‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 101 sur 142 · PROMENADE · texte numérisé non relu

PROMENADE

Nous brillons tour à tour, jouets d'un fol espoir : Tel ce dernier rayon, ce dernier vent du soir Dore et berce un peu de fumée.

A l'heure où le jour meurt à l'horizon lointain,

Qu'il m'est doux, près d'un cœur qui bat pour mon destin,

D'égarer mes pas dans la plaine !

Qu'il m'est doux près de toi d'errer libre d'ennuis, Quand tu mêles, pensive, à la brise des nuits

Le parfum de ta douce haleine !

C'est pour un tel bonheur, dès l'enfance rêvé, Que j'ai long-temps souffert et que j'ai tout bravé !

Dans nos temps de fureurs civiles , Je te dois une paix que rien ne peut troubler ; Plus de vide en mes jours ! Pour moi tu sais peupler

Tous les déserts, même les villes !

Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel. Tels , quand un grand festin d'ambroisie et de miel

Embaume une riche demeure , Souvent sur le velours et le damas soyeux On voit les plus hâtifs des convives joyeux

S'asseoir au banquet avant l'heure.

Vois, — c'est un météore ! il éclate et s'éteint.

Plus d'un grand homme, aussi, d'un mal secret atteint,

Rayonne et descend dans la tombe.

Le vulgaire l'ignore et suit le tourbillon ; Au laboureur courbé le soir sur le sillon

Qu'importe l'étoile qui tombe !

Ah ! tu n'es point ainsi, toi dont les nobles pleurs De toute âme sublime honorent les malheurs !

Toi qui gémis sur le poète !

Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux ! Qui visites souvent la tombe des héros ,

Silencieuse , et non muette !

Si quelqu'ancien château devant tes pas distraits Lève son donjon noir sur les noires forêts ,

Bien loin de la ville importune; Tu t'arrêtes soudain ; et ton œil tour à tour Cherche et perd à travers les créneaux de la tour

Le pâle croissant de la. lune.

C'est moi qui t'inspirai d'aimer ces vieux piliers , Ces temples où jadis les jeunes chevaliers

Priaient, armés par leur marraine; Ces palais où parfois le poète endormi A senti sur sa bouche entr'ouverte à demi

Tomber le baiser d'une reine.

Mais rentrons : vois le ciel d'ombres s'environner; Déjà le frêle esquif qui doit nous ramener

Sur les eaux du lac étincelle ; Cette barque ressemble à nos jours inconstants Qui flottent dans la nuit sur l'abîme des temps ;

Le gouffre porte la nacelle !

La vie à chaque instant fuit vers l'éterntté ; Et le corps , sur la terre où l'âme Ta quitté ,

Reste sans souffle et sans parole.

Ainsi quand meurt la rose, aux royales couleurs , Sa feuille, que l'aurore en vain baigne de pleurs ,

Tombe, et son doux parfum s'envole 1

Octobre 1825.

-m A RAMON, DUC DE BEN AV.

Page 1