LIVRE IV, ODE XIII
L'homme entendra gronder, sous le vaisseau des âges, La vague de l'éternité.
Il viendra, — quand l'orgueil , et le crime, et la haine,
De l'antique Alliance auront enfreint le vœu ;
Quand les peuples verront , craignant leur fin prochaine ,
Du monde décrépit se détacher la chaîne ;
Les astres se heurter dans leurs chemins de feu;
Et dans le ciel , — ainsi qu'en ses salles oisives ,
Un hôte se promène, attendant ses convives, —
Passer et repasser l'ombre immense de Dieu.
Parmi les nations il luira comme un signe.
Il viendra des captifs dissiper la rançon ; Le Seigneur l'enverra pour dévaster la vigne , Et pour disperser la moisson.
Les peuples ne sauront , dans leur stupeur profonde , Si ses mains dans quelque autre monde Ont porté le sceptre ou les fers; Et dans leurs chants de deuil et leurs hymnes de fétc , Ils se demanderont si les feux de sa tête Sont des rayons ou des éclairs.
Tantôt ses traits au ciel emprunteront leurs charmes :
Tel qu'un ange , vêtu de radieuses armes ,
Tout son corps brillera de reflets éclatants ,
Et ses yeux souriront, baignés de douces larmes,
Comme la jeune aurore au front du beau printemps.
204 L'ANÏE-CHRIST.
Tantôt, hideux amant de la nuit solitaire, Noir dragon , déployant l'aile aux ongles de fer, Pâle , et s'épouvantant de son propre mystère ,
Du sein profané de la terre Ses pas feront monter les vapeurs de l'enfer. La nature entendra sa voix miraculeuse.
Son souffle emportera les cités aux déserts ; Il guidera des vents la course nébuleuse ;
Il aura des chars dans les airs ; Il domptera la flamme , il marchera sur l'onde ;
On verra l'arène inféconde
Sous ses pieds de fleurs s'émailler ; Et les astres sur lui descendre en auréole; Et les morts tressaillir au bruit de sa parole ,
Comme s'ils allaient s'éveiller!
Fleuve aux flots débordés , volcan aux noires laves, Il n'aura point d'amis pour avoir plus d'esclaves ; 11 pèsera sur tous de toute sa hauteur ; Le monde, où passera le funeste fantôme , Paraîtra sa conquête et non pas son royaume; Il ne sera qu'un maître où Dieu fut un pasteur.
Il semblera, courbé sur la terre asservie, Porter un autre poids , vivre d'une autre vie. Il ne pourra vieillir, il ne pourra changer.
Les fleurs que nous cueillons pour lui seront flétries ; Sans tendresse et sans foi, dans toutes nos patries Il sera comme un étranger.
Son attente jamais ne sera l'espérance :
Battu de ses désirs comme d'un flot des mers ,