LIVRE V, ODE IX. 2d
Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie J'errai , je parcourus la terre avant la vie ; Et , tout enfant encor, les vieillards recueillis M'écoutaient racontant, d'une bouche ravie, Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !
Chez dix peuples vaincus je passai sans défense , Et leur respect craintif étonnait mon enfance. Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger. Quand je balbutiais le nom chéri de France , Je faisais pâlir l'étranger.
Je visitai cette île, en noirs débris féconde, Plus tard , premier degré d'une chute profonde. Le haut Cenis , dont l'aigle aime les rocs lointains , Entendit, de son antre où l'avalanche gronde, Ses vieux glaçons crier sous mes pas enfantins.
Vers l'Adige et l'Arno je vins des bords du Rhône. Je vis de l'Occident l'auguste Babylone , Rome , toujours vivante au fond de ses tombeaux , Reine du monde encor sur un débris de trône , Avec une pourpre en lambeaux.
Puis Turin , puis Florence aux plaibirs toujours prête , Naple, aux bords embaumés, où le printemps s'artôle Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant, Comme un guerrier jaloux qui , témoin d'une fête , Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.
2fc2 MON ENFANCE.
L'Espagne m'accueillit, livrée à la conquête. Je franchis le Bergare , où mugit la tempête ; De loin , pour un tombeau , je pris l'Escuria! ; Et le triple aqueduc vit s'incliner ma tète Devant son front impérial.
Là , je voyais les feux des haïtes militaires Noircir les murs croulants des villes solitaires ; La tente , de l'église envahissait le seuil ; Les rires des soldats, dans les saints monastères, Par l'écho répétés, semblaient des cris de deuil.
Je revins , rapportant de mes courses lointaine* Comme un vague faisceau de lueurs incertaines. Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours, Rencontré sur rn.es pas les magiques fontaines Dont l'onde enivre pour toujours.
L'Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles;
Burgos, sa cathédrale aux gothiques aiguilles;
Irun, ses toits de bois; Vittoria , ses tours;
Et toi, Vaîladolid, tes palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.
Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ; J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée; Et ma mère, en secret observant tous mes pas, Pleurait et souriait, disant : « C'est une fée Qui lui parle, et qu'on ne voit pas! »