien, mais celui . des élus offre plus d'obstacles dans son exé-
cution. L'homme, rempli de beaucoup de misères, comprend facilement les accents de la : douleur et du désespoir ; mais le bonheur lui est une chose tellement étrangère, qu'il ne sait : plus que balbutier, quand il veut entonner un hymne d'allégresse ; cependant J'espère réus- | sir. Pendant que les morts sont dans le.
temple, une autre scène se passe au cimetières. Les vers, privés de leur pâture, s'inquiètent. Ils montent sur la croix qui domine le champ du repos et regardent si leurs victimes ne .
reviennent pas. Un vieux ver, qui a déjà.
dévoré bien des cadavres, leur dit de ne pas se . faire d'illusions, que tous les corps dont les. âmes pardonnées monteront ce soir au ciel, deviendront pour eux des objets sacrés qu’il
ne leur sera plus permis de toucher. Il y.
a là un chant des vers qui devra joliment bien horripiler M. Thibault. Revenons à l’église.
La miséricorde divine, touchée par les prières des bienheureux et par celles des vivants qui sont purs devant le Seigneur, abrège les souffrances du purgatoire, et, s'élançant sur l'un des caps du eiel, un archange entonne le Te Deum du pardon.
» Voilà, en peu de mots, mon poème dans toute sa naïveté. Ce n'est pas merveilleux, mais, tel qu'il est, je crois qu’il est bien à moi et que je puis dire, comme Musset :
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon [verre.
» Plusieurs le trouveront absurde, mais quand j'écris, c'est pour exprimer mes idées et non pas celles des autres.
» Quand finirai-je ce poème ? Jenen sais
rien, je suis un peu maintenant comme Gérard de Nerval. Le rêve prend dans ma vie une
part de plus en plus large ; vous le savez, les poèmes les plus beaux sont ceux que l'on rêve
mais qu'on n'écrit pas. Il me faudrait aussi
corriger la première partie, qui renferme de trop nombreuses négligences. Dans votre dernière lettre, vous voulez bien me dire
que tout un peuple est suspendu à mes lèvres.
a OCTAVE CRÉMAZIE.
Permettez- -moi de n’en rien croire. Mes com patriotes m'ont oublié depuis longtemps. Du reste, dans la position qui m'est faite, l’ oubli est peut-être la chose qui me convient le mieux. 1 Si je termine les Trois morts, ce ne sera pas! pour le public, dou je me soucie comme ‘
venir littéraire. a
» La poésie coule par toutes vos ne me dites-vous encore. De tout ce que j 'avais,\ il ne me reste que la douleur: je la garde à pour moi. Je ne veux pas me servir de mes
moi l’attention et la pitié, car j'ai toujours, pensé que c'était chose honteuse que de se ‘ tailler dans ses malheurs un manteau d'’ his-\ trion. Dans mes œuvres, je n’ai jamais parlé” . de moi, de mes tristesses ou de mes joies, . é té peut-être à cette A ques |
out hui que je RALONE dans la vie st]
| OGTAVE CRÉMAZIE. 81 les cacher à moi-même en étendant sur elles le voile des souvenirs heureux.
» Quand le gladiateur gaulois tombait mortellement blessé au milieu du Colisée, il ne cherchait pas, comme l’athlète grec, à se draper dans son agonie et à mériter, par l'élégance de ses dernières convulsions, les : applaudissements des jeunes patriciens et des affranchis. Sans s'inquiéter, sans même re- ; garder la foule cruelle qui battait des mains, jl tâchait de retenir la vie qui s’échappait avec son sang, el sa pensée mourante allait retrouver et dire un dernier adieu au ciel de sa patrie, aux affections de ses premières années, à sa vieille mère qui devait mourir sans revoir son enfant.
! » Tout à vous,
Le plan du poème des Trois morts que Cré- mazie a esquissé à grands traits à la fin de cette lettre est tout ce qui reste de cette fan- Le qu'il choyait comme l'œuvre capitale de sa vie. Quoique l’idée et l'exécution de | ce poème appartiennent bien à son auteur, il a
cependant le tort d’être venu après la Comédie . de la mort, de Théophile Gautier. C’est pré-.
cisément le défaut que signale Crémazie à pro-.
pos de nos romans historiques, qui auront.
toujours l’air de pastiches plus ou moins réus-.
sis de Fenimore Cooper. Pour me servir.
de l’expression de Crémazie lui-même, son.
poème d’outre-tombe a l’irréparable tort d’ar-.
river le second, c’est-à-dire trop tard.
Crémazie n’a été vraiment original que dans.
ses poésies patriotiques : c’est le secret de sa. popularité, etson meilleurtitre devant l’avenir..
Nous n’étions que l'écho du sentiment po-.
pulaire lorsque nous écrivions, il y a tantôt.
vingt ans :
« Nous n’oublierons jamais l’impression pro- :
fonde que produisirent sur nos jeunes imagina-
tions d’étudiants l'Histoire du Canada de.
Garneau et les Poésies de Crémazie. Ce fut une révélation pour nous. Ces grandes clartés
qui se levaient tout à coup sur un sol vierge, : et nous en découvraient les richesses et la
puissante végétation, les monuments et les.
souvenirs, nous ravissaient d’étonnement au-
tant que d’admiration.
À | OCTAVE CRÉMAZIE. 83 . » Que de fois ne nous sommes-nous pas dit avec transport, à l’aspect des larges perspectives qui s'ouvraient devant nous : Cette terre si belle, si luxuriante, est celle que nous foulons sous nos pieds, c'est le sol de la patrie! Avec quel noble orgueil nous écoutions les divers chants de cette brillante épopée!
Nous suivions les premiers pionniers de la civilisation dans leurs découvertes ; nous nous enfoncions hardiment avec eux dans l’épaisseur de la forêt, plantant la croix, avec le drapeau français, sur toute la ligne du Saint- Laurent et du Mississipi. Nous assistions aux faibles commencements de la colonie, aux luttes héroïques des premiers temps, aux touchantes infortunes de la race indienne, à l'agrandissement de la Nouvelle-France ; | puis, après les succès enivrants, les éclatantes . victoires, venaient les revers ; après Mononga- .héla, Oswégo, Carillon, v venait la défaite d’Abraham: puis enfin le drapeau fleurdelisé, arrosé de notre sang et de nos larmes, retraversait les mers pour ne plus reparaître.
» Sur cette grandiose réalité, les brillantes | pioone de M. Crémazie, alors dans tout l’é-
ad inr OCTAVE CRÉMAZIE.
aieux,
A UE Lu, les jours de Carillon, Où, sur le drapeau blanc attachant la victoire, Nos pères se couvraient d’un immortel renom, “
AN tt de ces temps glorieux, Où seuls, abandonnés par la France leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient devant eux fuir l’armée étrangère.
» Nos yeux se remplissaient de larmes à la { lecture de cette touchante personnification ; de la nation canadienne retracée dans le 1 Vieux soldat canadien, À
Descendant des héros qui donnèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie, La hache sur l’épaule et le glaive à la main.
» » Ayant survécu aux malheurs de la patrie, \ presque aveugle, |
Mutilé, languissant, il coulait en silence 2 Ses vieux jours désolés, réservant pour la France.
… Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français, que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, - Venaientsur nosremparts déployer leur bannière: Puis, retrouvant le feu de son ardeur première, Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir :
« Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
» Pour vous, Français, j’ai combattu longtemps : » Je viens encor, dans ma triste vieillesse,
» Attendre ici vos guerriers triomphants.
__ » Mes yeux éteints verront-ils dans la nue
| » Le fier drapeau qui couronne leurs mâts ?
… » Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue ! » Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas » de