‹ Octave CremazieChapitre 8 sur 8 · RE · texte numérisé non relu

RE

ricaine de naissance, mais toute Française de cœur et d’esprit, petite-fille de l’ex-président Jefferson. \ » Nous trouvons ici tous les charmes de la vie : hospitalité cordiale, société choisie, délicieux racontars au coin du feu ou parmi les . allées du parc. ‘1 » M. Bossange, causeur exquis, est le digne fils. 1 de Martin Bossange, dont Jules Janin a tracé un si délicat portrait dans un de ses feuilletons. Sa vie de libraire à Paris l’a mis en rapport avec une foule d'illustrations, d’artis- ü tes, d'écrivains, dont il raconte des anecdotes, des traits de caractère, avec un sel infini qui pique vivement notre curiosité. En nous mon- . trant le buste de Fenimore Cooper par Da-… vid d'Angers, que l'artiste lui-même lui a.

offert en présent : | !

— Savez-vous, nous dit M. Bossange, que mon nom a été immortalisé dans un des romans de Fenimore Cooper ? Je n'y joue | pas cependant un rôle bien glorieux. Il m'avait choisi pour son éditeur à Paris, et.

nous étions liés d’affaires et d'amitié, lorsqu’un malentendu, survenu à propos de droits d’au- »

teur, mit du froid entre nous. Cooper était irrité de la prétendue injustice que je lui avais faite, et il s’en vengea dans son Pioneer en donnant le nom d’Hector au chien de son

héros. Il s’amusa bien avec moi de cette ma-

lice, quand le malentendu fut expliqué.

» La bibliothèque de M. Bossange, fruit d’un demi-siècle de collection, est une des plus précieuses qu’on puisse voir en fait de livres et de documents sur l’Amérique.

» Revenu à Paris, j’eus peine à m'arracher de Crémazie pour faire le pèlerinage de Lour- des, qui était le but de mon voyage. Après un séjour à Nîmes auprès de l’abbé Bouchy, mon ancien professeur au collège de Sainte- Anne, «lors précepteur chez la comtesse de Régis, et une course à travers les montagnes de la Suisse, je revins consacrer tout le reste de mon voyage à Crémazie. Avec quelle joie il salua mon retour! Il lui semblait revoir le Canada.

»Jusqu’au printemps, nous fûmes inséparables ; le jour, variant nos promenades d’une place ou d’un monument à l'autre, ce qui lui rappelait mille-anecdotes de ce Paris qu'il

connaissait sur le bout de son doigt, selon son 7 expression ordinaire; le soir, dans sa mansarde, E les pieds sur les chenets, devant sa grille où à flambait un petit feu de coke ou de fagots.

Dire l’entrain et le brillant de sa conversation |

durant ces longues veillées ou pendant que

nous cheminions du parc Monceaux au Jardin 5 des Plantes, du Père-Lachaise au bois de :

Boulogne ! Il faut l'avoir entendu. Ses dix 4 ans de souvenirs, d’impressions, d’observa- 1 tions, débordaient de sa mémoire avec l’im- 4 pétuosité d’un torrent longtemps comprimé … qui a rompu ses digues. !

» Il était superbe dans la discussion, surtout u lorsqu'il se sentait serré de près. C’est alors \ qu’il déployait les ressources de son large \ esprit. D'une nature essentiellement fran- 4 çaise, il était Parisien pour la finesse du trait À jeté à propos : il en savait la force. Quand | il avait lancé les gros bataillons de son raisonnement, il attaquait avec l’arme de l'ironie, 1

cette réserve des maîtres, et il achevait de ‘4

désarmer par un franc rire,

Ce rire d'autrefois, ce rire des aïeux, Qui jaillissait du cœur comme un flot de vin vieux.

» Ceux qui ne connaissent Crémazie que par ses poésies, n’ont vu qu’une part de son génie, le côté solennel, parfois un peu poseur, grandiose, si vous le voulez, maïs où le laisseraller est naturellement absent. Sous ce rapport, sa correspondance est une révélation, Elle nous fait voir Crémazie tel qu'il était dans nos conversations, à la fois érudit et | spirituel, moqueur mais avec bienveillance, aimant à mettre en saillie le ridicule et le grotesque, puis ayant de soudains retours de noire mélancolie, pendant lesquels, la main crispée . sur le cœur, il semblait vouloir déchirer son vêtement comme pour montrer sa blessure toujours saignante ; et puis, laissant retomber sur sa poitrine sa tête désespérée, dans unsilence qui disait le grand deuil de sa vie.

» L'idée de mon départ lui faisait peur.

» Hélas ! me répétait-il souvent, dans quel »vide vous allez me laisser! Depuis des » mois nous avons vécu côte à côte comme » des frères. Songez qu’en dix ans vous êtes » le seul ami du Canada avec qui j’aie pu cau- \ »ser à loisir ; les autres n'ont été que des oi- » seaux de passage. La pensée de l'isolement

» dans lequel je vais être replongé me fait À

» tourner la tête ».

» La veille de mon départ, après une dernië-

re soirée chez lui, je voulus prétexter l'heure

matinale du train pour abréger des adieux

que je redoutais ; mais bien avant six heures du matin, il était là m’attendant devant le

portique de l’hôtel. Nous montâmes en voitu-. '

re ; il ne me dit presque rien durant le trajet :

à la gare du chemin de fer du Nord.

— Je vais aller prendre mon billet de pas-

» sage, lui dis-je en arrivant, et je tâcherai |

» de revenir vous dire adieu ». Il me comprit,

me serra la main à me la briser: de grosses . :

larmes tombaient de ses yeux.

» Je ne l’ai plus revu. Ille pressentait aussi bien que moi en me quittant; cette vie de paria ne pouvait durer. Encore quelque temps, et il allait mourir, loin de son pays, loin même

de Paris où l’exil lui pesait moins qu'ailleurs.

» À Québec, sa pauvre mère m'attendait

LE

et eut une journée de bonheur à écouter tout | ce que lui mandait son cher Octave, à m'in- …

terroger sur ces mille riens qui font revivre

les absents ».

OCTAVEÉ CRÉMAZIE. 129

A la mort de M. Edmond Farrenc, journaliste parisien, à qui M. Luc Letellier de Saint- Just, alors ministre de l’agriculture à Ottawa, avait fait une allocation mensuelle pour continuer une série d'articles sur le Canada, qu'il avait ‘commencée dans différents journaux, il fut question d’Octave Crémazie pour le remplacer. C’est à quoi il fait allusion dans la lettre suivante :

Bordeaux, 29 avril 1876.

«Mon cher abbé,

» Le courrier de ce matin m'a mis en possession de votre amicale du 8 courant.

» Votre lettre du mois d'octobre a fait un long détour avant de me parvenir. Quand vous l’écriviez, vous lisiez mon adresse dans votre souvenir qui vous disait 4 bis, rue Vivienne, et non sur ma correspondance qui portait en tête 10 bis, Passage Laferriere.

JA cette époque, j'avais déjà quitté la rue Vivienne depuis plus d’un an. Dans l'intervale, j'avais fait un voyage en province, de sorte que cette malheureuse lettre, après

avoir été renvoyée de plusieurs Caïphes à 5 4058

plusieurs Pilates, ne m'a été remise qu’au à moment où je quittais la capitale pour aller à habiter Bordeaux. | de » Ne sachant pas à quel pays vous étiez … allé demander ce climat attiédi que réclament vos yeux et que l’hiver canadien ne saurait.

vous donner, je m'étais réservé de vous envoyer un bavardage quand le soleil du prin- … temps vous aurait ramené au manoir paternel.

C'est ce que Je ferai bientôt, si Dieu et mes yeux le permettent, car je suis un peu logé à la même L enseigne que vous sous le rapport de la vue.

» Dans le mois de février, M. Gustave Bos- .

sange, en me remettant la lettre dans laquelle | vous lui exprimiez le désir de voir continuer . dans les journaux français l’œuvre commencée par M. Farrenc, m'écrivait les lignes suivantes : « J’inclus une lettre de notre ami l’abbé : » Casgrain. Voyez le passage souligné et » dites-moi ce que vous penseriez de faire faire »des articles industriels, économiques, etc.

» par M. Hunter (1), qui a un goût très pro- à (1) M. Hunter, commis principal de M. Bossange, offrait

de faire des articles sur le Canada dans les jaurnaux de commerce.

» noncé pour cette étude, et de vous les en- » voyer pour que vous leur donniez un peu de » fion. Cela paierait pour vous deux, et j'u- » serais de l'influence que je possède pour faire » admettre ces articles à divers journaux ».

Je m’empressai de répondre à M. Bossange que j'étais tout à sa disposition et que je m'estimerais très heureux d’être le collaborateur de M. Hunter. Depuis je n’ai plus entendu parler de ce projet.

» M. Cucheval-Clarigny, dont vous m'avez parlé pour ce genre de travail, est un écrivain fort connu et jouissant d’une plus grande notoriété que feu M. Farrenc. Je regrette de ne pas être à Paris, ce qui me prive du plaisir d’aller le voir suivant votre désir. M. Bossange, qui connaît parfaitement notre pays, pourra certainement donner au successeur de M.

Farrenc tous les renseignements désirables.

Je ne sais pas quand je retournerai à Paris, ni même si j y retournerai. Je suis, en ce moment, comme l'oiseau sur la branche. Il se pourrait que, dans un mois, les affaires m’appelassent au Havre, peut-être même hors de France. J’avais un instant rêvé que la colla-

ES

boration avec M. Hunter que m'offrait M.

Bossange, m'aurait, avec quelques autres |

petits travaux, permis d’aller habiter de nou-

veau la capitale. Je vois que je ne peux plus |

compter sur cette éventualité. Sur ces bords enchanteurs de la Garonne, comme disent ces

blagueurs de poëêtes méridionaux, j'ai plus souffert de froid que dans notre hiver à jamais

mémorable du siège de Paris. Le printemps

ne vaut pas mieux que l'hiver ; aujourd'hui, |

29 avril, nous avons un vent froid, un ciel gris, comme dans le mois de novembre.

» Votre toujours dévoué * #)

De tous ceux qui lui ont gardé souvenir, personne ne lui fut plus sympathique que

M. Ouimet, ministre de l’instruction publique ,

de la province de Québec. Apprenant la vie

précaire que Crémazie menait en France, il

me pria de lui écrire. — Le gouvernement de la province, me dit-il, a l'intention de fonder dans les paroisses des bibliothèques publiques

à l'instar des bibliothèques communales éta-

blies en France, ce qui exigera une agence

à Paris. Cette agence ne pourrait elle pas être confiée à Crémazie ?

Voici sa réponse.

Citry, ce 18 février 1877.

«Mon cher abbé,

» Combien je vous dois de reconnaissance pour l'intérêt que vous ne cessez de me porter. La proposition que vous avez faite à mon frère est une nouvelle preuve de sympathie | que vous m'avez toujours témoignée. Je ne pense pas qu il puisse y avoir danger pour moi à faire connaître à l’honorable M. Oui- met le lieu de ma retraite et le nom sous Jequel je m’abrite. Je vous laisse donc carte blanche pour traiter cette affaire et je ratifie d'avance tout ce que vous ferez.

» Je suis depuis quinze jours au château de notre ami commun. Je parle souvent de vous avec M.Bossange, qui vous tient en haute estime et me charge de le rappeler à votre souvenir. Vous devez vous rappeler la vieille madame Brown qui, au temps jadis, rompit avecvousune lance théologique qui vous amusa tant. Elle est morte jeudi, à Paris, chez

134 OCTAVE CRÉMACZIE.

M. Gustave, à l’âge de 86 ans. Nous l'avons enterrée hier à La Ferté-sous-Jouarre.

» Je retournerai à Paris dans les premiers jours de mars.

» Depuis deux mois, je souffre beaucoup de la vue. Quand je serai en meilleurs termes avec mes yeux, je vous écrirai une longue lettre, dans laquelle je bavarderai tout à mon aise. En attendant, je vous renouvelle l'expression de ma reconnaissance pour ce que vous avez déjà fait et ce que vous voulez bien encore aire pour moi. |

» Croyez-moi, mon cher abbé,

» Votre tout et toujours dévoué * *X

Cette note fut bientôt suivie de la lettre suivante :

Paris, 6, rue Papillon, 30 avril 1877.

« Quand je vous écrivais, le 16 du précédent mois, je n'étais pas encore en possession de votre amicale du 29 mars, qui ne m'est parvenue que le 20 courant.

» Menace d’une nouvelle attaque d’érysipe- Je, j'ai êté fort malade ces jours derniers, ce

qui m'a empêché de vous répondre par le courrier canadien de la semaine précédente.

Comme je ne connais pas la somme que les municipalités consacreront aux bibliothèques communales, il me serait assez difficile de faire une liste.

» J'écris aujourd’hui à l'honorable M. Ouimet pour lui demander :

» 19 De vouloir bien me fixer sur le chiffre

approximatif de la somme destinée à l’achat d’une bibliothèque communale ;

» 20 De me faire savoir si ces bibliothèques devront se confondre avec les bibliothèques paroissiales qui existent déjà dans un certain nombre de localités, ou si elles devront avoir leur existence propre à côté de ces dernières.

» J'ai besoin de ce dernier renseignement, car, dans le premier cas, je pourrais négliger les livres religieux, les bibliothèques parois- - siales étant principalement composées d’ouvrages de cette catégorie ; dans le second cas, j'aimerais à connaître la part que je devrais faire à l’élément religieux. Les calculs que j'ai faits me permettent de donner, dès aujourd’hui, à M. Ouimet le prix de revient des

livres qui devront composer les bibliothèques

communales.

» Je laisse à M. Ouimet le soin de fixer lui- .

même la rémunération qu’il jugera à propos

de m’accorder. J'ai bien hâte d’être tout à

fait bien, afin de pouvoir vous envoyer une

longue Jjase.

» Je ne manquerai pas de vous rappeler au .

souvenir de la famille Bossange.

» Croyez-moi, mon cher ami,

» Votre très reconnaissant et dévoué,

Malheureusement, les difficultés financières

de la province de Québec mirent à néant ces : beaux projets. La mauvaise étoile du poète

devait le suivre jusqu’à la fin.

Il est allé mourir au Havre, en face de cet |

Océan qu'il ne pouvait plus franchir.

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,

il a bu jusqu’à la lie la coupe amère de l’exil ; NA

et il a emporté avec lui la cruelle pensée que sa patrie ne lui donnerait pas même l’au-

mône d’un tombeau : cette patrie qu'il avait |

OCTAVE CRÉMAZIE. HTOT.

tant aimée et qu’il avait chantée en si beaux

Vers.

Il nous faut quelque chose, en cette triste vie, Qui nous parlant de Dieu, d’art et de poésie, Nous élève au-dessus de la réalité ;

Quelques sons plus touchants, dont la douce har- Écho pur et lointain de la lyre infinie, [monie, Transporte notre esprit dans l’idéalité.

Or, ces sons plus touchants et cet écho sublime Qui sait de notre cœur le sanctuaire intime, C’est le ciel du pays, le village natal ;

Le fleuve au bord duquel notre heureuse jeunesse Coula dans les transports d’une pure allègresse ; Le sentier verdoyant où, chasseur matinal,

Nous aimions à cueillir la rose et l’aubépine ; Le clocher du vieux temple et sa voix argentine ; Le vent de la forêt glissant sur les talus,

Qui passe en effleurant les tombeaux de nos pères Et nous jette, au milieu de nos tristes misères, Le parfum consolant de leurs nobles vertus.

Un quart de siècle auparavant, Crémazie avait prophétisé sa propre destinée lorsqu'il

avait dit :

Loin de son lieu natal, l’insensé qui s’exile, Traîne son existence à lui-même inutile.

Son cœur est sans amour, Sa vie est sans plaisirs. Jamais, pour consoler sa morne rêverie,

Il n’a devant les yeux le ciel de la patrie

. Et le sol sous ses pas n’a point de souvenirs.

A sa dernière heure, il n’a pas même eu la consolation de voir un seul de ses compatriotes à ses côtés ; une main étrangère lui a fermé les yeux. Fidèle à son malheur jusqu’à la fin, la famille Bossange a été la dépositaire de ses dernières volontés et a suivi sa dépouille mortelle au cimetière. Dans vingt ans, personne peut-être ne pourra indiquer le lieu où il repose. Plus malheureux que Gilbert, il a pu dire comme lui :

....our ma tombe où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.

Seize années d’exil ont expié ses fautes :

l'avenir pardonnera à l’homme en faveur du poëte. Il a dit de Garneau, dont la destinée a été incomparablement moins amère que la sienne : « Qui peut dire de combien de déceptions, de combien de douleurs se compose une gloire »!

Page 1