BUONAPARTE
De Deo.
Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent ;
Que le vent sème au loin un poison voyageur ;
Quand l'ouragan mugit; quand des* monts brûlants s'ouvrent,
C'est le réveil du Dieu vengeur.
Et si , lassant enfin les clémences célestes ,
Le monde à ces signes funestes
Ose répondre en les bravant, Un homme alors , choisi par la main qui foudroie , Des aveugles fléaux ressaisissant la proie ,
Parait, comme un fléau vivant !
4G BIONAPARTE.
Parfois , élus maudits de la fureur suprême , Entre les nations des hommes sont passés , Triomphateurs long-temps armés de l'an a thème ,
Par ranathème renversés !
De l'esprit de >emrod héritiers formidables ,
Ils ont sur les peuples coupables
Régné par la flamme et le fer !
Et dans leur gloire impie, en désastres féconde , Ces envoyés du ciel sont apparus au monde ,
Comme s'ils venaient de l'enfer !
Naguère , de lois affranchie ,
Quand la Reine des nations
Descendit de la monarchie ,
Prostituée aux factions;
On vit , dans ce chaos fétide ,
Naître de l'hydre régicide
Un despote, empereur d'un camp.
Telle souvent la mer qui gronde
Dévore une plaine féconde
Et vomit un sombre volcan.
D'abord, troublant du Nil les hautes catacombes, Il vint, chef populaire, y combattre en courant, Comme pour insulter des tyrans dans leurs tombes ,
Sous sa tente de conquérant. — 11 revint pour régner sur ses compagnons d'armes.
En vain l'auguste France en larmes
Se promettait des jours plus beaux ; Quand des vieux Pharaons il foulait la couronne , Sourd à tant de néant, ce n'était qu'un grand trône
Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux !
Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice. Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi. L'anarchie à Vincenne admira son complice, — Au Louvre elle adora son Roi.
11 fallut, presque un Dieu pour consacrer cet homme.
Le Prêtre-Monarque de Rome
Vint bénir son front menaçant ; Car sans doute > en secret effrayé de lui-même , 11 voulait recevoir son sanglant diadème
Des mains d'où le pardon descend.
Lorsqu'il veut, le Dieu secourable, Qui livre au méchant le pervers , Brise le jouet formidable Dont il tourmentait l'univers.
Celui qu'un instant il seconde Se dit le seul maître du monde ; Fier, il s'endort dans son néant ; Enfin , bravant la loi commune , Quand il croit tenir sa fortune , Le fantôme échappe au géant.
Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires, Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait envoyé, De cités en cités promenant ses prétoires ,
Marchait , sur sa gloire appuyé.
Sa dévorante armée avait , dans son passage ,
Asservi les fils de Pelage
Devant les fils de Galgacus ; tt quand dans leurs foyers il ramenait ses braves , Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves ,
11 invitait les rois vaincus !
Dix empires conquis devinrent ses provinces.
Il ne fut pas content dans son orgueil fatal. — Jl ne voulait dormir qu'en une cour de princes, Sur un trône continental! v
\& UCONAI'ARTE.
Ses aigles, qui xdaient sous vingt deux parsemées,
Au Nord, de ses longues armées
Guidèrent l'ûnmense appareil ; Mais là parut recueil de sa course hardie.
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie
Fut l'aurore du grand réveil !
Il tomba Roi ; — puis , dans sa route ,
Il voulut , fantôme ennemi ,
Se relever, afin sans doute
De ne plus tomber à demi.
Alors, loin de sa tyrannie ,
Pour qu'une effrayante harmonie
Frappât l'orgueil anéanti ,
On jeta ce captif suprême
Sur un rocher, débris lui-même
De quelque ancien monde englouti !
Là, se refroidissant comme un torrent de lave , Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers, Ce reste d'un tyran , en s'éveillant esclave ,
N'avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant la fanfare ,
11 brillait de loin comme un phare,
Montrant recueil au nautonier.
11 mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos >illcs, Le inonde respira dans les fureurs civiles,
Délivré de son prisonnier!
Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante , Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. — 11 lit du glaive un sceptre, et du trône une tente,
Tout son règne fut un combat.
Du fléau qu'il portait lui-même tributaire ,
11 tremblait, prince de la terre;
Soldat, ou vantait sa valeur.
Retombé dans son cœur comme dans un abîme , 11 passa par la gloire, il passa par le crime ,
Il n'est arrivé qu'au malheur.
Peuples, qui poursuivez d'hommages Les victimes et les bourreaux , Laissez-le fuir seul dans les âges : — Ce ne sont point là les héros!
Ces faux dieux , que leur siècle encense , Dont l'avenir hait la puissance , Vous trompent dans votre sommeil ; Tels que ces nocturnes aurores Où passent de grands météores, Mais que ne suit pas le soleil.
Mars 1828.
Nos canimus surdis.