‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 2 sur 216 · A8TOR, LENOX AND TILDEN FOUNDATION · texte numérisé non relu

A8TOR, LENOX AND TILDEN FOUNDATION

L'histoire s'extasie volontiers sur Michel Ney, qui , né tonnelier, devint maréchal de France , et sur Murât , qui , né garçon, d'écurie , devint roi. L'obscurité de leur point de départ leur est comptée x comme un titre de plus à l'estime, et rehausse l'éclat du point d'arrivée.

' De toutes les échelles qui vont de l'ombre à la lumière , la plus méritoire et la plus difficile à gravir, certes, c'est celle-ci : être né aristocrate et royaliste et devenir démocrate.

Monter d'une échoppe à un palais , c'est rare et beau , si vous voulez ; monter de Terreur à la vérité, c'est plus rare, et c'est plus beau. Dans la première de ces deux ascensions, à chaque pas qu'on a fait, on a gagné quelque chose et augmenté son bien-être , sa puissance et sa richesse ;

dans Tau Ire ascension, c'est tout le contraire. Bans cette âpre lutte contre les préjugés sucés avec le lait , dans cette lente et rude élévation du faux au vrai , qui fait en quelque sorte de la vie d'un homme et du développement d'une conscience le symbole abrégé du progrès humain, à chaque échelon qu'on a franchi, on a dû payer d'un sacrifice matériel son accroissement moral , abandonner quelque intérêt , dépouiller quelque vanité , renoncer aux biens et aux honneurs du monde , risquer sa fortune, risquer son foyer, risquer sa vie. Aussi, ce labeur accompli , est-il permis d'en être fier ; et , — s'il est vrai que Murât aurait pu montrer avec quelque orgueil son fouet de postillon à côté de son sceptre de roi, et dire : « Je suis parti de là ! » — c'est avec un orgueil plus légitime , certes , et avec une conscience plus satisfaite qu'on peut montrer ses odes royalistes d'enfant et d'adolescent à côté des poëmes et des livres démocratiques de l'homme fait; cette fierté est permise, nous le pensons, surtout lorsque, l'ascension faite, on a trouvé au sommet de l'échelle de lumière la proscription, et qu'on peut dater cette préface de l'exil.

Jersey. — Juillet 185;».

La première édition de ces Odes (juin i8aa) était précédée des réflexions qu'on va lire :

« Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, l'intention littéraire et l'intention politique ; mais, dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.

« On pourra voir dans l'arrangement de ces Odes une division qui, néanmoins, n'est pas méthodiquement tracée. Il a semblé à l'auteur que les émotions d'une âme n'étaient pas moins fécondes pour la poésie que les révolutions d'un empire.

« Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel, il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves

ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. Les beaux ouvrages de poésie en tout genre, soit en vers, soit en prose, qui ont honoré notre siècle, ont révélé cette vérité à peine soupçonnée auparavant, que la poésie n'est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. La poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout. »

Il est permis peut-être aujourd'hui à l'auteur d'ajouter à ce peu de lignes quelques autres observations sur le but qu'il s'est proposé en composant ces Odes.

Convaincu que tout écrivain, dans quelque sphère que s'exerce son esprit, doit avoir pour objet principal d'être utile, et espérant qu'une intention honorable lui ferait pardonner la témérité de ces essais, il a tenté de solenniser quelques-uns de ceux des principaux souvenirs de notre époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures. Il a adopté, pour consacrer ces événements, la forme de l'ode, parce que c'était sous cette forme que les inspirations des premiers poëtes apparaissaient jadis aux premiers peuples.

Cependant l'ode française, généralement accusée de froideur et de monotonie, paraissait peu propre à retracer ce que les trente dernières années de notre histoire présentent de touchant et de terrible, de sombre et d'éclatant, de monstrueux et de merveilleux. L'auteur de ce recueil, en réfléchissant sur cet obstacle, a cru découvrir que cette froideur n'était point dans l'essenee de l'ode, mais seulement dans la forme que lui ont jusqu'ici donnée les poëtes lyriques. Il lui a semblé que la cause de cette monotonie était dans l'abus des apostrophes, des exclamations, des prosopopées et autres figures véhémentes que l'on prodiguait dans l'ode : moyens de

chaleur qui glacent lorsqu'ils sont trop multipliés et étourdissent au lieu d'émouvoir. Il a donc pensé que, si Ton plaçait le mouvement de l'ode dans les idées plutôt que dans les mots, si, de plus, on en asseyait la composition sur une idée fondamentale quelconque qui fût appropriée au sujet, et dont le développement s'appuyât dans toutes ses parties sur le développement de l'événement qu'elle, raconterait, en substituant aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne, on pourrait jeter dans Tode quelque chose de l'intérêt du drame, et lui faire parler en outre ce langage austère, consolant et religieux, dont a besoin une vieille société qui sort encore toute chancelante des saturnales de l'athéisme et de l'anarchie.

Voilà ce que l'auteur de ce livre a tenté, mais sans se flatter du succès; voilà ce qu'il ne pouvait dire à la première édition de son recueil, de peur que l'exposé de ses doctrines ne parut la défense de ses ouvrages. Il peut, aujourd'hui que ses Odes ont subi l'épreuve hasardeuse de la publication, livrer au lecteur la pensée qui les a inspirées, et qu'il a eu la satisfaction de voir déjà, sinon approuvée, du moins comprise en partie. Au reste, ce qu'il désire avant tout, c'est qu'on ne lui croie pas la prétention de frayer une route ou de créer un genre.

La plupart des idées qu'il vient d'énoncer s'appliquent principalement aux sujets historiques traités dans ce recueil ; mais le lecteur pourra, sans qu'on s'étende davantage, remarquer dans le reste le même but littéraire et un semblable système de composition.

On arrêtera ici ces observations préliminaires, qui

exigeraient un volume de développement, et auxquelles on ne fera peut-être pas attention; mais il faut toujours parler comme si l'on devait être entendu, écrire comme si Ton devait être lu, et penser comme si l'on devait être médité.

Décembre 4823.

Voici de nouvelles preuves pour ou contre le système de composition lyrique indiqué déjà par l'auteur de ces Odes. Ce n'est pas sans une défiance extrême qu'il les présente à l'examen des' gens de goût; car, s'il croit à des théories nées d'études consciencieuses et de méditations assidues, d'un autre côté, il croit fort peu à son talent. Il prie donc les hommes éclairés de vouloir bien ne pas étendre jusqu'à ses doctrines littéraires l'arrêt qu'ils seront sans doute fondés à prononcer contre ses essais poétiques. Aristote n'est-il pas innocent des tragédies de l'abbé d'Aubignac?

Cependant, malgré son obscurité, il a déjà eu la douleur de voir ses principes littéraires, qu'il croyait irréprochables, calomniés ou du moins mal interprétés. C'est ce qui le détermine aujourd'hui à fortifier cette publication nouvelle d'une déclaration simple et loyale,

laquelle le mette à Pabri de tout soupçon d'hérésie dans la querelle qui divise aujourd'hui le public lettré. Il y a maintenant deux partis dans la littérature comme dans l'Etat, et la guerre poétique ne paraît pas devoir être moins acharnée que la guerre sociale n'est furieuse. Les deux camps semblent plus impatients de combattre que de traiter. Ils s'obstinent à ne vouloir point parler la même langue; ils n'ont d'autre langage que le mot d'ordre à l'intérieur et le cri de guerre à l'extérieur. Ce n'est pas le moyen de s'entendre.

Quelques voix importantes néanmoins se sont élevées depuis quelque temps parmi les clameurs des deux armées. Des conciliateurs se sont présentés avec de sages paroles entre les deux fronts d'attaque. Ils seront peutêtre les premiers immolés ; mais n'importe ! C'est dans leurs rangs que l'auteur de ce livre veut être placé, dût-il y être confondu. Il discutera, sinon avec la même autorité, du moins avec la même bonne foi. Ce n'est pas qu'il ne s'attende aux imputations les plus étranges, aux accusations les plus singulières". Dans le trouble où sont les esprits, le danger de parler est plus grand encore que celui de se taire; mais, quand il s'agit d'éclairer et d'être éclairé, il faut regarder où est le devoir et non où est le péril; il se résigne donc. Il agitera, sans hésitation, les questions les plus redoutées; et, comme le petit enfant thébain, il osera secouer la peau du lion.

Et, d'abord, pour donner quelque dignité à cette discussion impartiale, dans laquelle il cherche la lumière bien plus qu'il ne l'apporte, il répudie tous ces termes de convention que les partis se rejettent réciproquement comme des ballons vides, signes sans signification, ex-

pressions sans expression, mots vagues que chacun définit au besoin de ses haines ou de ses préjugés, et qui ne servent de raisons qu'à ceux qui n'en ont pas. Pour lui, il ignore profondément ce que c'est que le genre classique et que le genre romantique. Selon une femme de génie, qui la première a prononcé le mot de littérature romantique en France, cette division se rapporte aux deux grandes ères du monde, celle qui a précédé rétablissement du christianisme et celle qui ta suivi K D'après le sens littéral de cette explication, il semble que le Paradis perdu serait un poëme classique, et la Henriade une œuvre romantique. Il ne paraît pas démontré que les deux mots importés par Mme de Staël soient aujourd'hui compris de cette façon.

En littérature, comme en toute chose, il n'y a que le bon et le mauvais, le beau et le difforme, le vrai et le faux. Or, sans établir ici de comparaisons qui exigeraient des restrictions et des développements, le beau 1 dans Shakspeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être étudié) que le beau dans Racine ; et le faux dans Voltaire est tout* aussi romantique (si /wmantique veut dire mauvais) que le faux dans Calderon. Ce sont là de ces vérités naïves qui ressemblent plus encore à des pléonasmes qu'à des axiomes; mais où n'est-on pas obligé de descendre pour convaincre l'entêtement et pour déconcerter la mauvaise foi?

On objectera peut-être ici que les deux mots de guerre ont depuis quelque temps changé encore d'acception, et que certains critiques sont convenus d'honorer désor-

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