‹ OdelettesChapitre 2 sur 12 · VI · texte numérisé non relu

VI

esl un misérable, un roué suranné et surmené, qui, après s'être prévalu de cette passion vierge, a fini par maltraiter Minette et par la repousser brutalement. La catastrophe est terrible. Dans une représentation oîi Minette doit traverser la scène, suspendue par un mécanisme invisible, les fils de fer qui la soutiennent dans les frises se rompent, et la malheureuse enfant tombe et se brise sur les planches. Certes dans ce récit d'une simplicité si poignante, qui fait frémir les mères et cause aux lecteurs les plus blasés une pitié mêlée d'effroi , ce n'est pas la réalité qui manque. L'auteur n'évite aucun détail : contant une histoire de théâtre, il se sert au besoin de l'argot du lieu ; mais combien l'art du conteur, la disposition des épisodes et des portraits, la gradation habile des incidents concourent à cet effet d'émotion I Certains personnages secondaires crayonnés en quelques traits , le machiniste, le directeur, comédiens, voisins, etc., ont une vie étonnante. Confiez ce récit si simple à la plume d'un rédacteur de la Gaz-cllc (les Tribunaux, dont les narrations tèihes et niala-

droites passent, au jugementde quelques écrivains de nos jours , pour le comble de Téloquence , le fait, le fait nu pourra sans doute ébranler la sensibilité de quelques organisations nerveuses et faire travailler les imaginations poétiques, mais il ne s'imposera pasà l'esprit avec cet ensemble de détails et de circonstances qui font la vie : ce ne sera qu'une peinture sans magie, qu'un dessin informe; il n'aura pas cette unité de ton et d'impression qui est le premier besoin de la mémoire et la con dition de la foi.

C'est que, si l'art , pour conserver sa noblesse et sa gravité, a besoin d'emprunter éternellement à la nature, la nature, pour paraître dans les œuvres de l'esprit humaine et agissante, a besoin de l'intervention fécondante de l'art. Je trouve, dès le début de la nouvelle de M. de Banville, quelques lignes que je dois transcrire, parce qu'elles serviront de complément et d'éclaircissement à tout ce qui précède.

L'auteur parle du genre de mélodrame à féeries qui florissait aux boulevards sous la Restauration.

xvm R Le théâtre populaire se proposaii alors un but radicalement opposé à celui qu'il poursuit aujourd'hui : au lieu de chercher à émouvoir l'ouvrier (les faubourgs par le spectacle de sa propre vie; au lieu de lui représenter ses poignantes misères de chaque jour, il était la fantaisie qui les lui faisait oublier par des ficîions oia le merveilleux abondait comme dans les contes des fées et les récits des Mille et une nuits.

» Autant les auteurs cherchent aujourd'hui à atteindre une ré:ilité d'où paissent découler des enseignements, autant alors, se bornant au rôle modested'élourdiretdedistraireaulieud'instruire, ils employaient tous leurs efforts à faire vivre le speclateurau milieu des plus étincelantespoésiesdu rêve. » N'est-ce pas là la contradiction perpétuelle et comme l'éternelle évolution de l'art, contradiction qui se manifeste aujourd'hui par la double tendance de la poésie moderne? Faut-il chercher la poésie en nous, la ramasser à nos pieds, ou nous élever jusqu'à elle? Certes il ne faut décourager aucune tentative : je ne méconnais pas les efil'urls

leniésfle nos jour- par de? cs-prits patienls, sympathiques, charitables, pour relever le courage des humbles et leur faire aimer la vie en poétisant leur servitude, leurs travaux, leurs misères; mais, à côté de cette poésie, bien \ivante, énergique, touchante, pittoresque, mais qui n'implique pas moins au fond le renoncement à des inspirations supérieures, la poéïie , qui ravit et console, n'a-t-ell® pas un beau rôle, un rôle plus élevé? Quand le temps sera venu déjuger hors de toute passion ces tentatives, on reconnaîtra, je crois, que la doctrine du réalisme n'a été qu'un paradoxe nécessaire, une réaction, légitime si l'on veut, contre les caprices et les fantaisies d'une littérature idéalisée jusqu'à l'ivresse, et qui se désintéressait trop des conditions humaines. La poésie a besoin de loucher souvent la terre et de s'imprégner d'humanité ; mais ce n'est là qu'une condition de son essence, et non pas son essence même.

Ces considérations, que l'on trouvera peut-être un peu longues, n'étaient assurément pas nécessaires [lour faire conqtiendre la beauté des vers de

M. Tliéodorede Banville: toutefois je ne les ai pas crues inutiles à l'intelligence du caractère général de son talent et de son œuvre. D'ailleurs, n'est-ce pas quand il s'agit d'art, et d'art désintéressé, qu'il doit être permis de s'oublier?

Et surtout n'est-ce pas aujourd'hui, après tout ce qui a été dit, et justement dit, contre les tendances matérielles et industrielles de la littérature, que la critique doit considérer comme un devoir et comme un bon exemple de signaler les rares écrivains pour qui les jouissances de l'art sont restées indépendantes et de la fortune et du succès même ? Croyons aux muses, et ne craignons point de les célébrer: la barbarie et la platitude environnantes sauvent le ridicule de l'archa'isme. Mourez tristement dans une rue obscure, ou travaillez sans profit à glorifier l'art et la langue française, l'exemple est trop peu contagieux dans notre siècle pour qu'on hésite à le proposer.

Charles ASSELINEAU

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