LIVRE III, ODE V
Combien d'an tel exil diffère Le malheur du tyran banni, Lorsqu'au fond de l'autre hémisphère , Il tomba confus et puni I Quand sous la haine universelle L'Usurpateur enfin chancelle, Dans sa chute il est insulté :
En vain il lutte opiniâtre; Et de sa pourpre de théâtre Rien ne reste à sa nudité !
Sa morne infortune est pareille
A la mer aux bords détestés,
Dont l'eau morte à jamais sommeille
Sur de fastueuses cités.
Ce lac, noir vengeur de leurs crimes,
Du ciel qui maudit ses abîmes
Ne peut réfléchir les tableaux;
Et l'œil cherche en vain quelque dôme
De l'éblouissante Sodome ,
Sous les ténèbres de ses flots.
Gustave ! âme forte et loyale !
Si parfois, d'un bras raffermi,
Tu reprends ta robe royale,
C'est pour couvrir quelque ennemi.
Dans ta retraite que j'envie,
Tu portes sur ta noble vie
Un souvenir calme et sans fiel ;
136 AU COLONEL GUSTAFFSON.
Reine, comme toi, sans asile,
La Vertu, que la terre exile,
Dans ton grand cœur retrouve un ciel !
Ah ! laisse croître l'herbe en tes cours solitaires !
Que t'importe , au milieu de tes pensers austères ,
Qu'on n'ose i de nos jours, saluer un héros;
Et que chez d'autres rois puissants , heureux encore ,
Une foule de chars ébranlent dès l'aurore
Les grands pavés de marbre et l'azur des vitraux ?
Tu règnes, cependant ! tu règnes sur toute âme Dont ce siècle glacé n'a pas éteint la flamme ; Sur tout cœur né pour croire , aimer et secourir ; Sur tous ces chevaliers que tant d'oubli protège, Étranges courtisans dont le rare cortège N'accourt au seuil des rois qu'à l'heure d'y mourir 1
En tous lieux où la foi , l'honneur et le génie Rendent un libre hommage à la vertu bannie, Ton nom règne, entouré d'un éclat immortel.
Par un beau dévoûment toute vie animée , Toute gloire nouvelle , en notre âge allumée , Est un flambeau de plus brûlé sur ton autel !
Ni maître ! ni sujet ! — Seul homme sur la terre , Qui d'un pouvoir humain ne sois pas tributaire , Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits ;