PREFACE
Il arrive rarement dans ce pays qu'un homme soit appelé à écrire la préface d'un livre de pure critique littéraire. Cela tient, d'une part, à l4 rareté des œuvres de valeur écrites par nos compatriotes : et, d'autre part, à l'absence de critique littéraire digne de ce nom.
La vraie critique littéraire, celle qui s’applique à juger les œuvres selon leur mérite, sans parti pris, sans préventions, en suivant rigoureusement les principes de la critique littéraire qui guident généralement les grands critiques, est à peine née dans notre pays.
Jusqu'ici, nous avons jugé les œuvres de nos compatriotes d’après nos sympathies on nos antipathies personnelles, nos préventions religieuses ou sociales, notre ignoran-
En sorte qu'il n'existe encore que quelques pages de bonne critique chez nous, le plus souvent perdues dans un fatras de louanges ampoulées ou de dénigrements injustes et violents.
M. Fernand Rinfret s'est résoliment écarté de cette voie : il a tenté un essai sérieux, libre de toute préoccupation extérieure à la critique. Et je crois qu'il a réussi
À peine sorti de l'adolescence, il commençait dans l'Avenir du Nord, journal très
Il PRÉFACE
littéraire, la publication d'une série d'urticles très étudiés, très fouillés sur les grands auteurs drumatiques de la seconde moitié du XIXe siècie. Remarquables surtout par l'analyse, et ln netteté des conclusions morules, ces articles, signés du pseudonyme de Paul Destrée, frappèrent l'attention de nos compatriotes, et valurent à M. Rinfret des appréciation flatteuxes de la mere-patrie. Aucun Canadien n'avait, jusque-là, osé aborder la critique dramatique, qui exiwe :e sens des choses du théâtre, des aptitudes spéciales, et une étude approfondie de l'art dramatique.
C'est à la suite du succès mérité de ces études que M. Jules-Edouard Prévost, directeur de l'Avenir du Nord, prix M. Rinfret d'écrire pour ce journal une série d'articles critiques sur les œuvres d'Octave Crémazie, le père d: notre poésie ; et sur celles de M. Louis Fréchette, notre poète national.
Telle est la genèse de la brochure qui paraît aujourd'hui. Ajoutons que c'est un évènement littéraire pour notre pays.
Jamais les poésies de Crémazie n'avaient été étudiées avec autant de soin, de sincérité, d'impartialité et de pénétration. Insensible à toute influence extérieure, M Rinfret s'applique avee conscience à mettre en lumière les qualités et les défauts qu'il relève dans l'écrivain, à découvrir et à expliquer les sources de son inspiration, à juger rigoureusement la valeur de son œuvre,
PRÉFACE ll
et a montrer quelle influence profonde elle LH U«XerCee SIN SUN COM PAL TIOUES
Dans cette analyse, qui demande une vive intuition, un grand tact et beucoup de jugement, il semble woide par l'unique souci de la vérité,
On peut critiquer sa méthode, repousser ses conclusions, nier la perfection de son style: on ne peut nier qu'il ait fait prouve d'un sens critique qui, jusqu'ici semble avoir fait défaut à nos compatriotes, et d'une vive intelligence des choses de la poésie, Cela seul doit sutlire à le faire prrsevérer dans la voie où il est entré
Crémasie est le pére de la poésie & ancocanadienne, Né poëte, c'est-n-dire créateur il a composé les premiers vers dignes de passer à la postérité canadienne. Longteuwps méconnu de notre élite et ignoré de lu foule, il a failli mourir tont entier. Il entre aujourd'hui dans l'immortalité des créateurs et des inspirateurs nationaux auxquels on élève des statues
Ce n’est pas que son oeuvre soit volumiueuse où parfaite. Au contraire, il a peu écrit, et la forme de plus d'un de ses vers laisse à désirer: mais il a fait jaillir sur notre sol la source de la veritable poésie :
l'amour de la patrie méconnue et de la mére-patrie oubliée. Il a rendu possible Louis Fréchette, notre poète national, et d'autres qui marchent sur ses traces ou s'ouvrent une voie nouvelle.