‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 117 sur 142 · A M. LOUIS BOULANGER · texte numérisé non relu

A M. LOUIS BOULANGER

Dames, oyez un conte lamentable, Baïf.

C'était l'instant funèbre où la nuit est si sombre , Qu'on tremble à cbaque pas de réveiller dans l'ombre Un démon , ivre encor du banquet des sabbats ; Le moment où, liant à peine sa prière , Le voyageur se hâte à travers la clairière ; C'était l'heure où l'on parle bas !

Deux francs-archers passaient au fond de la vallée, Là-bas! où vous voyez une tour isolée, Qui , lorsqu'en Palestine allaient mourir nos rois , Fut bâtie en trois nuits, au dire de nos pères, Par un ermite saint qui remuait les pierres Avec le signe de la croix.

Tous deux , sans craindre l'heure , en ce lieu taciturne , Allumèrent un feu pour leur repas nocturne; Puis ils vinrent s'asseoir, en déposant leur cor, Sur un saint de granit dont l'image grossière , Les mains jointes, le front couché dans la poussière, Avait l'air de prier encor.

Cependant sur la tour, les monts, les bois antiques, L'ardent foyer jetait des clartés fantastiques ; Les hiboux s'effrayaient au fond des vieux manoirs; Et les chauves-souris que tout sabbat réclame , Volaient , et par moment épouvantaient la flamme De leur grande aile aux ongles noirs !

Le plus vieux des archers alors dit au plus jeune : « Portes-tu le cilice? — Observes-tu le jeûne? » Reprit l'autre ! et leur rire accompagna leur voix. D'autres rires de loin tout à coup s'entendirent. Le val était désert, l'ombre épaisse; ils se dirent : » C'est l'écho qui rit dans les bois. »

Soudain à leurs regards une lueur rampante En bleuâtres sillons sur la hauteur serpente; Les deux blasphémateurs, hélas! sans s'effrayer, Jetèrent au brasier d'autres branches de chênes, Disant : « C'est, au miroir des cascades prochaines, » Le reflet de notre foyer. »

Or cet écho (d'effroi qu'ici chacun s'incline ! ; C'était Satan, riant tout haut sur la colline! Ce reflet émané du corps de Lucifer, C'était le pâle jour qu'il traîne en nos ténèbres , Le rayon sulfureux qu'en des songes funèbres 11 nous apporte de l'enfer!

Aux profanes éclats de leur coupable joie, Il était accouru comme un loup vers sa proie , Sur les archers dans l'ombre erraient ses yeux ardents — « Riez et blasphémez dans vos heures oisives. » Moi , je ferai passer vos bouches convulsives » Du rire au grincement de dents ! »

A l'aube du matin , un peu de cendre éteinte

D'un pied large et fourchu portait l'étrange empreinte.

Le val fut tout le jour désert, silencieux.

Mais, au lieu du foyer, à minuit même, un pâtre Vit soudain apparaître une flamme bleuâtre Qui ne montait pas vers les deux?

Dès qu'au sol attachée elle rampa livide , De longs rires soudain éclatant dans le vide, Glacèrent le berger d'un grand effroi saisi ; Il ne vit point Satan et ceux de l'autre monde , Et ne put concevoir, dans sa terreur profonde , Ce qu'ils souffraient pour rire ainsi !

Dès lors, toutes les nuits, aux monts, aux bois antiques, L'ardent foyer jeta des clartés fantastiques; Des rires effrayaient les hiboux des manoirs ; Et les chauves-souris que tout sabbat réclame , Volaient , et par moments épouvantaient la flamme De leur grande aile aux ongles noirs.

Rien, ayant le rayon de l'aube matinale , Enfants ! rien n'éteignait cette flamme infernale. Si l'orage , à grands flots tombant , grondait dans l'air, Les rires éclataient aussi haut que la foudre , La flamme en tournoyant s'élançait de la poudre, Comme pour s'unir à l'éclair !

Mais enfin une nuit, vêtu du scapulaire, Se leva du vieux saint le marbre séculaire ; 11 fit trois pas, armé de son rameau bénit; De l'effrayant prodige effrayant exorciste, De ses lèvres de pierre il dit : « Que Dieu m'assiste ! » En ouvrant ses bras de granit !

Alors tout s'éteignit, flammes, rires, phosphore, Tout ! et le lendemain on trouva dès l'aurore Les deux gens-d'armes morts sur la statue assis ; On les ensevelit ; et, suivant sa promesse, Le seigneur du hameau , pour fonder une messe, Légua trois deniers parisis.

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