‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 80 sur 216 · LIVRE III, ODE V · texte numérisé non relu

LIVRE III, ODE V

Pour que tout mortel incliné

Aille rendre un public hommage

A ce qu'il avait profané.

Ta bouche , pareille au temps même ,

N'a besoin que d'un mot suprême

Pour récompenser ou punir ;

Et parlant plus haut dans notre âge

Que la flatterie et l'outrage ,

Dicte l'histoire à l'avenir !

Puisqu'il n'est plus d'autres miracles Que les hommes nés parmi nous , Tu succèdes aux vieux oracles Que l'on écoutait à genoux.

A ta voix, qui juge les races, Nos demi-dieux changent de places ; Comme , à des chants mystérieux , Quand la nuit déroulait ses voiles , Jadis on voyait les étoiles Descendre ou monter dans les cieux !

Pour mériter ce rang auguste , Aux vertus par le ciel offert , Qui plus que lui fut noble et juste?

Et qui, surtout, a plus souffert?

Cet homme a payé tant de gloire Par des malheurs que la mémoire Ne peut rappeler sans effroi ; C'est un enfant des Scandinaves; C'est Gustave, fils des Gustaves ; C'est un exilé; c'est un roi.

134 AU COLONEL GUSTAFFSON.

Il avait un ami dans ses fraîches années

Comme lui tout empreint du sceau des destinées.

C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné 1

Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes :

Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes ,

Calme et stoïque , il dit : « Pourquoi donc suis-je né ?

« Puisque du meurtrier les nations vassales Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colossales ; Puisque sa volonté des princes est la loi ; Puisqu'il est le soleil qui domine leur sphère ; Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire, Moi qui voudrais régner en roi ! *

Il céda. — Dieu montrait, par cet exemple insigne , Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne ; Que plus tard, pour punir, il apparaît soudain ; Qu'il fait seul ici-bas tomber ce qu'il élève ; Et que pour balancer Bonaparte et son glaive , Il fallait déjà plus que le sceptre d'Odin!

Gustave , jeune encor, quitta le diadème , Pour que rien ne manquât à sa grandeur suprême. Et tant que de l'Europe, en proie aux longs revers, Sous les pas du géant vacilla l'équilibre , Plus haut que tous les rois il leva son front libre, Échappé du trône et des fers !

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