L'HISTOIRE
Fçrrea rox t Virgile.
Le sort des nations , comme une mer profonde , A ses écueils cadrés et ses gouffres mouvants. AVeugle qui ne voit , dans les destins du monde , Que le combat des flots sous la lutte des vents !
Un souffle immense et fort domine ces tempêtes. Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit. Quand l'homme aux pris de mort mêle le cri des fêtes , Une secrète voix parle dans ce vain bruit.
Les siècles tpur à tour, ces gigantesques frères , Différents par leur sort, semblables dans leurs vœux, Trouvent un but pareil par des routes contraires , Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux.
Muse! il n'est pojnt de temps que tes regards n'embrassent ; Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel j Car les jours, et les ans, et les siècles ne tracent Qu'un sillon passager dans le fleuve éternel.
><•> LA BANDE NOIRE
Bourreaux y n'en doutez pas; n'en doutez pas, victimes! Elle porte en tous lieux son immortel flambeau , Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes, Et souvent fonde un temple ou manquait un tombeau.
Elle apporte leur palme aux héros qui succombent , Du char des conquérants brise le frêle essieu, Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent, Et dans tous les chemins montre les pas de Dieu !
Dn vieux palais des temps elle pose le faite ; Les siècles à sa voix viennent se réunir; Sa main , comme un captif honteux de sa défaite , Traîne tout le passé jusque dans l'avenir.
Recueillant les débris du monde en ses naufrages, Son œil de mers en mers suit le vaste vaisseau , Et sait voir tout ensemble, aux deux bornes des âges, Et la première tombe et le dernier berceau !
LA BANDE NOIRE
Voyageur obscur, mais religieux,
nu travers des ruines de la patrie... Je priais.
Ch. Nodier.
« O murs ! ô créneaux ! 6 tourelles ï » Remparts! fossés aux ponts mouvants!
» Lourds faisceaux de colonnes frêles!
» Fiers riiAteaux! modestes couvents!
» Cloîtres poudreux , salles antiques , » Où gémissaient les saints cantiques , » Où riaient les banquets joyeux !
» Lieux où le cœur met ses chimères!
>» Kglises où priaient nos mères , » Tours où combattaient nos aïeux !
» Parvis où notre orgueil s'enflamme!
» Maisons de Dieu ! manoirs des rois !
» Temples que gardait l'oriflamme, » Palais que protégeait la croix !
>» Réduits d'amour ! arcs de victoires !
» Vous qui témoignez de nos gloires , » Vous qui proclamez nos grandeurs !
» Chapelles , donjons , monastères !
>» Murs voilés de tant de mystères !
« Murs brillants de tant de splendeurs !
O débris! ruines de France, Que notre amour en vain défend !
Séjours de joie ou de souffrance , Vieux monuments d'un peuple enfant !
Restes , sur qui le temps s'avance !
De l'Armorique à la Provence, Vous que l'honneur eut pour abri !
Arceaux lombes, voûtes brisées, Vestiges des races passées!
Lit sacré d'un fleuve tari !
» Oui, je crois, quand je vous contemple, Des héros entendre l'adieu ; Souvent, dans les débris du temple, Brille comme un rayon de Dieu.
Mes pas errants cherchent la trace De ces fiers guerriers dont l'audace Faisait un trône d'un pavois; Je demande, oubliant les heures, Au vieil écho de leurs demeures Ce qui lui reste de leur voix.
LA BANDE NOIRE
» Souvent ma muse aventurière,
» S'enivrant de rêves soudain»,
» Ceignit la cuirasse guerrière ,
» Et l'écharpe des paladins ;
» S'armant d'un fer rongé de rouille ,
» Elle déroba leur dépouille
» Aux lambris du long corridor;
» Et vers des régions nouvelles,
» Pour hâter son coursier sans ailes,
» Osa chausser l'éperon d'or.
» J'aimais le manoir dont la route » Cache dans les bois ses détours , » Et dont la porte sous la voûte » S'enfonce entre deux larges tours; » J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres » Qui sur les toits , dans les ténèbres , » Vient grouper ses noirs bataillons ; » Ou, levant des voix sépulcrales, » Tournoie en mobiles spirales » Autour des légers pavillons.
» J'aimais la tour, verte de lierre ,
» Qu'ébranle la cloche du soir;
» Les marches de la croix de pierre
» Où le voyageur vient s'asseoir;
» L'église veillant sur les tombes,
» Ainsi qu'on voit d'humbles coloml>es
» Couver les fruits de leur amour;
» La citadelle crénelée,
» Ouvrant ses bras sur la vallée ,
» Comme les ailes d'un vautour.
» J'aimais le beffroi des alarmes; » La cour où sonnaient les clairons ; » La salle où , déposant leurs armes , » Se rassemblaient les hauts barons; » Les vitraux éclatants ou sombres, » Le caveau froid où , dans les ombres ,
» Sous des murs que le temps abat , » Les preux, sourds au vent qui murmure, » Dorment couchés dans leur armure, » Comme la veille d'un combat.
» Aujourd'hui , parmi les cascades , » Soi» te dôme des bois touffus , » Les piliers, lés sveltes arcades , » Hélas! penchent leurs fronts confus; » Les forteresses écroulées , » Par la chèvre errante foutées, » Courbent leurs têtes de granit; » Restes qu'on aime et qu'on vénère!
» L'aigle à leurs tours suspend son aire, » L'hirondelle y cache son nid.
» Comme cet oiseau de passage ,
» Le poète , dans tous les temps ,
» Chercha, de voyage en voyage ,
» Les ruines et le printemps.
» Ces débris , chers à la patrie ,
» Lui parlent de chevalerie;
» La gloire habite leurs néants - r
» Les héros peuplent ces décombres ; —
» Si ce ne sent plus que des ombres ,
» Ce sont des ombres de géants !
» O Français ! respectons ces restes !
» Le ciel bénit les fils pieux
» Qui gardent, dans tes jours funestes,
» L'héritage de leurs aïeux.
» Comme une gloire dérobée ,
» Comptons chaque pierre tombée ;
» Que te temps suspende sa loi ;
» Rendons les Gaules à la France,
» Les souvenirs à l'espérance *
» Les vieux palais au jeune roi!... »
60 LA BAMDi; NOIRE.
— Tais -toi, lyre! Silence, ô lyre du poète!
Ali! laisse en paix, tomber ces débris glorieux Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,
Ne les suivra long-temps des yeux !
Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,
Gardiens d'un passé qu'on outrage,
Ah ! fuyez ce siècle ennemi !
Croulez, restes sacrés, ruines solennelles!
Pourquoi veiller eucor, dernières sentinelle.?
D'un camp pour jamais endormi ?
Ou plutôt, — que du temps la marche soit hâtée. Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée ,
Que les morts ont eus pour bourreaux ?
Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme!
Gloire à ces braves ! Sparte et Borne
Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux !
Gloire! ils ont triomphé de ces funèbres pierres, Ils ont brisé des os, dispersé des poussières!
Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !
Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides? Tout joyeux du néant par leurs soins découvert , Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,
Comme ils n'avaient qu'un ciel désert!
Ou , domptant les respects dont la mort nous fascine ,
Leur main peut-être, en sa racine.
Frappait quelque auguste arbrisseau; Et, courant en espoir à d'autres hécatombes, Leur sublime courage , en attaquant ces tombes ,
S'essayait à vaincre un berceau!...
Qu'ils viennent maintenant , que leur foule s'élance , Qu'ils se rassemblent tous, ces soldats aguerris!
ODE TROISIEME. Cl
Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :
Des ruines et des débris.
Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;
Qu'ils assiègent ces tours désertes ;
Un tel triomphe est sans dangers.
Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles , Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles
Les prendraient pour des étrangers !
Ce siècle entre les temps veut être solitaire.
Allons ! frappez ces murs , des ans encor vainqueurs.
Non , qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre :
11 n'en reste rien dans nos cœurs.
Cet héritage immense , où nos gloires s'entassent ,
Pour les nouveaux peuples qui passent,
Est trop pesant à soutenir; 11 retarde leurs pas, qu'un même élan ordonne. Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne ,
Nous ne gardons que l'avenir.
Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres ! Us voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits. Mous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres ,
Et nous assassinons les rois. — Hélas ! il est trop v rai , l'antique Honneur de France ,
La Foi , sœur de l'humble Espérance ,
Ont fui notre âge infortuné ; Des anciennes vertus le crime a pris la place; H cache leurs sentiers , comme la ronce efface
Le seuil d'un temple abandonné.
Quand de ses souvenirs la France dépouillée ,~
Hélas! aura perdu sa vieille majesté,
Lui disputant encor quelque pourpre souillée ,
Ils riront de sa nudité! .Nous, ne profanons point cette mère sacrée.
Consolons sa gloire éplorée.
Chantons ses astres éclipsés.
Car notre jeune muse , affrontant l'anarchie , 3e veut pas secouer sa bannière, blanchie De la poudre des temps passés.
Dômes lien fada.
Horace.
Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée ! Toujours d'un voile obscur ma vie enveloppée ! Point d'arène guerrière à mes pas éperdus!... Mais jeter ma colère en strophes cadencées \ Consumer tous mes jours en stériles pensées , Toute mon âme en chants perdus !
Et cependant livrée aux tyrans qu'elle brave,
La Grèce aux Rois chrétiens montre sa Croix estime!
Et l'Espagne à grands cris appelle nos exploits !
Car elle a de l'erreur connu l'ivresse amère ;
Et, comme un orphelin qu'on arraclie à sa înère^
Son vieux trône a perdu l'appui des Vieilles lois.
Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive ,
O mon père! et je vais, dans l'ardeur qui tn'entèv,
Suivre au pavs du Cld nos glorieux soldats ,
Ou faire dire aux fils (le Sparte révoltée Qu'un Français, s'il ne put rendre aux Grecs un Tyrtée, Leur sut rendre un Léonidas.
Songes vains ! Mais du moins ne crois pas que ma muse Ait pour tes compagnons des chants qu'elle refuse, Mon père! le poète est fidèle aux guerriers; Des honneurs immortels il revêt la victoire, Il chante sur leur vie, et l'amant de la gloire Comme toutes les fleurs a J me tous les lauriers.
O Français! des combats la palme vous décore . Courbés sous un tyran vous étiez grands encore. Ce Chef prodigieux par vous s'est élevé; Son immortalité sur vos gloires se fonde, Et rien n'effacera des annales du monde Son nom , par vos glaives gravé.
Ajoutant une page à toutes les histoires, 11 attelait des Rois au char de ses victoires. Dieu dans sa droite aveugle avait mis le trépas. L'univers haletait sous son poids formidable. Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable, Les empires confus s'effaçaient sous ses pas.
Flatté par la fortune , il fut puni par elle. L'imprudent confiait son destin vaste et frêle A cet orgueil , toujours sur la terre expié. Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée, Malheureux! qui voulais, dans ta route insensée, Tous les trônes pour marchepied ?
Son jour vint : on le vit , vers la France alarmée , Fuir, traînant après lui, comme un lambeau d'armée, Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts. Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste,
Le grand aigle, tombant de l'empire réleste, Sème sa trace au loin de son plumage épars.
Qu'il dorme maintenant dans son lit de poussière ! On ne voit plus, autour de sa couche guerrière, Vingt courtisans royaux épier son réveil; L'Europe, si long-temps sous son bras palpitante, Ne compte plus , assise aux portes de sa tente , Les heures de son noir sommeil.
Reprenez, o français, votre gloire usurpée.
Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée! Assez de la louange il fatigua la voix!
Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.
Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre? Et qui ne serait grand du haut de vos pavois?
L'étoile de Brennus lui encor sur vos tètes.
La Victoire eut toujours des Français à ses fêtes. La paix du monde entier dépend de leur repos. Sur les pas des Moreau , des Condé , des Xaintrailles , Ce peuple glorieux dans les champs de batailles A toujours usé ses drapeaux.
Toi , mon père , ployant ta tente voyageuse , Conte-nous les écueils de ta route orageuse , Le soir, d'un cercle étroit, en silence entouré. Si d'opulents trésors ne sont plus ton partage, Va , tes fils sont contents de ton noble héritage : Le plus beau patrimoine est un nom révéré.
Pour moi, puisqu'il faut voir, et mon cœur en murmure, Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure; Puisque ton étendard dort près de ton foyer, Et que, sous l'humble abri de quelques vieux portique*;, Le coursier qui m'emporte aux luttes poétiques, Laisse rouiller ton char guerrier;
Lègue à mon luth obscur l'éclat de ton épée;
Et du moins qu'à ma voix , de ta vie occupée ,
Ce beau souvenir prête un charme solennel ;
Je dirai tes combats aux muses attentives ,
Comme un enfant joyeux, parmi ses sœurs craintives,
Traîne , clcbile et fier, le glaive paternel.
Août 1823.
AUX nOIS DE L'EUROPE.