M LE DERNIER CHANT
Pourtant ma douce Muse est innocente et belle.
L'astre de Bethléem a des regards pour elle :
J'ai suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m'a donné le don de sa parole,
Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ;
Et , soit que mon luth pleure , ou menace , on console ,
Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en pensée ;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l'Arabe altéré s'abreuve,
La goutte d'eau passe au grand fleuve ,
Du fleuve aux mers , des mers aux cieux.
Mais , 6 fleurs sans parfums, foyers sans étincelles, Hommes ! l'air parmi vous manque à m^s larges ailes. Votre monde est borné , votre souffle est mirtel ! Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires. Je m'enivre d'absinthe : enivrez-vous de miel. Bien : — aimez vos amours et combattez vos guerres, Vous , dont l'œil mort se ferme à tout rayon du ciel !
Sans éveiller d'écho sonore J'attiaussé ma voix faible encore; Et ma lyre aux fibres d'acier A passé sur ces âmes viles , Comme sur le pavé des villes L'ongle^ résonnant du coursier.
En vain j'ai fait gronder la vengeance éternelle ; En vain j'ai , pour fléchir leur âme criminelle, Fait parler le pardon par la voix des douleurs. Du haut des cieux tonnants , mon austère pensée , Sur cette terre ingrate où germent les malheurs Tombant, pluie orageuse ou paopice rosée, N'a point flétri l'ivraie et fécondé les fleurs.
Du tombeau tout franchit la porte.
L'homme, hélas! que le temps emporte,
En >ain contre lui se débat.
Rien de Dieu ne trompe l'attente ; Et la vie est comme une tente Où Ton dort avant le combat.
Voilà , tristes mortels , ce que leur âme oublie ! L'urne des ans pour tous n'est pas toujours remplie. Mais qu'ils passent eu paix sous le ciel outragé ! Qu'ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures! Quand dans l'éternité leur sort sera plongé , Les insensés en vain s'attacheront aux heures , Comme aux débris épars d'un vaisseau submergé.
Adieu donc ce luth qui soupire !
Muse , ici tu n'as plus d'empire , O Muse, aux concerts immortels!
Fuis la foule qui te contemple ; Referme les voiles du temple; Rends leur ombre aux chastes autels.
Je \ous rapporte, 6 Dieu, le rameau d'espérance. — Voici le divin glaive et la céleste lance :
J'ai mal atteint le but où j'étais envoyé.
Souvent, des vents jaloux jouet involontaire , L'aiglon suspend son vol, à pe'ne déplojé; Souvent, d'un trait de feu cherchant en vain la terre, L'éclair remonte au ciel sans avoir foudrové!
Le temps qui dérobe à la jeunesse ses années
m'en a déjà ravi vingt-trois sur son aile. Mes jours
s'écoulent i longs flots... Mais quelle que soit mon intelligence,
étendue ou bornée, précoce ou tardive, elle sera toujours mesurée au
but vers lequel m'entraîne le teints, me guide le ciel; car
j'userai sans cesse de moi-même sous l'œil de celui qui
me donne ma tâche, de mon divin Créateur.
Milton. Somiel.
Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu.
ODE PREMIERE
Pourtant je m'étais dit : « Abritons mon navire. Ke livrons plus ma vo'le au vent qui la défthire. Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu! Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre à son chevet un vain reste d'armure , Et s'endort, vainqueur ou vaincu ! »
Je ne demandais plus à la muse que j'aime
Qu'un seul chant pour ma mort , solennel et suprême !
Le Poète avec joie au tombeau doit s'offrir ;
S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure ,
Chacun lui dirait : « Voici l'heure !
» Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir? »
C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense ! C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense , Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète, La voix du trépassé , qug nous croyons muette , A commencé l'hymne étemel !
Plus tôt que je u'ai dû je reviens dans la lice ; Mais tu le veux, ami! Ta muse est ma complice; Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : « Va ! » Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage.
» De plus eu plus elle s'engage.
» Marchons , et confessons le nom de Jéhova ! »
J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et le3 mômes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique , Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique , Toi la lance, moi les coursiers.
Puis, pour faire une part à là faiblesse humaine, Je ne sais quelle pente au Combat me ramèue.
J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu , De jeter sur l'impie un dernier anathème ,
De te dire , à toi , que je t'aime , Et de chanter encore un hymne à la vertu !
ODE PREMIÈRE
Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poète Parlait au ciel en prêtre , à la terre en prophète ! Que Moïse, ïsaïe, apparaisse en nos champs, Les peuples qu'ils Tiendront juger, punir, absoudre , Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.
Vainement ils iront s'écriant dans les villes :
• Plus de rébellions! plus de guerres civiles!
» Aux autels du Veau-d'Or pourquoi danser toujours ?
» Dagon va s'écrouler; Baal va disparaître.
» Le Seigneur a dit à son prêtre :
» Pour faire pénitence , ils n'ont que peu de jours ! »
« Rois, peuples, couvrez- vous d'un sac souillé de cendre! » Bientôt sur la nuée un juge doit descendre. » Vous dormez! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir. >» Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l'incendie. » Secouez le sommeil de votre âme engourdie , » Et réveillez-vous pour mourir !
» Ah ! malheur ^u puissant qui s'enivre en des fêtes , » Riant de l'opprimé qui pleure , et des prophètes ! » Ainsi que Balthazar ignorant ses malheurs , » 11 ne voit pas aux murs de la salle bruyante
» Les^nots qu'une main flamboyante » Trace en lettres de feu parmi des nœuds de fleurs !
» 11 sera rejeté comme ce noir Génie , » Effrayant par sa gloire et par son agonie , » Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli. » Pourtant Napoléon du monde était le faîte.
» Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête , » Et leur tête gardait le pli.
» Malheur donc! — Malheur au mendiant qui frappe, » Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape!
» A l'esclave en ses fers ! au maître en son château ! » A qui, voyant marcher l'innocent aux supplices,
» Entre deux meurt ners complices , » N'étend point sous ses pas son plus riche manteau!
>» Malheur à qui dira : « Ma mère est adultère ! » » A qui voile un cœur vil sous un langage austère! » A qui change en blasphème un serment effacé ! » Au flatteur médisant, reptile à deux visages! » A qui s'annoncera sage entre tous les sages ! » Oui, malheur à cet insensé !
» Peuples , vous ignorez le Dieu qui vous fit naître? » Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître ; » Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu, » Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes.
» Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes , » Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !
» A sa voix , en vos temps de folie et de crime , » Les Révolutions ont ouvert leur abime.
» Les justes ont versé tout leur sang précieux; » Et les peuples , troupeau qui dormait sous le glaive, » Ont vu , comme Jacob, dans un étrange têve, » Des anges remonter aux cieux !
» Frémissez donc ! Bientôt , annonçant sa venue , » Le clairon de l'Archange entr 'ouvrir a la nuQ» » Jour d'éternels tourments! jour d'éternel bonheur! » Resplendissant d'éclairs, de rayons, d'auréoles,
» Dieu vous montrera vos idoles , » Et vous demandera : « Qui donc est le Seigneur? »
» La trompette, sept fois sonnant dans les nuées , » Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées, » Les races à grands flots se heurtant dans la nuit ; » Jésus appellera sa mère virginale; » Et la porte céleste , et la porte infernale » S'ouvriront ensemble avec bruit!
ODE PREMIÈRE. 80
» Dieu vous dénombrera d'une voix, solennelle.
» Les rois se courberont son» le vent de son aile.
» Chacun lui portera son espoir, ses remords.
» Sous les mers , sur les monts , an fond des catacombes ,
» A travers le marbre des tombes , » Son souffle remûra la poussière des morts !
» O siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles. » L'air va bientôt manquer dans l'espace où tu voles ! » Mortels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité! » A quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures » Voulez voir en riant entrer toutes les heures?... «L'Éternité! l'Eternité!»
Nos sages répondront: — «Que nous veulent ces hommes? » Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. » Ces poètes sont-ils nés au sacré vallon?
» Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse?
» Quel est leur Dieu qui nous menace ?
» A-t-il le char de Mars? A-t-il l'arc d'Apollon?
» S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare , » N'ont-ils pas Hiéron , la fille de Tyndare, » Castor, Pollux , l'Élide et les Jeux des vieux temps, » L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée ; » La roue aux rayons d'or, de clous d'airain semée , » Et les quadriges éclatants ?
» Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques?
» Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques,
» Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
» Pour dire l'avenir à notre âme débile ,
» On a l'écumante Sibylle , » Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.
» Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre? » Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre
» L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants? » Anacréon , chargé du poids 4es ans moroses, » Pour songer à la mort se comparait aux roses » Qui mouraient 'sur ses cheveux blancs
» Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre
» Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire.
» Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ;
» Jamais il n'a versé de larmes immortelles :
» La poussière des cascat elles » Seule a mouillé son luth de myrtes couronné ! »
Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient , ami , Dieu même et ses prophètes ! Et puis, tu les verrais, vainement irrité, Continuer , joyeux , quelque festin folâtre , On pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre Se tourner de l'autre côté.
Mais qu'importe? accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis; ta bouche est inspirée!
Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ; Et pareil au rocher qu'avait frappé Moïse ,
Pour la foule au désert assise , La poésie en flots s'échappe de ton sein !
Moi, fussé-je vaincu, j'aimerais ta victoire. Tu le sais, pour mon cœur, ami de toute gloire, Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poète, j'eus toujours un chant pour les poètes; Et jamais le laurier qui pare d'autres tèteâ Ne jeta d'ombre sur mon front!
Souris même à T'envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère ; elle attaquait le Dante. Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. ]1 faut bien .que ton nom dans ses cris retentisse;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier!
Telle est la majesté de tes concerts suprêmes , Que tu semblés savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts ! On dirait que Dieu même , inspirant ton audace , Parfois dans le désert t' apparaît face à face, Et qu'il te parle avec la voix !
Octobre 182Ô.