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Odelettes

I-es pages suivantes, consacrées pai' M. Cluirles Asselineau à l'examen des Odelettes, ont pam dans la Revue Française d;i 10 août 1856.

PO

l'Ai; THÉODORE DE BANVILLE ('

Le livre dont je vais parler n'a pas soixante pages; c'est un recueil de douze à quinze pièces de poésie, dont la plus longue n'excède pas quatre-vingts vers. Tout ce que je voudrais, à propos de ce souvenir, de cette carte de visite poétique adressée à quelques amis et à un petit nombre da lecteurs d'élite, ce serait de marquer dans !a litté-

{') Xole de rédileur. Quelque temps déjà après lu publication des remarquables articles consacrés aux Odelettes, notamment par M. Edouard Thierry dans le Moniteur, par M. Louis Ulbach dans la Revue de Paris, par M. Méry dans le Pays, par M. Jules de Premaray dans la Pairie, par M. Jules Viard dans le Figaro, par M. Jules Lecomie dans V Indépendance ljelge,\)ar M. de Vaucclle dans r/lr/js/e, par M. Philibert Audcbrand dans la Gazelle de Paris, etc., el

raliire cimleniporaine la place d'un poêle auquel il me semble qu'on n'a pas jusqu'ici rendu pleine justice.

Non pas qu'en prenant ce petit livre pour prétexte des quelques considérations générales , je veuille dire qu'il n'a que la valeur d'un prétexte : jamais le talent de l'auteur des Carintides et des Stalactites n'a été ni plus complet, ni plus puissant ; jamais ce but qu'il a consiamment poursuivi, de la correction dans la forme et surtout de la correction dans fimprecu, n'a été mieux atteint. Jamais les difficultés , cherchées et mutipliées à plaisir d'artiste, de la prosodie et du rhythmo, n*ont été mieux déguisées par la simplicité mélo-

au moment même où nous mettions sous presse la deuxième édition desOdclelles, M. Charles Asseliueau a publié dans la Reçue Française rc.\celleut travail que nous avons obtenu la permission de reproduire ici. Nous l'avons choisi, non à cause des éloges qu'il rcnfcrnic , mais parce que son auteur a étudié avec une bonne foi, une aitenlion et une lucidité merveilleuses le tempérament et les tendances artistiques du |)oole des Cariai idet-.

vu clique du sentiment; et jamais 1>î banalité du sentiment éternel n"a été mieux relevée par la recherche, la complication adroite de l'art.

Certes, cinquante pages de belle poésie, c'està-dire environ six à huit cents beaux vers, c'est quelque cho?e. Néanmoins, en me restreignant à celte mince publication, je ne dirais pas de M. de Banville tout ce qu"il me semble qu'on en peut dire et qu'il mérite. C'est pourquoi je demande la permission de m'éfendre un peu au delà.

Une des choses assurément les mieux faites [our provoquer les méditations de quiconque parcourt en philosophe l'histoire littéraire, c'est de voir à des époques différentes une même dose de talent et de génie , des efforts semblables , un égal courage, obtenir un succès tout différent. Je ne pense pas seulement ici au sonnet fameux de Desbarreaux, au quatrain de Saint-Aulaire; mais n'est il pas évident qu'à certaines époques, peu de talent, un simple effort, ont suffi pour rencontrer le succès, et même pour conquérir l'immortalité, tandis que , dans d'autres temps, les manifesta-

Mil

lions du génie ont succombé devant linlitTerence et sombré dans l'oubli? Les exliumations (]ui se fonl de temps à autre n'onl-elles pas celte signification? Il y a donc, dans l'histoire des époques propres à la poésie, des époques poétiques qui n'ont pu trouver leur poêle, et, par contre, des poêles qui n'ont pu éveiller autour d'eux le sentiment poétique. Je livre ce fait aux méditations des critiques qui prétendent (c'est un peu la mode d'aujourd'hui, mode allemande) tout expliquer par l'influence des milieux, et qui ne reconnaissent de vrai poëte que l'écho.

L'époque de 1828 à 183 2 tant invoquée, et qu'on invoquera encore longtemps toutes les fois qu'il s'agira de souvenirs et de gloire littéraires, fut une de ces époques généreuses , bénévoles, qui portent pour ainsi dire leurs hérauts et ne laissent rien perdre des moindres efforts. Les poêles sans doute ont beaucoup fait pour elle; mais ne fai-aitelle rien pour ses poêles? Etait-ce la poésie ou la Bourse, le turf ou le roman qui tenait le plus de place dans les conversations de la sccit té d'alors ,

et à qui faisait-elle les lionneurs de ses salons?

Aussi tous ceux qui ont eu l'honneur d'être comptés de ce temps-là en ont conservé jusqu'aujourd'hui comme un privilège de noblesse littéraire. Un unique volume de vers publié en 1829 par M. Emile Deschamps a suffi pour le placer au premier rang des poètes de son temps, et pour rendre possible son élection à l'Académie ( I ;.

Aujourd'hui M. de Banville, après avoir publié deux livres de poésies remarquables, et répandu dans les journaux, dans les revues, denombreuses pages d'une prose savante, correcte, pleine de nombre et de mouvement, est encore considéré l»ar bien des gens comme un jeune écrivain dont le talent promet. Évidemment, il y a là une iuéga-

(I) Nous serions désolés qu'on put voir dans ccttp j.hrase la moindre inteulion malvcillanle à l'endroit ([(.' M. Emile Deschamps , un des poêles les plus artistes de ce temps-ci, un de ceux qui, par les tendances élevées de leur talent et de leur esprit, ont le plus contribué à maintenir la pureté et la dignité de l'Art. Notre comparaison ne porte que sur les faits et [)oiiit sur les talents.

Iité, une injustice, un fdtitm. Et cependant, si, au lieu de prendre pour intitulé de cet article le titre modeste d'un livre, je m'étais servi de quelqu'une de ces rubriques triomphales qui n'ont point été marchandées même aux plus médiocres talents de la génération précédente, par exemple: Poètes modernes de la France, Théodore DE Banville, le moins qui eût pu m'arriver eût été de faire crier contre moi à la camaraderie.

Il est vrai que si M. de Banville a perdu quelque chose à ce refroidissement du public pour la poésie, il n'y a tout au plus perdu que la popularité. Il a laissé passer à ses côtés, dans le ruisseau de la vogue, les concurrents du concours académique, les poètes de la famille ei les quêteurs de ruban rouge; mais dans le monde des esprits élevés et distingués, pour qui l'art d'écrire est resté <-e qii'il était pour Cliatt^aubriand , c( le plus difficile de tous les arts, » il a gardé, il a conquis le rang de poète accompli. On peut différer de sentiment sur la poésie de M. de Banville et sur la nature de ses inspirations; niais ce qu'on ne peut

méconnaîire dès la première lecture, c'est que l'effort est complet, et qu'aucune négligence, aucune transaction ne s'est interposée entre le poêle et son but. Je trouve dans la prose de M. de Banville la preuve de la même volonté et de la même conscience : il ne doit pas connaître celte impatience de remaniement qui, à deux ans d'intervalle, saisit les écrivains les plus exercés. Telle est son œuvre, et telle il l'a voulue ; il n'y saurait rien changer, parce qu'il n'a consenti à la livrer au public qu'après s'être complètement satisfait lui-même. Et ce respect de sa personne et du public est déjà , à l'heure où nous vivons, un fait assez rare. Des deux grands principes posés au commencement de ce siècle, la recherche du sentiment moderne et le rajeunissement de la langue, M. Théodore de Banville a retenu le second, et l'on peut certainement dire qu'après Théophile Gautier, il est celui qui l'a le mieux compris elle mieux appliqué. Je sais que de cet effort même on a tiré un reproche; on a parlé de poésie matérialiste:- et j'avoue que je ne comprends. pas trop ce reproche à

xu propos d'un art où la plastique entre pour une part si importante Reprocherait-on à un peintre de savoir trop bien peindre ; à un musicien d'être Irop savant dans la fugue et dans le contrepoint? Aussi je ne m'arrêterais pas à cette critique, si, par une équivoque facile, le mot ne pouvait s'étendre de la forme au sentiment. Je me suis fait depuis longtemps un plaisir de suivre dans tous ses développements l'inspiration particulière à M. de Banville, et je n'y ai pas trouvé ce caractère tant reproché de matérialisme. S'il aime l'art grec, la pompe, le spectacle, ce n'est pas qu'il soit étranger au sentiment de la vie moderne; s'il parle de sa lyre, ce n'est point en se trompant sur la portée de la métaphore. Je vois plutôt dans ce souci continuel des belles formes et des belles images la tendance d'un esprit enthousiaste et spirilualiste, pour qui l'idée de poésie est inséparable de l'idée de beauté absolue. La tiction du poëte est pour lui , comme la rampe du théâtre , une séparation , une barrière nécessaire entre l'idéal et la vie , et qui, en favorisant l'illusion par la perspective, permet de lais-

ser à l'art toute sa pureté et toute sa délicatesse. Laissons les sots et les ignorants amuser leur platitude à décrier les poètes qui construisent des Alhambras dans des mansardes et chantent le vin de Chypre en sortant d'une table dhôte; laissons les cuistres se réjouir d'avoir découvert que la guerrière Cassandre de Ronsard était une fille d'auberge. Il est certain que tant qu'il y aura une poésie au monde, elle aura pour principale mission d'élever et de charmer les âmes , et que les esprits délicats lui sauront toujours gré de réaliser , ne fût-ce que par un mensonge d'un instant, les rêves et les aspirations qui les tourmentent au sein des trivialités de la vie. Je dis mensonge, et je souligne le mot, parce que, après tout, au milieu du réalisme qui nous déborde, il est doux d'invoquer le faux et le romanesque qui nous font oublier les misères quotidiennes, et de se détourner de ce miroir à facettes qui ne donne d'autre but à l'art que de reproduire indéfiniment les murs de notre prison.

Une charmante nouvelle, récemment publiée par

M. de Banville, î~>eiU rendre plus sensible aux iecteur? ce raraclère que je signale dans son talent , qui est d'employer toutes les ressources de l'art à la manifestation de la réalité et du sentiment. Dans cette nouvelle, intitulée la Vie d'une comédienne, il s'agit d'une pauvre petite fille, née d'un clown abject et d'une avaleuse de sabres, et qui, après avoir été, pendant ses premières années, séquestrée , battue et injuriée par ses parents , est conduite, à six ans, pour jouer les rôles d'enfant sur un théâtre du boulevard. L'imagination de cette enfant, naturellement portée au merveilleux, s'éveille au milieu des fantasmagories du théâtre. Cette petite, jusque-là toujours claquemurée dans un réduit hideux, sans autre éducation que la lecture du Magasin des fées, en vient à prendre pour la réalité de la vie le fantastique qui l'entoure : d'un côté , le mauvais génie les mains toujours pleines de maléfices ; de l'autre, la bonne fée étendant sa baguette pour les conjurer. Elle récite avec conviction ses petits bouts de rôle de génie bienfaisant et s'efforce de donner l'accent le plus tou-

c'iiant aux paroles de consolation qu'elle adresse à la princesse innocente, au prince persécuté. Malade, à l'hôpital, elle étonne, elle effraie la sœur et l'aumônier par la bonne foi avec laquelle elle parle des mauvais esprits qui la tourmentent et de l'espérance qu'elle a d'échapper à leurs sortilèges avec le secours de la bonne fée. Aucun discours ne peut lui faire comprendre une différence entre la croix du Sauveur et le sachet fané, ramassé dans les coulisses, quelle cache sur son cœur comme un précieux amulette. Pour qu'aucun malheur ne manque à cette existence vouée à [3 déception, Minette, à quatorze ans , s'éprend de l'acteur chargé dans les mélodrames du rô'e de prince aventureux et triomphant. Elle s'éprend de lui, non pas pour sa beauté, non pas pour sa jeunesse, il a quarante ans et il est chau\e, mais parce que. toujours amoureux , toujours vainqueur . toujours brillant sous sa cuirasse de carton doré et sous son casque à panaches, il re;>résente pour elle le type de la bravoure, de l'héroïsme et delà fidélité. On a déjà deviné que ce personnage héroïque

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