NN
OCTAVE CRÉMAZIE. 103 dit. Il a toujours eu une grande répugnance à se médicamenter. J'espère qu'à l’avenir, il ne s’exposera plus, faute de soins, à se faire
clouer de nouveau au lit.
30 juillet 1872.
« Ma bonne mère, |
__ » Votre lettre et celle de Joseph m'annonçant que Jacques est dans un état presque désespéré sont pour moi comme un coup de foudre. Depuis jeudi j'ai perdu tout à fait l'appétit et le sommeil: c’est la douleur la plus cruelle qui ait encore frappé mon cœur.
J acques, ce frère qui n’a cessé de me combler de bienfaits pendant tous les jours de ma vie, est très probablement mort au moment où j'écris ces lignes. Cette pensée qui ne me quitte pas un instant, me fait un mal affreux. »Je n’ai personne ici à qui confier ma peine. Comme toujours je suis obligé de dévorer ma douleur en silence.
» Vos dernières lettres me faisaient croire que Jacques était en pleine convalescence et qu'il allait partir bientôt pour la campagne.
Et voilà que vos dernières nouvelles m’annon-. cent qu’il est à toute extrémité, car je crois bien que vous ne m'avez pas dit toute Î $ vérité. Il faut bien se résigner à la volonté de Dieu, ma bonne mère. Mais c’est la plus rude et la plus douloureuse épreuve quel j'aie encore traversée; j'ai hâte, mais j'ais + peur de lire votre prochaine lettre. : k
» Ma bonne vieille mère, Je vous embrasse. k de toute mon âme. 4
» Votre pauvre et bien malheureux enfant.
6 août 1872.
«Ma bonne mère, L
» Oui, elle est triste, ineffablement triste, . la nouvelle que vous m’apprenez. Notre cher - Jacques avait déjà rendu son âme à Dieu quand vous m'écriviez qu'il était très ds reusement malade. En me cachant sa mort, k vous m'avez permis de croire, pendant une.
semaine encore, que je n'avais pas perdu ce qui fut mon bienfaiteur pendant tous les jours . ! de ma vie. Aujourd’hui, j'ai à pleurer et a} pleurer toujours ce noble caractère, cette belle + ‘4
âme, qui fut la gloire et la providence de notre famille. Il est mort comme un prédestiné et l'admiration de ses concitoyens veille sur sa tombe. C’est pour moi, dans le malheur irréparable qui nous accable, une grande consolation de voir sa mémoire vénérée par tous ses compatriotes et d’avoir le droit de croire qu’il est maintenant au ciel, où Dieu lui a donné la récompense d’une vie d'épreuves et de sacrifices. Le bonheur a rarement souri aux membres de notre famille, et notre cher Jacques a compté peu de jours heureux.
Comme tous les grands cœurs, ne pouvant trouver le bonheur pour lui, il a voulu le donner aux autres, et les journaux ont parfaitement résumé sa vie en deux mois : « Transiit » benefaciendo ». Comme il était bon pour moil Pendant les dernières années que j'ai | passées dans le commerce, avec quel abandon, avec quelle inépuisable générosité il mettait toutes ses ressources à notre disposition |
» Je garderai toujours présent à ma mémoire Je souvenir de la soirée que j’ai passée avec lui, le 10 novembre 1862, la dernière, hélas ! que j'ai passée au pays. Il m’annonça qu'il fal-
lait absolument partir. Il n'eut que des paroles de bonté paternelle : pas un reproche, M disait : J'avais espéré que tu me fermerais les 4 yeux. Ilprévoyait bien, lui, le savant jurisconsulte, que les portes de la patrie allait se refermer sur moi pour toujours. Le lende- w main, le 11 (cette date fatale est aussi celle de . sa mort, puisque nous l’avons perdu le 114 juillet), 1l me donna son macjarlan (pardessus) que j'ai encore et que je garderai comme une relique ; et je partis pour l’exil,le cœur brisé, 1 brisé pour toujours, n’ayant plus aucune es- L pérance. Je n'eus pas le courage de Vous dire la vérité, ma bonne mère. Pour vous, 1 j'allais seulement à Montréal. Mon pauvre M Jacques me dit adieu dans l'entrée de la 1 maison de la côte de Léry. Il referma la porte ‘à sur moi. Le bruit de cette porte, je l’entends L encore : 11 me semble que c'était la barrière L éternelle qui devait me séparer de ma famille, ‘4 qui se refermait sur moi, comme les portes M de la prison sur le condamné. Tous ces sou- 4 venirs chers et douloureux où je trouve Jac- 4
et me rendent inconsolable. Depuis que j'ai reçu votre lettre qui m’annonçait que Jacques ‘était dangereusement malade, je n'ai pas cessé d’avoir le cœur serré et l’âme pleine d’angoisses.
» C’est aujourd’hui que je comprends toute l'horreur de l'exil. Que j'aurais voulu être
à son lit de mort, et avant de recevoir son
dernier soupir, lui demander pardon de toutes les douleurs que je lui ai causées ! Dieu ne m'a pas trouvé digne de cette consolation suprême { Que sa volonté soit faite |! — J'ai donné cinq francs pour des messes pour le À repos de l'âme de notre cher Jacques.
» Vous devez être bien fatiguée, ma bonne
mère, et j'ai bien hâte de recevoir de vos nou-
velles, afin d’être rassuré sur votre santé.
» Joseph me dit que Jacques ne laisse pas de fortune. Iln’avait que sa maison et qua- tre cents louis en argent. Vous n’avez donc pas assez pour vous, ma pauvre vieille mêre.
Joseph me donne le conseil de me trouver un emploi. Il y a longtemps que ce serait fait, sij'étais bien portant. En ce moment, je suis moins bien, car je traverse une crise doulou-
reuse. Si Je ne puis rien trouver à Paris, ce qui est très difficile, quand on n’a pas de cautionnement, j'émigrerai soit au Brésil, soit en Australie. Dans la position que me fait la mort de Jacques, il ne me reste pas d'autre parti à prendre. C’est dans les pays nouveaux que l’on peut encore avoir le plus de chances. Avant d’en venir à cette extrémité, je ferai tout mon possible pour me placer ici.
» Je vous embrasse de toute mon âme.
» Votre pauvre et bien malheureux enfant.
Éprouvé par tant de malheurs, Octave Crémazie avait appris à compatir aux douleurs d'autrui. Qui mieux que lui pouvait dire avec l’héroïne de Virgile :
Haud ignara mali, miseris succurrere disco ?
La lettre suivante en offre un exemple.
13 août 1873.
«Madame et chère parente,
» La lettre de Joseph m'apporte une bien triste nouvelle.
» Vous avez perdu votre frère X. J'ai gar-
OCTAVE CRÉMAZIE. en 109
dé de celui que vous pleurez aujourd'hui, un excellent souvenir. Quand je l’ai connu, il était l’un des plus charmants garçons que l’on pût voir. Sa belle figure encadrée de cheveux blonds et illuminée par deux grands yeux bleus, est restée gravée dans ma mémoire.
» D'une nature très sympathique, il était aimé de tout le monde. Depuis, il a connu comme tant d’autres, ces heures douloureuses * de la vie qui sont une si terrible pierre de touche pour notre pauvre humanité.
: » Votre frère est mort subitement. Ces dis- . paritions soudaines de ceux que nous aimons remplissent l'âme d’une tristesse inquiète.
» Dans notre Canada, l’homme peut bien s’égarer dans le chemin difficile de laivies | mais la foi reste toujours vivace au fond de son 4 our PET SI rapide comme la foudre, la mort vient fondre sur lui, ou même si dans . un accès de folie passagère, il s’est élancé | vers elle, on a toujours le droit d’espérer qu à . ce moment suprême où l’âme quitte sa prison, il aura trouvé un cri de repentir et de prière à qui aura désarmé la justice de Dieu. Si votre cher et malheureux frère, entré brusquement
dans la mort, n’a pas eu le temps de demander ï au ministre de la religion le pardon de ses.
fautes, il nous est permis d’espérer qu'au.
moment où, à travers le dernier nuage de la.
vie, il a vu se lever l’aurore de l'éternité, il. aura, lui aussi, jeté son âme à Dieu dans un cri suprême, et que ce cri répété au ciel par votre sainte mère, lui aura ouvert les portes de la miséricorde divine. Sur sa tombe pré-.
maturée, vos larmes et vos prières apporteront le souvenir, cette fleur du cœur, et l’es-
pérance, cette fleur du ciel.
» Recevez, madame et chère parente, avec l'expression sincère de ma profonde sympathie pour le malheur qui vous frappe, l'assu-
rance de mes sentiments les plus affectueux. : ; CRC
La veille de la Toussaint 1873, j'entrais dans la petite librairie que tenait le dernier frère survivant d’'Octave Crémazie, rue Buade. En m'apercevant, il me fit signe de le
suivre dans l’arrière-boutique.
«— Vous partez demain pour Paris, me
dit-il, ne manquez pas d’aller voir Octave.
Vous savez le pseudonyme sous lequel il est connu en France. Demandez Jules Fontaine, numéro 4, rue Vivienne. Je vais lui annoncer votre arrivée. Ma mère désirerait beaucoup ‘ai voir avant votre départ ».
1 Quelques minutes après, j'étais rue Saint- Louis, au salon de madame Crémazie.
: Je Dora connue en dé temps meilleurs.
C'était alors une femme vigoureuse et forte à qui portait vaillamment ses quatre-vingts ans, ‘ mais le chagrin l'avait cassée, flétrie, émaciée. 3 (' eus peine à la reconnaître. La bonne vieille | s'avança d’un pas faible et chancelant, vint s'asseoir tout auprès de moi. Elle me prit . la main et me regarda avec des yeux fixes, rougis par les larmes qu'elle n'avait cessé de verser depuis dix ans. Cette figure de Ma- » {er dolorosa me donna un serrement de Cœur. | «— Vous allez revoir mon cher Octave, me dit-elle d’une voix chevrotante ; ce pauvre * enfant ! il a bien souffert, et moi aussi !... à Que vous dirai-je pour lui ? que je l’attends “ toujours. Ah! vous êtes bien heureux vous;
vous allez le revoir |. mais moi, à mon âge,
Elle n’en put dire davantage, et se couvrant la tête de son grand tablier, elle se prit à pleu-.
rer avec des sanglots à fendre l’âme.
On devine tous les chérissements dont elle | | me chargea pour son cher Benjamin que ja) 4
mais plus, hélas ! elle ne devait revoir.
À mon arrivée à Londres, je télégraphiai. il à Crémazie que, le lendemain, je serais à Pa-
ris. J’allai frapper rue Vivienne un peu avant - 1 .
l'heure qu'il m'attendait. Il n’était pas en-. 4
core entré au logis. Je laissai ma carte à sa | porte avec ces mots : « À cinq heures, dans le . jardin du Palais-Royal » |
Quelques minutes avant l’heure convenue,. |
j'étais en faction près de la Rotonde, les yeux | 4
tournés vers le vomitoire qui ouvre sur la rue k. Vivienne. Je ne le distinguai pas tout d’a- 1 bord parmi le groupe de passants qui le précé- à dait : il était dans mes bras avant que j'eusse le temps de le reconnaître. Ce n'était plus le Crémazie dont la figure m'était familière a
Québec; vieilli, amaigri, avec un teint de“
cire, plus chauve que jamais, ne portant plus de lunettes, la barbe toute rasée, hormis la:
moustache et une impériale : c'était une com- plète métamorphose. Un rayon de joie inex- | primable passait en ce moment comme un éclair sur son visage. Sa tenue était devenue correcte, avec un air de distinction tout à fait inaccoutumé. L’atmosphère des boulevards avait-elle déteint sur ses habitudes ? Sa photographie parisienne que j'ai sous les yeux et qui me rappelle cette première entrevue, n’a rien de commun avec celle qu'a publiée l'Opinion publique, de Montréal.
«— Depuis si longtemps que vous m'annoncez votre arrivée, vous voilà donc enfin | Savez-vous que, depuis dix ans que je suis parti du Canada, je n’ai vu que trois COMPatriotes : Mgr Baillargeon lors de son voyage à Rome, M. le grand vicaire Taschereau, aujourd'hui votre archevêque, et M. l’abbé Hamel, du séminaire de Québec |! Ils n’ont fait que passer et je ne les ai vus qu'un instant ; mais vous, vous n'êtes pas pressé, Vous allez me rester. Que de choses nous aurons à dire ensemble! Ils’est passé tant d'événements depuis que j'ai quitté le Canada |
Ce disant, il m’entraînait sous les arcades
ra ; OCTAVE CRÉMAZIE. | des grands bois du Palais-Royal, qui s’assombrissaient à la tombée de la nuit. | »— Ah! çà, me dit-il après une longue :
causerie, il ne faut pas que je sois égoïste. .
Je suis trop heureux aujourd’hui pour ne pas
faire partager ma joie avec un ami plus infor-
tuné que moi. Demain il faut que vous alliez
voir ce pauvre baron Gauldrée-Boilleau, qui est enfermé à deux pas d'ici à la prison de la
Conciergerie ; moi, du moins, je suis libre,
mais lui, il est sous les verroux. Vous trouverez un homme exaspéré, dans un état de surexcitation qui fait peine à voir: il ne | peut supporter l'idée des affronts dont on l’abreuve, il bondit d’indignation devant les flétrissures qu’on cherche à infliger à son caractère. Le vrai coupable dans cette affaire de Memphis-el-Paso, c'est le général Frémont, son beau-frère, mais il fallait des victimes aux hommes du quatre septembre ».
Chaque matin, au retour de ma messe, que je disais à l’église de Saint-Roch, j'étais sûr de rencontrer Crémazie sous le portique de mon hôtel, à moins qu’il ne m’eût donné rendez-vous chez lui. Pour rester dans son voi-
OCTAVE CRÉMAZIE. APTE | sinage, j'étais descendu à l'hôtel de Norman- die, situé sur la rue Saint-Honoré, entre les Tuïleries et le Palais-Royal. Au sortir du restaurant, après le déjeñûner que nous PTrenions assez souvent ensemble chez Duval, rue Montesquieu, nous nous rendions à pas lents, soit en bouquinant le long des quais, soit en longeant les boulevards, jusqu’au collège de France, où nous entendions quelquesuns des meilleurs professeurs, tantôt les cours de littérature de M. de Loménie, tantôt les savantes dissertations helléniques de M. Egger, ou bien les leçons de philosophie de M. Frank, ou encore les éblouissantes conférences de M. Arthur Boissier sur Sénèque. Les idées nouvelles que nous rapportions de ces conférences offraient au retour un thème intarissable à nos conversations, que Crémazie variait en me disant quelques-uns des incidents de sa vie d'exil. Qu'avait-il fait depuis qu'il avait dit adieu à son cher Québec ? Où était-il allé ? Comment avait-il vécu ? Je lui faisais raconter tout cela par le menu, et il s’y prêtait avec une grâce parfaite.
De New-York il s'était rendu droit à Paris,
où il avait pris un petit logement, dans l’Ile, près l’église Notre-Dame. Les secousses par lesquelles il venait de passer arrivant surtout à la suite d’anxiétés toujours comprimées, avaient donné un choc trop violent à sa constitution pour qu'elle pût y résister : il en prit une fièvre cérébrale qui le tint pendant plusieurs semaines entre la vie et la mort.
Relégué seul dans une mansarde, d’où il n’a-
percevait que les toitures et les cheminées de Paris ; abandonné de tout le monde, étendu sur un lit de camp, où il ne recevait d’autre secours que des services mercenaires, ce qu'il eut à souffrir pendant cette maladie peut se conjecturer, mais ne s’exprime pas. Les événements implacables qui l’avaient jeté sur les rivages de France apparaissaient dans son délire comme un rêve dont il ne pouvait se
réveiller. Il dut probablement la vie à une
connaissance d'autrefois, qui vint lui tendre la main au moment où il était loin de s’y
attendre. M. Hector Bossange, dont le nom
est si bien connu au Canada, ayant appris le délaissement et l’état désespéré où il se trouvait, vint le visiter et lui offrit l’hospitali-
6 sous son toit. Dès qu'il put se traîner …ors de sa chambre, M. Bossange l'emmena vec lui à son château de Citry, en Champagne, >ù il lui prodigua tous les soins d’une amitié
qui ne s’est jamais démentie, et qui réussirent à le ramener à la vie. Cette vieille résidence
des barons de Renty, avec ses constructions d'un autre âge, avec ses souvenances séculaires qui séaient si bien à l’imagination poétique de Crémazie, avec sa société si spirituelle et enjouée, avec son parc tout plein de parfums et de chants d'oiseaux, fut une oasis enchantée au milieu du désert de sa vie. Madame Bossange l'entoura de délicatesses et de prévenances maternelles, dont il ne parlait jamais qu'avec des larmes dans les yeux. Canadienne comme lui, elle était à ses yeux tout ce qui Jui restait de la patrie perdue (1).
Les délassements studieux dans la bibliothèque de M. Bossange, qui l’entretenait de ses goûts de bibliophile, les promenades sous les arcades vertes du parc, précédé des petits enfants de son hôte, qui l’agaçaient en s ’en-.
| (1) Madame Bossange, née Fabre, est la tante de notre excellent écrivain M. Hector Fabre.
118 | | OCTAVE GRÉMAZIE.
fuyant sous l'ombre des sentiers soyeux, ou en: égratignant de leurs petits pas le sable f desavenues, l'exercice modéré dans les champs parmi les vignes et les blés, où la brise rafraî chissait ses tempes brûlantes, finirent pa avoir raison de ses bouleversements intérieurs Les distractions, dont il avait besoin plu:
relative ; mais il lui resta une débilité gén rale et une tendance à des maux de tête qu ne lui permirent plus de se livrer à des travaux continus. | * 0
De retour à Paris, dans le morne silence de sa mansarde, il lui fallut songer à vivre et à tuer l’inexorable ennui. Il se mit en.
quête d’occupations compatibles avec l’éta délabré de sa santé. Les emplois passager que M. Gustave Bossange lui procura, € quelques agences particulières, sans impor tance, qu'il parvint à obtenir, n'auraient pu suffire à lui donner du pain, s’il n'avait reçu de continuels secours de ses frères. A par quelques mois de séjour au Havre et à Bor
OCTAVE CRÉMAZIE. CRT
deaux, de rares excursions dans les provinces du centre, il vécut toujours à Paris, toujours seul, occupant un petit garni sous les toits au quatrième ou cinquième étage, tantôt dans
un quartier, tantôt dans un autre, sans amis, sans distractions, sans cesse en face de lui-même, traînant au pied le boulet de l'exilé.
Un petit carreau de papier marqué au timbre d'Amérique, que lui apportait de temps en temps le facteur, une lettre de sa mère, de ses frères ou de quelque ami de là-bas, renfermait tout ce qui lui restait de bonheur et d'espérance sur la terre. Pendant qu'il les lisait et les relisait en les arrosant de ses larmes, il se transportait dans son cher Canada et revoyait en esprit tout ce qu'il aimait, tout ce qu’il avait perdu. Mais le quart d'heure de lecture fini, la vision s’évanouissait, la nuit se refermait sur ce rayon; alors il retombait sur lui-même et se retrouvait plus seul que jamais dans son réduit désert. |
Bien des fois, m’a-t-il dit souvent, si je n’avais eu une foi canadienne, je serais allé me pendre comme Gérard de Nerval au réverbère
du coin, ou je me serais abandonné comme À Henri Murger ; mais quand le noir m'enve- À loppait de trop près, quand je sentais le déses- à poir me saisir à la gorge et que le drap mortuaire semblait me tomber sur la tête, je 4 courais à Notre-Dame-des-Victoires, j'y disais une bonne prière, et je me relevais plus k fort contre moi-même. Je ne suis pas un dé- À
vot, mais je suis un croyant.
« — Quelles distractions vous donnez-vous? # — J'expédie ma petite besogne, quand j'en « ai, et puis j’arpente l’asphalte, je flâne sur les boulevards, je bouquine pour mon frère, à qui j'expédie de temps à autre des caisses …
de livres pour sa librairie. Parfois je pousse
une pointe jusqu'aux barrières. Tiens, à «
propos, il faudra que nous allions faire une course à Belleville, afin que je vous montre
ce que c’est que le peuple communard.
Chemin faisant, je vous raconterai l'histoire.
de la prise de la caserne du prince Eugène,
un épisode sanglant de la dernière guerre.
» En hiver, je suis habituellement un ou
deux cours du collège de France. De ce
temps-ci, je m'intéresse aux leçons de M.
Michel Chevalier, sur l’économie politique, et à celles de M. Maury sur l’histoire du Domaine du Roi.
» Au retour, j'achète mon journal au kiosque prochain, le Figaro, l'Univers, la Gazette de France, etc., etc. Rentré chez moi, je lis mon journal, et puis je regarde au plafond.
Ce n’est pas gai, mais Ça m'emporte au pays des songes. Après tout, j'aime mon Paris, c'est la capitale de l'univers ; je my suis toujours plu, hormis pendant le siège.
__ Quoi ! vous êtes resté pendant le siège de Paris ? |
__ Mais oui ; quand j'ai voulu sortir, il était trop tard ; ce n'était pas divertissant. Depuis ce temps-là, mon estomac n’apuseremettre des repas impossibles que j'ai pris, depuis le steak de cheval jusqu’au fricot de rats.
Au centre de Paris, où j'étais, il n'y avait au- cun danger : les boulets prussiens n’arrivaient | pas jusque-là.
» Un matin, je voulus m'aventurer du côté du Luxembourg pour voir le combat de plus près ; pendant que je m'amusais à écouter le grondement du canon, un projectile vint tom-
12920 UV OCTAVE CRÉMAZIE,
ber devant moi, tuant une femme qui trave sait la rue et emportant la tête d’un cheval j'en eus assez. La couardise des poêtes n s’est guère démentie depuis Horace, ajoutai Crémazie avec un sourire, en citant la spiri tuelle tirade du poète latin. | VIL. io Al » Un jour, comme je suivais la rampe du quai Voltaire en admirant l’immense suit de palais qui bordent la Seine, et au del:
les Champs-Elysées couronnés à l'horizon.
par l’arc de triomphe de l'Étoile, j’avisai.
quelques pas devant moi un individu penché w sur la rampe, le nez dans un livre ouvert, et M dont la tournure me faisait l’effet d’Octav Crémazie. J’approchai, c'était bien lui; ]j lui frappai sur l’épaule. | — Tiens, c’est vous, me dit-il, en se relevan brusquement. Regardez donc quelle bell
imprime comme cela. Mais, d’où venez-vous: — De Notre-Dame, où j'ai entendu le pèr Monsabré. |
veilleux diseur ; mais la renommée de Lacordaire et de Ravignan l’écrase. Il captive toutefois son auditoire ; la nef était comble. Toute l'élite de Paris, le faubourg Saint-Germain était là ; vous avez vu cette nuée d’équipages devant le portique? Ah ! j'oubliais ; notre ami Bossange m'écrivit hier, il nous invite tous deux à passer quelques jours à son château. En êtes-vous ?
No Le lendemain, nous étions sur la route de Meaux, nous traversions Château-Thierry, la patrie du bon La Fontaine. À la gare de Nanteuil-Sancy, M. Bossange nous attendait et nous fit, avec une grâce qui ne s’oublie pas, les honneurs de son vieux castel. Je n'avais pas vu Citry depuis 1867. Monsieur ei madame Bossange n'ont guère vieilli ; les années ne font qu’eflleurer de leurs ailes ce couple heureux. Ils ont célébré frais et dispos leurs noces de diamant, que Crémazie a chantées en strophes inspirées par la reconnaissance et l'amitié.
Ils sont entourés aujourd’hui comme alors d'amis tels que M. Courmaceul, gentilhomme de la vieille roche, madame Coolidge, Amé-