‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 24 sur 142 · A MES ODES · texte numérisé non relu

A MES ODES

Si nul profanateur n'eût touché vos offrandes; Si nul reptile impur, sur vos chastes guirlandes,

N'eût traîné ses nœuds flétrissants;

Si la terre , à votre passage ,

N'eût exhale d'autre nuage

Que la vapeur d'un doux encens ;

.l'aurais béni la muse et chanté ma victoire.

J'aurais dit au poète, élancé vers la gloire : « O ruisseau! qui cherches les mers, » Coule vers l'Océan du monde » Sans craindre d'y mêler ton onde ; » Car ses flots ne sont pas amers. »

Heureux qui de l'oubli ne fuit point les ténèbres ! Heureux qui ne sait pas combien d'échos funèbres

Le bruit d'un nom fait retentir!

Kt si la g'oire est inquiète ,

Et si la palme du poète

Est une palme de martyr!

Sans craindre le chasseur, l'orage ou le vertige , Heureux l'oiseau qui plane et l'oiseau qui voltige!

Heureux qui ne veut rien tenter!

Heureux qui suit ce qu'il doit suivre!

Heureux qui ne vit que pour vivre ,

Qui ne chante que pour chanter!

Vous! ô mes chants, adieu! cherchez votre fumée!

Bientôt , sollicitant ma porte refermée , Yous pleurerez, au sein du bruit, Ce temps où , cachés sous des voiles , Vous étiez pareils aux étoiles Qui ne brillent que pour la nuit ;

ODE PREMIÈRE. 53

Quand , tour à tour, prenant et rendant la balance , Quelques amis , le soir, vous jugeaient en silence ,

Poètes, par la lyre émus,

Qui fuyaient la ville sonore ,

Et transplantaient les fleurs d'Isaure

Dans les jardins d'Acadcmus.

Comme un ange, porté sur ses ailes dorées, Vous veniez, murmurant des paroles sacrées;

Pour abattre et pour relever,

Vous disiez, dans votre délire,

Tout ce que peut chanter la lyre,

Tout ce que l'âme peut rêver.

Disputant un prix noble en une sainte arène, Vous laissiez tout l'Olympe aux fils de l'Hippocrène ,

Rivaux de votre ardent essor;

Ainsi que l'amant d'Atalante,

Pour rendre leur course plus lente,

Vous leur jetiez les pommes d'or.

On vous voyait, suivis de sylphes et de fées, Liant d'anciens faisceaux à nos jeunes trophées ,

Chanter les camps et leurs travaux ,

Ou pousser des cris prophétiques ,

Ou demander aux temps gothiques

Leurs vieux contes, toujours nouveaux.

Souvent vos luths pieux consolaient les couronna , Et du haut du trépied vous défendiez les trônes ;

Souvent , appuis de l'innocent ,

Comme un tribut expiatoire ,

Vous mêliez, pour fléchir l'histoire,

Une larme à des flots de sang.

C'en est fait maintenant, pareils aux hirondelles, Partez; qu'un même but vous retrouve fidèles.

5i A MES ODES.

Et moi, pourvu qu'en vos combats De votre foi nul cœur ne doute; Et qu'une âme en secret écoute Ce que tous lui direz tout bas;

Pourvu, quand sur les flots, en vingt courants contraires, L'ouragan chassera vos voiles téméraires,

Qu'un seul ami, plaignant mon sort,

Vous voyant battus de l'orage,

Pose un fanal sur le rivage,

S'afflige, et vous souhaite un port ;

D'un œil moins désolé je verrai vos naufrages, Mais le temps presse, allez! rassemblez vos courages.

Il faut combattre les méchants.

C'est un sceptre aussi que la lyre!

Dieu, dont nos âmes sont l'empire,

A mis un pouvoir dans les chants.

Le poète, inspiré lorsque la terre ignore, Ressemble à ces grands monts que la nouvelle aurore

Dore avant tous à son réveil,

Et qui , long-temps vainqueurs de l'ombre ,

Gardent jusque dans la nuit sombre

Le dernier ravon du soleil.

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