LE GÉNIE
Les circonstances ne forment pas les hommes; elles les montrent : elles dévoilent, pour ainsi dire, la royauté du Génie, dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui régnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement. F. de Lamennais.
Malheur à l'enfant de la terre ,
Qui , dans ce monde injuste et vain ,
Porte en son âme solitaire
Un rayon de l'Esprit divin !
Malheur à lui ! l'impure Envie
S'acharne sur sa noble vie,
Semblable au Vautour éternel ;
Et , de son triomphe irritée ,
Punit ce nouveau Prométhée
D'avoir ravi le feu du ciel ! '
La Gloire, fantôme céleste, I
Apparaît de loin à ses yeux ;
11 subit le pouvoir funeste De son sourire impérieux !
Ainsi l'oiseau, faible et timide, Veut en Tain fuir l'hydre perfide Dont l'œil le charme et le poursuit ; Il voltige de cime en cime , Puis il accourt, et meurt victime Du doux regard qui l'a séduit.
Ou, s'il voit luire enfin l'aurore Du jour promis à ses efforts , Vivant , si son front se décore Du laurier qui crott pour les morts ; L'erreur, l'ignorance hautaine , L'injure impunie et la haine Usent les jours de l'immortel.
Du malheur imposant exemple , La Gloire l'admet dans son temple , Pour l'immoler sur son autel !
Pourtant , fallût-il être en proie A l'injustice , à la douleur, Qui n'accepterait avec joie Le génie au prix du malheur?
Quel mortel , sentant dans son âme S'éveiller la céleste flamme Que le temps ne saurait ternir, Voudrait , redoutant sa victoire , Au sein d'un bonheur sans mémoire, Fuir son triste et noble avenir?
Chateaubriand , je t'en atteste , Toi, qui, déplacé parmi nous, Reçus du ciel le don funeste Qui blesse notre orgueil jaloux ; Quand ton nom doit survivre aux âges, Que t'importe, avec ses outrages,