REVUE LITTÉRAIRE
Octave Mirbeau, qui vienl de mourir, était un écrivain de grand t;ilenl et qui avait le» dons les plus rares, et qui n'avait pas « la chose du monde la mieux partagée, » le sens commun. En le disant, on n'olTense pas sa récente mémoire. Il méprisait l'opinion commune et la traitait comme l'ennemie de son génie et de sa raison. Dans l'incertitude, où il n'aimait point à se tenir, il prenait le contre-pied de l'opinion commune et aussitôt se croyait en possession de la vérité. 11 le croyait, et fermement, non pas en vertu peut-être d'une philosophie, mais par la spontanéité vive de sa nature et de son caractère, qui était singulièrement prime-sautier. Cette méthode, si l'on peut ainsi parler, avait chez lui une fougue à peu près héroïque et périlleuse.
Dans un petit volume intitulé Boulevard et coulisses, M. Alfred Capus a raconté comment Mirbeau, M. Grosclaude, Paul Her\ieu et lui fondèrent jadis (es Grimaces, qui parurent, un peu de temps, chaque semaine. Journal réactionnaire, et journal d'opposition; mais, à quelques années d intervalle, M. Capus ne se rappelle pas quel était le gouvernement à qui les Grimaces faisaient de l'opposition: cependant, U avait la rubrique de la poUtique intérieure et des débats parlementaires. Il se souvient que l'opposition des Grimaces était « énergique
[{) Contti de la cl. ; enljer, ISSJ;; Lt Calvaire et L'abbi Jules.
Olleodortr, it)86 et ' . Roch (1889), Les mauvais bergers (iiil,, U
Jardin dfs Supplices Mh'^J,, Le Journal d'une femme de chambre (i900), Les Vinijt et un jours d'un neurasthénique [{901), Les Affaires sont les m/faires (1903), l.af.fSEt 190-; . le Foyer (*Tec M. T. Nitanion) [\%W), Dingo (1913); cei neuf Jeraicrs voluinet •lau U Bibliolbique ClitrpcDticr.
et virulente » et ^u'on y flétrissait « les hommes politiques et, en général, l'ensemble de la société. » Le premier article de Mirbeau portait ce titre : Ode au choléra. « Ce fléau venait d'apparaître ; et Mirbeau, au lieu de réclamer des mesures prophylactiques, lui souhaitait la bienvenue. Il le suppliait d'immoler un certain nombre de gens qu'il désignait par leur nom, de supprimer les scandales et, en somme, de tout détruire pendant qu'U y était... »
Les années passent. xMirbeau donne des chroniques dans maints journaux, après que les Grimaces ne sont plus qu'un souvenir gai, donne des romans et des comédies. Chroniques, romans et comédies continuent l'efl'ort des Grimaces et même tâchent d'accomplir en quelque façon la besogne que le choléra n'a pbint faite, exécutent des gens, pourchassent des idées, ne tuent ni les gens ni les idées, au moins les malmènent, en tout cas montrent que Mirbeau les déteste. Parfois, il ne les déteste plus : mais alors, W. en déteste d'autres. Et puis sur- \ient la guerre, la seconde qu'il ait vue. Il est malade, il est mourant depuis des mois. La cruelle souffrance de la maladie, il la supporte : non la guerre ; et la guerre l'achève. Il meurt et laisse un testament de sa pensée, qui est une page étrange et pathétique. Il ne s'attendait point à la guerre : c'est qu'il ne la voulait pas ; il comptait que ses amis, les ennemis de la guerre, et lui-même avaient à jamais « saboté la guerre. '> II note son amère déception : « Quarante ans de^utte, pour aboutir^u plus grand crime de l'histoire du monde, la monstrueuse agression de l'Allemagne ! » S'est-il trompé? Oui. Et, quant àT'êcolSnarfre^son erreur, Mirbeau est un homme qui n'hésite pas : sa conviction nouvelle, aussi ardente que l'autre est jalouse, ne tolère point le partage. « Tout sacrifier à la France ! » annonce-t-il. Cependant, U maintient comme vraies et la peinture qu'il a faite de l'humanité, fût-ce de l'humanité française — « faiblesses, bas instincts de lucre, tares honleases » — et l'espérance que l'humanité s'améliore. Ce qu'U aperçoit, c'est que les individus sont ignobles, non pas les collectivités : il a vu, par la guerre, par les Français à la guerre, « ce dont est capable une conscience collective, » en d'autres termes, une patrie. Et, bref, il a confiance dans l'avenir: « mais pour cela, il faut qu'on découvre, comme je l'ai découvert moi-même, que la patrie est uneréaUté I » Ces mots, sans doute, sont poignans de bonne foi, de naïveté. Mais enfin, cette « découverte, » si c'en est une, oii donc avait-on les regards tournés et par quelles fictions l'esprit voilé? La franche découverte de Mirbeau, c'estl'aveu, loyal et brave, ot presque ingénu, d'un prodigieux aveuglement.
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Son œuvre se déroule des ^•irulentes facéties des Grimaees jusqu'à ce document dernier. L'on y trouve, molées constamment, la plaisanterie énorme des Grimaces et les illusions énormes que le testament révèle. Peu importerait, somme toute, si Mirbeau se fût contenté de céder à son imagination, qu'il avait puissante et hasardeuse, pour des contes en l'air et des récits de fantaisie exubérante. Ce n'est pas cela, du moins dans soa projet ni dans sa suprême pensée. « Que nous ayons individuellement des faiblesses, de bas instincts da lucre, des tares honteuses, toute mon œu^Te est là pour le dire, «» écrit-il encore, au point de mourir. Ainsi, son œii\Te est, à son avis, un témoignage ; elle est une preuve. Il a prétendu démontrer que la \ \ie et les hommes sont tels qu'il les a peints. C'était s»'rioux ! Ce n'était pas seulement, comme on dit, de la littérature : c'était le procès de l'humanité, son jugement, et sans appel. .Mirbeau se cnit un réaliste et, selon l'usage des réalistes, n'hésita point sur l'authenticité de ses peintures. Mais il y avait, entre lui et la réalité, les fantômes, joyeux ou lugubres, de son imagination.
Réaliste, il admire le maître de l'école, Emile Zola : « Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructrices, de la science et de la raison. » C'est le langage de l'école; et c'en est, un peu emmitoullée de grands mots, la (hictriiie. Avant l'école ou hors d'elle, mensonge, hypocrisie : dorénavant, l'incontestable vérité. Mirbeau ex^cre le mensonge et l'hypocrisie. Généreuse haine, et que d'autres n'ont pas : il était, jusque dans ses caprices les plus changeans, la sincérité perpétuelle. .Mais pourquoi ne consentait-il pas à pratiquer cette vertu avec simplicité? Ce n'est pas une vertu si terriblement difficile, et pour lui qui la possédait mieux que d'autres et aussi bien que personne. Alors, pourquoi se donne-t il, à chaque instant, l'air de remporter une éclatante victoire, s'il écrit ce qu'il pense? On dirait que le mensonge et l'hypocrisie l'entourent, l'assiègent : le mensonge et l'hypocrisie universels, conséquences de la pusillanimité oniverselle. Oui, les gens n'osent pas dire ce qu'ils voient même, ils ont peur de le voir. Ils ont peur et ils n'osent pas? Mirbean veille a ne redouter rien. Comme il avait identifié avec la poltronnerie une erlaine indulgence à l'égard de la vie, à l'égard de la destinée t des hommes, avec la lâcheté une certaine hésitation devant les idées, qui pourtant ne sont pas toujours si évidentes, Il a mis du coulajjc ot de l'inlrcpidité à ne duuter aucunement de ses doclrluts, à nu
dissimuler aucunement, à exhiber, l'abomination de la vie, de la destinée et des hommes. Ce fut un point d'honneur : il n'a rien ménagé, dût, sans qu'il y songeât, « l'humble vérité » en pâtir.
Dans les Contes de la chaumière, son premier volume, il y a des types de paysans, dessinés vite et qui sont d'une étonnante justesse.. Il les a vus: les voici tels qu'il les a vus. Il les dessine et il les anime. Il les fait penser etparler. Il nous les donne avoir, à entendre. L'auteur n'est pas là : nous avons ces gaillards près de nous. Puis, soudain, l'auteur intervient. Comme s'il craignait de manquer aux devoirs de l'audace — et pourtant!... — comme s'il craignait la fadaise et la bergerie et de laisser confondre ses rudes bonshommes avec les Berrichons de M"" Sand, il va loin, dépasse la modeste vraisemblance. Quelquefois, c'est une gageure : n'en est-ce pas une? un badinage. Ainsi, La Justice de paix, conte que j'aurai la décente hypocrisie de ne point analyser; et qui, dans son genre obscène, est excellent; et qui — changez seulement le magistrat — serait, envers, un conte de La Fontaine, un conte drôle et anodin. L'auteur s'amuse. Il ne s'amuse pas toujours. Il a noté, au cours d'une promenade, — \ Hé! père Nicolas! — cette résignation, stoïque ou stapide, cette « insensibilité » peut-être, des paysans devant la mort : « la mort qui pourtant fait japper douloureusement les chiens dans le chenil vide, et qui met comme un sanglot et comme une plainte au chant des oiseaux, près des nids dévastés. » C'est une idée qu'il va reprendre, ah! mais sans faiblesse, dans un autre conte, Avant l'enterrement. Il y a là un « maît'Poivret » qui descend de sa carriole, attache son cheval, entre à la boucherie, appelle: « Y a-t-y du monde? Hé! Gassehn! Oîiqu't'es? » Gasselin, son gendre. GasseUn n'est pas à la boucherie, mais en face, au café. Il s'essuie la bouche, du revers de sa main, rallume sa pipe, accourt. Les deux hommes échangent quelques propos : « Ça va-t-y comme vous v'iez? — Ça va, mon gars, ça va tout bellement. — Faut-y donner d' l'avoine à votre cheval ? — Pargué non! Il abu et mangé à c'matin. J'viens d' la foire d'Chassant, mon gars. — C'était-y une bonne foire? — Oua ! oua! Point tant bonne, point mauvaise itout. Les prix s'tiennent cor. » Et le maître Poivret n'attend pas plus longtemps pour dire à son gendre qu'il sait « l'malheur : » il a donné quatre litres d'avoine à son cheval et il est venu, sans dételer. « Ben oui I Ben oui ! » répond le gendre ; et : « Vous allez p'téte ben vous rafraîchir? — Ma foi, c'est point d'refus... » Et ils entrent au café. Le malheur, c'est la mort d'une femme, et qui était la femme de Gasselin, la fille du maître Poivret.