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De l'Allemagne

2. 11 est inutile de déclarer que cette expression est employée ici dans toute son étendue. -

mais du nom de classique toute production de l'esprit antérieure à notre époque, tandis que la qualification de romantique serait spécialement restreinte à cette littérature qui grandit et se développe avec le dix-neuvième siècle. Avant d'examiner en quoi cette littérature est propre à notre siècle, on demande en quoi elle peut avoir mérité ou encouru une désignation exceptionnelle. Il est reconnu que chaque littérature s'empreint plus ou moins profondément du ciel, des mœurs et de l'histoire du peuple dont elle est F expression.. Il y a donc autant de littératures diverses qu'il y a de sociétés différentes. David, Homère, Virgile, le Tasse, Mil ton et Corneille, ces hommes dont chacun représente une poésie et une nation, n'ont de commun entre eux que le génie. Chacun 'd'eux a exprimé et a fécondé la pensée publique dans son pays et dans son temps. Chacun d'eux a créé pour sa sphère sociale un monde d'idées et de sentiments approprié au mouvement et à l'étendue de cette sphère. Pourquoi donc envelopper d'une désignation vague et collective ces créations qui, pour être toutes animées de la même âme, la vérité, n'en sont pas moins dissemblables et souvent contraires dans leurs formes, dans leurs éléments et dans leurs natures? Pourquoi , en même temps, cette contradiction bizarre de décerner à une autre littérature, expression imparfaite encore d'une époque encore incomplète, l'honneur ou l'outrage d'une qualification également vague, mais exclusive, qui la sépare des littératures qui l'ont précédée? Comme si elle ne .pouvait être pesée que dans l'autre plateau de la balance! Comme si elle ne devait être inscrite que sur le revers du livre ! D*où lui vient ce nom de romantique? Est-ce que vous lui avez découvert quelque rap-

port bien évident et bien intim*. avec la langue romance ou romane?... Alors expliquez-vous; examinons la valeur de cette allégation; prouvez d'abord qu'elle est fondée; il vous restera ensuite à. démontrer qu'elle n'est pas insignifiante.

Mais on se garde fort aujourd'hui d'entamer, de ce côté, une discussion qui pourrait n'enfanter que le ridiculas mus ; on veut laisser à ce mot de romantique un certain vague fantastique et indéfinissable qui en redouble l'horreur. Aussi tous les anathèmes lancés contre d'illustres écrivains et poètes contemporains peuvent-ils se réduire à cette argumentation : « Nous condamnons la littérature du dix -neuvième siècle, parce qu'elle est romantique.... — Et pourquoi est-elle romantique? — Parce qu'elle est la littérature du dix-neuvième siècle. » On ose affirmer ici , après un mûr examen, que l'évidence d'un tel raisonnement ne paraît pas absolument incontestable.

Abandonnons enfin cette question de mots, qui ne peut suffire qu'aux esprits superficiels dont elle est le risible labeur. Laissons en paix la procession des rhéteurs et des pédagogues apporter gravement de l'eau claire au tonneau vide. Souhaitons longue haleine à tous ces pauvres Sisyphes essouffles qui vont roulant et roulant sans cesse leur pierre au haut d'une butte :

Palus inamabilis unda Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Passons et absorbons la question de choses, car la frivole querelle des romantiques et des classiques n'est que la parodie d'une importante discussion qui occupe aujourd'hui les esprits judicieux et les âmes méditatives.

Quittons donc la Batrachoniyomachie pour V Iliade. Ici, du moins, les adversaires peuvent espérer de s'entendre, parce qu'ils en sont dignes. Il y a une discordance absolue entre les" rats et les grenouilles, tandis qu'un intime rapport de noblesse et de grandeur .existe entre Achille et Hector.

Il faut en convenir, un mouvement vaste et profond travaille intérieurement la littérature de ce siècle. Quelques hommes distingués s'en étonnent, et il n'y a précisément dans tout cela d'étonnant que leur surprise. En effet, si, après une révolution politique qui a frappé la société dans toutes ses sommités et dans toutes ses racines, qui a touché à toutes les gloires et à toutes les infamies, qui a tout désuni et tout mêlé, au point d'avoir dressé l'échafaud à l'abri de la tente, et mis la hache sous la garde du glaive ; après une commotion effrayante et qui n'a rien laissé dans le cœur des hommes qu'elle n'ait remué, rien dans l'ordre des choses qu'elle n'ait déplacé , si, disons-nous, après un si prodigieux événement, nul changement n'apparaissait dans l'esprit et dans le caractère d'un peuple, n'est-ce pas alors qu'il faudrait s'étonner, et d'un étonnement sans bornes?... Ici se présente une objection spécieuse et déjà développée avec une conviction respectable par des hommes de talent et d'autorité. « C'est précisément, disent-ils, parce que cette révolution littéraire est le résultat de notre révolution politique que nous en déplorons le triomphe, que nous en condamnons les œuvres. » Cette conséquence né paraît pas juste. La littérature actuelle peut être en partie le résultat de la Révolution, sans en être Vexpression. La société, telle que l'avait faite la Révolution, a eu sa littérature, hideuse et inepte comme elle.

Cette littérature et cette société sont mortes ensemble et ne revivront plus. L'ordre renaît de toutes parts dans les institutions; il renaît également dans les lettres. La religion consacre la liberté : nous avons des citoyens. La foi épure l'imagination : nous avons des poètes. La vérité revient partout, dans les mœurs, dans les lois, dans les arts. La littérature nouvelle est vraie. Et qu'importe qu'elle soit le résultat de la Révolution? La moisson est-elle moins belle parce qu'elle a mûri sur le volcan? Quel rapport trouvez- vous entre les laves qui ont consumé votre maison et l'épi de blé qui vous nourrit?

Les plus grands poètes du monde sont venus après de grandes calamités publiques. Sans parler des chantres sacrés, toujours inspirés par des malheurs passés ou futurs, nous voyons Homère apparaître après la chute de Troie et les catastrophes de l'Argolide, Virgile après le triumvirat. Jeté au milieu des discordes des Guelfes et des Gibelins, Dante avait été proscrit avant d'être poète. Milton rêvait Satan chez Cromwell. Le meurtre de Henri IV précéda Corneille. Racine, Molière, Boileau, avaient assisté aux orages de la Fronde. Après la Révolution française, Chateaubriand s'élève, et la proportion est gardée.

Et ne nous étonnons point de cette liaison remarquable entre les grandes époques politiques et les belles époques littéraires. La marche sombre et imposante des événements par lesquels le pouvoir d'en haut se manifeste aux pouvoirs d'ici-bas, l'unité éternelle de leur cause, l'accord solennel de leurs résultats, ont quelque chose qui frappe profondément la pensée. Ce qu'il y a de sublime et d'immortel dans l'homme se réveille comme en

sursaut, au bruit de toutes ces voix merveilleuses qui avertissent de Dieu. L'esprit des peuples, en un religieux silence, entend longtemps retentir de catastrophe en catastrophe la parole mystérieuse qui témoigne dans les ténèbres :

Admonet, et magna testât ur voce per timbras.

Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient. Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations, et c'est ainsi que les enseignements célestes se continuent par des chants. Telle est la mission du génie ; ses élus sont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se tairont ni jour ni nuit.

La littérature présente, telle que Pont créée les Chateaubriand, les Staël, les Lamennais, n'appartient donc en rien à la Révolution. De même que les écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius, ont été d'avance l'expression des innovations sociales écloses dans la décrépitude du dernier siècle ; la littérature actuelle, que l'on attaque avec tant d'instinct ' d'un côté et si peu de sagacité de l'autre, est l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortira sans doute du milieu de tant d'anciens débris, de tant de ruines récentes. Il faut le dire et le redire, ce n'est pas un besoin de nouveauté qui tourmente les esprits, c'est un besoin de vérité, et il est immense.

Ce besoin de vérité, la plupart des écrivains supérieurs de l'époque tendent à le satisfaire. Le goût, qui n'est autre cbose que V autorité en littérature, leur a enseigné que leurs ouvrages, vrais pour le fond, devaient être également vrais dans la forme ; sous ce rapport ils

ont fait faire un pas à la poésie. Les écrivains des autres peuples et des autres temps, même les admirables poètes du grand siècle, ont trop souvent oublié dans l'exécution le principe de vérité dont ils vivifiaient leur composition. On rencontre fréquemment dans leurs plus beaux passages des détails empruntés à des mœurs, à des religions ou à des époques trop étrangères au sujet. Ainsi V horloge qui, au grand amusement de Voltaire, désigne au Brutus de Shakspeare l'heure où il doit frapper César r cette horloge, qui existait, comme on voit, bien avant qu'il n'y eût des horlogers, se retrouve, au milieu dune brillante description des dieux mythologiques, placée par Boileau à la main du Temps, Le canon, dont Calderon arme les soldats d'Héraclius, et Mil ton les archanges des ténèbres, est tiré, dans Y Ode sur Namur, par dix mille paillants Alcides qui en font pétiller les remparts. Et certes, puisque les Alcides du législateur du Parnasse tirent du canon, le Satan de Milton peut «Y toute force considérer cet anachronisme comme de bonne guerre. Si dans un siècle littéraire encore barbare le P. Lemoyne, auteur d'un poëme de Saint Louis, fait sonner les vesprcs siciliennes par les cors des noires Eutném'des, un âge éclairé nous montre J. B. Rousseau envoyant (dans son Ode au comte de Luc, dont le mouvemerit lyrique est fort remarquable) un prophète fidèle jusque chez les dieux interroger le Sort; et, en trouvant fort ridicules les Néréides dont Camoëns obsède les compagnons de Gama, on désirerait, dans le célèbre Passage du Ridn de Boileau *, voir autre chose que des

4. Les personnes de bonne foi com|>rendront aisément pourquoi nous citons ici fréquemment le nom de Boileau. Les fautes de goût,

naïades craintives fuir devant Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, accompagné de ses maréchaux des camps et armées.

Des citations de ce genre se prolongeraient à F infini, mais il est inutile de les multiplier. Si de pareilles fautes de vérité se présentent fréquemment dans nos meilleurs auteurs, il faut se garder de leur en faire un crime. Ils auraient pu sans doute se borner à étudier les formes pures des divinités grecques , sans leur emprunter leurs attributs païens. Lorsqu'à Rome on voulut convertir en saint Pierre un Jupiter olympien , on commença du moins par ôter au maître du tonnerre F aigle qu'il foulait sous ses pieds. Mais quand on considère les immenses services rendus à la langue et aux lettres par nos premiers grands poëtes, on s'humilie devant leur génie, et on ne se sent pas la force de leur reprocher un défaut de goût. Certainement ce défaut a été bien funeste, puisqu'il a introduit en France je ne sais quel genre faux, qu'on a fort bien nommé le genre scolastique, genre qui est au classique ce que la superstition et le fanatisme sont à la religion, et qui ne contre-balance aujourd'hui le triomphe de la vraie poésie que par Fautorité respectable des illustres maîtres chez lesquels il trouve malheureusement des modèles. On a rassemblé ci dessus quelques

dans an homme d'un goût aussi pur, out quelque chose de frappant qui les rend d'un utile exemple. Il faut que l'absence de vérité soit bien contraire à la poésie, puisqu'elle dépare même les vers de Boileau. Quant aux critiques malveillants, qui voudraient voir dans ces citations un manque de respect à un grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite unique d'avoir fixé la langue française, ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur.

exemples pareils entre eux de ce faux goût, empruntés à la fois aux écrivains les plus opposés, à ceux que les scol astiques appellent classiques et à ceux qu'ils qualifient de romantiques ; on espère par là faire voir que si Calderon a pu pécher par excès d'ignorance, Boileau a pu faillir aussi par excès de science; et que si, lorsqu'on étudie les écrits de ce dernier, on doit suivre religieusement les règles imposées au langage par le critique *, il faut en même temps se garder scrupuleusement d'adopter les fausses couleurs employées quelquefois par le poëte.

Et remarquons en passant que, si la littérature du grand siècle de Louis le Grand eût invoqué le christianisme au lieu d'adorer les dieux païens, si ces poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs, des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et

4 . Insistons sur ce point, afin d'ôter tout prétexte aux malvoyants. S'il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées, de renouveler quelques vieilles expressions, et peut-être d'essayer encore d'embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers principes du goût.

Après une si franche déclaration, il sera sans doute permis de faire observer ici aux hjpercritiques que le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limite qu'il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique, le beau; mais elles ne la circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale : elles ne peuvent tout prévoir. Un bomme ne sera jamais réputé vertueux parce qu'il aura borné sa conduite à l'observance du Code. Un poëte ne sera jamais réputé grand parce qu'il se sera contenté d'écrire suivant les règles. La morale ne résulte pas des lois, mais de la religion et de la vertu. La littérature ne vit pas seulement par le goût ; il faut qu'elle soit vivifiée par la poésie et fécondée par le génie.

XVUI —

de leur pairie, le triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût été beaucoup plus difficile, peut-être même impossible. Aux premières attaques des novateurs, la religion et la morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres, sous la garde de tant de grands hommes. Le goût national, accoutumé à ne point séparer les idées de religion et de poésie, eût répudié tout essai de poésie irréligieuse, et flétri cette monstruosité non moins comme un sacrilège littéraire que comme un sacrilège social. Qui peut calculer ce qui fût arrivé de la philosophie y si la cause de Dieu, défendue en vain par la vertu, eût été aussi plaidée par le génie?... Mais la France n'eut pas ce bonheur; ses poètes nationaux étaient presque tous des poètes païens.; et notre littérature était plutôt l'expression d'une société idolâtre et démocratique que d'une société monarchique et chrétienne. Aussi les philosophes parvinrent-ils, en moins d'un siècle, à chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les esprits.

C'est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher aujourd'hui le poète. 11 doit marcher devant les peuples comme une lumière, et leur montrer le chemin. Il doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur ; et pour que sa puissance leur soit douce, il faut que toutes les fibres du coeur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'une parole, si ce n'est de celle de Dieu. Il se rappellera toujours ce que ses prédécesseurs ont trop oublié, que lui aussi il a une religion et une patrie. Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte, afin que ses aïeux et ses

contemporains recueillent quelque chose de son génie et de son âme, et que, dans la postérité, les autres peuples ne disent pas de lui : « Celui-là chantait dans une terre barbare. »

In qua scribebat, barbara terra fuit.

Février 4824.

Pour la première fois, l'auteur de ces compositions lyriques a cru devoir séparer les genres de ces compositions, par une division marquée.

Il continue à comprendre sous le titre à? Odes toute inspiration purement religieuse, toute étude purement antique, toute traduction d'un événement contemporain ou d'une impression personnelle. Les pièces qu'il intitule Ballades ont un caractère différent : ce sont des esquisses d'un genre capricieux : tableaux, rêves, scènes, récits légendes superstitieuses, traditions populaires. L'auteur, en les composant, a essayé de donner quelque idée de ce que pouvaient être les poëmes des premiers troubadours du moyen Age, de ces rapsodes chrétiens qui n'avaient au monde que leur épée et leur guitare, et s'en allaient de château en château, payant l'hospitalité avec des chants.

S'il n'y avait beaucoup trop de pompe dans ces expressions, l'auteur dirait, pour compléter son idée, qu'il a mis plus de son âme dans les Odes, plus de son imagination dans les Ballades.

Au reste, il n'attache pas à ces classifications plus d'importance qu'elles n'en méritent. Beaucoup de personnes, dont l'opinion est grave, ont dit que ses Odes n'étaient pas des odes ; soit. Beaucoup d'autres diront, sans doute, avec non moins de raison, que ses Ballades ne sont pas des ballades ; passe encore/ Qu'on leur donne tel autre titre qu'on voudra, l'auteur y souscrit d'avance.

A cette occasion, mais en laissant absolument de côté ses propres ouvrages, si imparfaits et si incomplets, il hasardera quelques réflexions.

On entend tous les jours, à propos de productions littéraires, parler de la dignité de tel genre, des convenances de tel autre, des limites de celui-ci, des latitudes de celui-là : la tragédie interdit ce que le roman permet; la chanson tolère ce que Vode défend, etc. L'auteur de ce livre a le malheur de ne rien comprendre à tout cela; il y cherche des choses et n'y voit que des mots ; il lui semble que ce qui est réellement beau et vrai est beau et vrai partout; que ce qui est dramatique dans un roman sera dramatique sur la scène ; que ce qui est lyrique dans un couplet sera lyrique dans une strophe; qu'enfin et toujours la seule distinction véritable dans les œuvres de l'esprit est celle du bon et du mauvais. La pensée est une terre vierge et féconde dont les productions veulent croître librement, et, pour ainsi dire, au hasard, sans se classer, sans s'aligner en plates-bandes, comme les bouquets dans un jardin classique de Le Nôtre,

ou comme les fleurs du langage dans un traité de rhétorique.

11 ne faut pas croire pourtant que cette liberté doive produire le désordre; bien au contraire. Développons notre idée^. Comparez un moment au jardin royal de Versailles, bien nivelé, -bien taillé, bien nettoyé, bien ratissé, bien sablé; tout plein de petites cascades, de petits bassins, de petits bosquets, de tritons de bronze folâtrant en cérémonie sur des océans pompés à grands frais dans la Seine, de faunes de marbre courtisant les dryades allégoriquement renfermées dans une multitude d'ifs coniques, de lauriers cylindriques, d'orangers sphériques, de myrtes elliptiques et d'autres arbres dont la forme naturelle, trop triviale sans doute, a été gracieusement corrigée par la serpette du jardinier; comparez ce jardin si vanté à une forêt primitive du Nouveau- Monde, avec ses arbres géants, ses hautes herbes, sa végétation profonde, ses mille oiseaux de mille couleurs, ses larges avenues où l'ombre et la lumière ne se jouent que sur la verdure, ses sauvages harmonies, ses grands fleuves qui charrient des îles de fleurs, ses immenses cataractes qui balancent des arcs-en-ciel ! Nous ne dirons pas : Où est la magnificence? où est la grandeur? où est la beauté? mais simplement : Où est Tordre? où est le désordre? Là, des eaux captives ou détournées de leurs cours, ne jaillissant que pour croupir, des dieux pétrifiés; des arbres transplantés de leur sol natal, arrachés de leur climat, privés même de. leur forme, de leurs fruits, et forcés de subir les grotesques caprices de la serpe et du cordeau ; partout enfin Tordre naturel contrarié, interverti, bouleversé, détruit. Ici, au contraire, tout obéit à une loi invariable ; un dieu semble vivre en

tout. Les gouttes d'eau suivent leur pente et font des fleuves qui feront des mers; les semences choisissent leur terrain et produisent une forêt. Chaque plante, chaque arbuste, chaque arbre, naît dans sa saison, croît en son lieu, produit son fruit, meurt à son temps. La ronce même y est belle. Nous le demandons encore : Où est l'ordre ?

Choisissez donc du chef-d'œuvre du jardinage ou de l'œuvre de la nature, de ce qui est beau, de convention ou de ce qui est beau sans les règles, d'une littérature artificielle ou d'une poésie originale 1

On nous objectera que la forêt vierge cache dans ses magnifiques solitudes mille animaux dangereux, et que les bassins marécageux du jardin français recèlent tout au plus quelques bêtes insipides. C'est un malheur, sans doute ; mais à tout prendre, nous aimons mieux un crocodile qu'un crapaud; nous préférons une barbarie de Shakspeare à une ineptie de Campistron.

Ce qu'il est très-important de fixer, c'est qu'en littérature comme en politique, l'ordre se concilie merveilleusement avec la liberté, il en est même le résultat. Au reste, il faut bien se garder de confondre l'ordre avec la régularité. La régularité ne s'attache qu'à la forme extérieure; l'ordre résulte du fond même des choses, de la disposition intelligente des éléments intimes d'un sujet. La régularité est une combinaison matérielle et purement humaine; l'ordre est pour ainsi dire divin. Ces deux qualités si diverses dans leur essence marchent fréquemment Tune sans l'autre. Une cathédrale gothique présente un ordre admirable dans sa naïve irrégularité; nos édifices français modernes, auxquels on a si gauchement appliqué l'architecture grecque ou romaine , n'offrent qu'un dés-

ordre régulier. Un homme ordinaire pourra toujours faire un ouvrage régulier ; il n'y a que les grands esprits qui sachent ordonner une composition. Le créateur, qui voit de haut, ordonne; l'imitateur, qui regarde de près, régularise : le premier procède selon la loi de sa nature, le dernier suivant les règles de son école. L'art est une inspiration pour l'un ; il n'est qu'une science pour l'autre. En deux mots, et nous ne nous opposons pas à ce qu'on juge d'après cette observation Jes deux littératures dites "lassique et romantique , la régularité est le goût de la .nédiocrité, l'ordre est le goût du génie.

11 est bien entendu que la liberté ne doit jamais être l'anarchie; que l'originalité ne peut en aucun cas servir de prétexte à l'incorrection. Dans une œuvre littéraire, l'exécution doit être d'autant plus irréprochable que la conception est plus hardie. Si vous voulez avoir raison autrement que les autres, vous devez avoir dix fois raison. Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la~grammaire. On ne doit détrôner Aristote que * pour faire régner Vaugelas; et il faut aimer X Art poétique de Boileau, sinon pour les principes, du moins pour le style. Un écrivain qui a quelque souci de la postérité, cherchera sans cesse à puriûer sa diction , sans effacer toutefois le caractère particulier par lequel son expression révèle l'individualité de son esprit. Le néologisme n'est d'ailleurs qu'une triste ressource pour l'impuissance. Des fautes de langue ne rendront jamais une pensée ; et le style est comme le cristal : sa pureté fait son éclat.

L'auteur de ce recueil développera peut-être ailleurs-, tout ce qui n'est ici qu'indiqué. Qu'il lui soit permis de déclarer, avant de terminer, que l'esprit d'imitation,

recommandé par d'autres comme le salut des écoles, lui a toujours paru le fléau de l'art ; et il ne condamnerait pas moins l'imitation qui s'attache aux écrivains dits romantiques que celle dont on poursuit les auteurs • dits classiques. Celui qui imite un poëte romantique devient nécessairement un classique, puisqu'il imite * . Que vous soyez l'écho de Racine ou le reflet de Shakspeare, vous n'êtes toujours qu'un écho et qu'un reflet. Quand vous viendrez à bout de calquer exactement un homme de génie, il vous manquera toujours son originalité , c'està-dire son génie. Admirons les grands maîtres; ne les imitons pas. Faisons autrement. Si nous réussissons, tant mieux; si nous échouons, qu'importe?

Il existe certaines eaux qui, si vous y plongez une fleur, un fruit, un oiseau, ne vous les rendent, au bout de quelque temps, que revêtus d'une épaisse croûte de pierre sous laquelle on devine encore, il est vrai, leur forme primitive; mais le parfum, la saveur, la vie, ont disparu. Les pédantesques enseignements, les préjugés scolastiques, la contagion de la routine, la manie d'imitation, produisent le même effet. Si vous y ensevelissez vos facultés natives, votre imagination , votre pensée , elles n'en sortiront pas. Ce que vous en retirerez conservera bien peut-être quelque apparence d'esprit, de talent, de génie ; mais ce sera pétrifié.

A entendre des écrivains qui se proclament classiques, celui-là s'écarte de la route du vrai et du beau qui ne suit pas servilement les vestiges que d'autres y ont imprimés avant lui. Erreurs! ces écrivains confon-

4 . Ces mots sont employés ici dans l'acception à demi comprise, bien que non définie, qu'on leur donne le plifs généralement.

dent la routine avec Fart; ils prennent l'ornière pour le chemin.

Le poëte ne doit avoir qu'un modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Il ne doit pas écrire avec ce qui a été écrit, mais avec son âme et avec son cœur. De tous les livres qui circulent entre les mains des hommes, deux seuls doivent être étudiés par lui, Homère et la Bible. C'est que ces deux livres vénérables, les premiers d«* tous par leur date et par leur valeur, presque aussi anciens que le monde, sont eux-mêmes deux mondes pour la pensée. On y retrouve, en quelque sorte, la création tout entière considérée sous son double aspect : dans Homère , par le génie de l'homme ; dans la Bible , par l'esprit de Dieu.

Octobre «826 ..

ODES

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