‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 45 sur 142 · IMPRÉCATION · texte numérisé non relu

IMPRÉCATION

Honte! opprobre! malheur! anathème! vengeance!

Que la terre et les ejeux frappent d'intelligence !

Enfin nous avons vu le colosse crouler !

Que puisse retomber sur ses jours , sur sa cendre, » Tous les pleurs qu'il a fait répandre, » Tout le sang qu'il a fait couler!

m LES DEUX. ILES.

» Qu'à son nom, du Volga, du Tibre, de la Seine, » Des murs de l'Alhambra, des fossés de Vincenne, » De Jaffa , du Kremlin qu'il brûla sans remords , » Des plaines du carnage et des champs de victoire , » Tonne , comme un écho de sa fatale gloire , » La malédiction des morts !

» Qu'il voie autour de lui se presser ses victimes! » Que tout ce peuple , en foule échappé des abîmes , » Innombrable , annonçant les secrets du cercueil , » Mutilé par le fer, sillonné par la foudre, » Heurtant confusément des os noircis de poudre , » Lui fasse un Josaphat de Sainte-Hélène en deuil !

» Qu'il vive pour mourir tous les jours, à toute heure ! » Que le fier conquérant baisse les yeux et pleure ! » Sachant sa gloire à peine et riant de ses droits , » Des geôliers ont chargé d'une chaîne glacée

» Cette main qui s'était lassée

» A courber les têtes des rois !

» Il crut que sa fortune, en victoires féconde , >» Vaincrait le souvenir du peuple roi du monde , » Mais Dieu vient, et d'un souffle éteint son noir flambeau, » Et ne laisse au rival de l'éternelle Rome » Que ce qu'il faut de place et de temps à tout homme » Pour se coucher dans le tombeau.

» Ces mers auront sa tombe, et l'oubli la devance.

» En vain à Saint-Denis il fit parer d'avance

» Un sépulcre de marbre et d'or étincelant :

» Le ciel n'a pas voulu que de royales ombres *

» Vissent, en revenant pleurer sous ces murs sombres,

» Dormir dans leur tombeau son cadavre insolent! »

Qu'une coupe vidée est amère ! et qu'un rêve Commencé dans l'ivresse avec terreur s'achève ! Jeune , on livre à l'espoir sa crédule raison ;

Mais on frémit plus tard, quand l'âme est assouvie, Hélas! et qu'on revoit sa vie De Vautre bord de l'horizon !

Ainsi , quand tous passez au pied d'un mont sublime , Long-temps .en conquérant vous admirez sa cime, Et ses pics, que jamais les ans n'humiliront ; Ses forêts , vert manteau qui pend aux rocs sauvages ,

Et ces couronnes de nuages

Qui s'amoncellent sur son front!

Montez donc , et tentez ces zones inconnues ! — Vous croyiez fuir aux cieux... Vous vous perde/ aux nues ! Le mont change à vos yeux d'aspects et de tableaux : C'est un gouffre obscurci de sapins centenaires ,

Où les torrents et les tonnerres

Croisent des éclairs et des flots!

Voilà l'image de la gloire :

D'abord un prisme éblouissant , Puis un miroir expiatoire, Où la pourpre parait du sang !

Tour à tour puissante , asservie , Voilà quel double aspect sa vie Offrit à ses âges divers.

Il faut à son nom deux histoires :

Jeune, il inventait ses victoires; Vieux , il méditait ses revers.

En Corse, à Sainte-Hélène encore, Dans les nuits d'hiver, le nocher, Si quelque orageux météore Brille au sommet d'un noir rocher, Croit voir le sombre capitaine, Projetant son ombre lointaine , Immobile , croiser ses bras ; Et dit que , pour dernière fête ,

Il \ient régner dans la tempête, Comme il régnait dans les combats t

S'il perdit un empire , il aura deux patries , De son seul souvenir illustres et flétries , L'une aux mers d'Annibal , Vautre aux mers de Vaseo; Et jamais, de ce siècle attestant la merveille, On ne prononcera son nom , sans qu'il n'éveille Aux bouts du monde un double écho!

Telles, quand une bombe ardente, meurtrière, Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire , Se balance au-dessus des murs épouvantés , Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle, Qui frappe en s'abattant la terre de son aile, Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités;

Long-temps après sa chute , on voit fumer encore La bouche du mortier, large, noire- et sonore, D'où monta pour tomber le globe au vol pesant , Et la place où la bombe , éclatée en mitrailles , Mourut , en vomissant la mort de ses entrailles , Et s'éteignit en embrasant!

Juillet 1825.

DE

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